Un corner est-il vraiment une grosse occasion de but?

C’est un réflexe universel. Quand le ballon sort en corner, une clameur s’élève des tribunes. Les grands montent et l’espoir avec eux, porté par la promesse du frisson d’un ballon envoyé devant le but. Mais cet enthousiasme est-il vraiment rationnel?

Sur 3647 buts marqués dans les cinq grands championnats européens cette saison, 433 l’ont été sur corner selon les données récoltées par Opta, soit 11,9%. Un ratio stable sur les sept dernières années: depuis 2013, 1 but marqué sur 8 l’est sur corner. C’est à la fois peu et beaucoup: les corners ne représentent que 1,15% des passes effectuées au cours d’une rencontre et 9,7% de celles effectuées depuis les 30 derniers mètres. Être efficace sur cette phase de jeu peut faire la différence dans une course au titre, pour une qualification européenne ou pour un maintien, voire être décisif dans une finale (les Bleus de 1998 en savent quelque chose).

Si la Premier League a connu une légère hausse de 12% à 14% du total de buts marqués sur corner, et la Bundesliga un déclin de 13% à 9% cette saison, il y a une homogénéité continentale autour des 12% depuis 2013. Reste à savoir combien de corners sont nécessaires pour parvenir à ce niveau.

Les buts sur corner surviennent-ils si souvent?

Cette saison, les 433 buts sur corner ont été inscrits en 13.448 tentatives, soit un taux de “rentabilité” de 3%: en moyenne, seul 1 corner sur 31 débouche sur un but. C’est mieux qu’en 2013/14 mais moins bien qu’en 2016/17, le creux des sept dernières années avec 1 but tous les 28 corners. De quoi, peut-être, tempérer l’enthousiasme en tribune, d’autant que, selon une étude menée par Chris Anderson et David Sally dans l’ouvrage The Numbers Game, seul 1 corner sur 5 débouche sur un tir. Bien moins rentable, en tout cas, qu’une passe dans la surface dans le jeu: il y en a 23 en moyenne par but dans la surface cette saison.

Sur les sept dernières années, les clubs de Bundesliga sont les plus efficaces (1 but tous les 28 corners en moyenne, en progression quasi constante). Ceux de Liga présentent cette saison un pic curieux à 40 corners pour 1 but marqué, mais sur la tendance globale, la Ligue 1 est le championnat le moins productif sur cette phase de jeu: il faut en moyenne 33 corners aux clubs français pour marquer un but.

La multiplication des spécialistes au sein des clubs européens, comme le Français Nicolas Jover à Manchester City, a pu profiter à des exemples particuliers – le club danois de Midtjylland a construit ses succès récents sur sa maîtrise des phases arrêtées, basée sur la data – mais elle n’a (pour l’instant) pas vraiment impacté l’efficacité globale.

Les experts préfèrent aborder le problème par le versant du potentiel encore insuffisamment exploité. Mais cela tient peut-être aussi au déséquilibre fondamental du rapport de force: sur corner, la défense est en place, prête à défendre et préparée, normalement au courant des tendances de son adversaire. C’est pour cette raison que certains entraîneurs changent la donne, recréent l’incertitude d’une situation placée par un corner joué court, sortent la défense de son confort et perturbent ses repères. Chelsea le fait régulièrement, notamment contre Arsenal en janvier dernier, avec des combinaisons à trois ou quatre pour créer des situations de un contre un, comme dans le jeu, pour Willian ou Hudson-Odoi.

Quelles sont les équipes les plus performantes d’Europe sur corner?

Cette saison, Cologne est l’équipe qui a le plus marqué sur corner, avec 11 buts, devant Francfort (10). Seuls Watford et Majorque n’ont pas encore trouvé la faille. Lyon est le mauvais élève du championnat de France avec un seul but sur corner, celui qui inaugura la saison de Ligue 1, signé Moussa Dembélé à Monaco en août. L’OL reste sur 128 corners de suite en L1 sans marquer.

Les 11 buts de Cologne sont ceux qui pèsent le plus lourd: 28% du total de réalisations du club allemand, largement au-dessus de la moyenne européenne (12%). Suivent Bournemouth, en difficulté dans le jeu cette saison, et Francfort. Les quatre équipes les plus efficaces sont corner sont toutes allemandes: l’Union Berlin, Cologne, Hoffenheim et Francfort, les deux leaders affichant un ratio d’un but tous les 12 corners.

Depuis sept ans, le Real Madrid est l’équipe la plus prolifique avec 69 buts sur corner, fruit de l’association redoutable de tireurs précis (Kroos, Modric) et de monstres aériens (Ramos, Ronaldo…). Suivent la Juve et l’Inter. Relégué en Championship depuis deux saisons, West Brom s’est beaucoup reposé sur les corners lors de son passage en Premier League: 29% de ses buts ont été marqués sur cette phase de jeu entre 2013 et 2020, période marquée par le passage sur son banc de Tony Pulis pendant près de trois ans, ce qui ne peut être une coïncidence. Les Baggies ont marqué tous les 16 corners en moyenne, un record pour une équipe ayant disputé plus d’une saison dans l’élite. Les données d’Expected Goals spécifiques aux corners, non disponibles publiquement, permettraient d’enrichir encore l’analyse, en faisant notamment ressortir les zones de la surface à cibler en priorité et en nuançant la variable finition.

Quelles sont les équipes les plus performantes d’Europe défensivement sur corner?

Sur le plan défensif, le Betis, Angers, le Barça et Séville sont les plus imperméables, avec un seul but encaissé sur corner cette saison. À l’opposé du classement, Amiens a le pire bilan d’Europe avec 12 buts concédés. À noter la présence de Chelsea et Manchester United en bas de classement. Les Red Devils ont d’ailleurs encaissé 27% de leurs buts sur corner, pire ratio du top 5, tandis que Dortmund et le Real Madrid (21%) sont également mal classés. Il faut en moyenne 11 corners seulement aux adversaires du BvB pour marquer, une friabilité confirmée face au Paris Saint-Germain en huitième de finale retour de Ligue des champions. L’analyse mériterait d’être affinée pour explorer un lien éventuel entre étanchéité défensive et stratégie adoptée (zone intégrale, mixte ou marquage individuel).

Sur la période 2013-2020, en fixant un seuil minimum de 500 corners concédés, Alavés est le club le plus solide, devant le Bayern et Almería. Sassuolo et la Sampdoria sont les plus perméables (55 corners encaissés). En proportion, l’OM fait partie des meilleurs élèves, avec seulement 8% de ses buts concédés sur corner, comme Toulouse. Monaco (17%) est à l’autre extrémité du classement.

Si l’on oppose les buts marqués et encaissés sur corner, six équipes s’en tirent mieux que toutes les autres cette saison: Francfort, Hoffenheim, Burnley, Liverpool, Bologne et le PSG, avec une différence positive de +6. À l’inverse, Amiens est l’équipe la plus pénalisée par cette phase de jeu: les Picards ont encaissé neuf buts de plus qu’ils n’en ont inscrits.

Depuis sept ans, les équipes les plus performantes sont la Juve (+36), le Bayern (+34) et le Real (+32). L’OM fait aussi partie des références avec une différence de +29, meilleur bilan d’une équipe française devant Saint-Étienne (+19).

Quels joueurs ont le plus marqué sur corner cette saison?

Selon Opta, 349 joueurs ont marqué sur corner cette saison. Le défenseur central autrichien de Francfort Martin Hinteregger est le plus prolifique avec 6 buts. Les deux leaders en Ligue 1 sont le Bordelais Hwang Ui-jo et le Rémois Yunis Abdelhamid (3). Les 14 joueurs ayant marqué plus de 2 buts dépassent tous le mètre quatre-vingt cinq, et 9 pointent au-delà du mètre quatre-vingt-dix. Les corners se jouent en haute altitude.

Y a-t-il une manière plus efficace de tirer un corner?

En moyenne cette saison, 4 corners sur 5 sont envoyés dans la surface dans les cinq grands championnats européens, avec toutefois une plus grande propension à jouer court en Serie A et en Liga, là où les clubs de Ligue 1 et de Bundesliga sont ceux qui jouent le plus fréquemment dans la surface. La hiérarchie 2019/20 est fidèle à celle observée depuis sept ans (88% de corners dans la surface en Ligue 1 et Bundesliga, 84% en Premier League, 80% en Serie A et Liga). Autre chiffre qui ressort: 32% des corners joués dans la surface sont repris par un partenaire pour une déviation, une remise ou un tir. Autrement dit, deux tiers sont perdus.

En revanche, la proportion de corners rentrants et sortants est pratiquement identique à l’échelle européenne (44% et 45% respectivement). Si la Ligue 1 est dans cet équilibre quasi parfait, c’est moins le cas ailleurs: la Premier League joue 50% de ses corners rentrants, contre 38% de sortants et 12% de trajectoires rectilignes. Les clubs de Bundesliga sont, eux, plutôt adeptes des frappes sortantes. Alors, qu’est-ce qui fonctionne le mieux?

Il manque des données cruciales sur le pourcentage de réussite des corners courts ou directs, rentrants et sortants, sur les zones ciblées les plus rentables dans les deux cas, sur la divergence éventuelle face à une défense en zone ou en marquage individuel… Néanmoins, on n’observe aucune variation d’efficacité (nombre de corners nécessaires pour marquer un but) liée à la manière dont une équipe joue ses corners, courts ou dans la surface. On notera l’approche extrême du Torino et de Lecce, qui jouent moins d’un tiers de leurs corners directement dans la surface. L’équipe la plus performante, l’Union Berlin (1 but tous les 12 corners), est aussi celle qui les joue le plus souvent dans la surface (95%), mais Getafe, l’Inter et le Betis sont performants en le faisant moins de 70% du temps.

Il n’y pas non plus d’indication claire quant à savoir s’il faut plutôt tirer un corner rentrant ou sortant. Parmi les équipes les plus fréquemment décisives, Burnley se démarque par son approche quasi exclusivement basée sur les trajectoires rentrantes (91%), là où l’Union Berlin (51% de rentrants) et Cologne (42% de rentrants) ont plus de variété, comme la plupart des clubs.

La préparation des corners est de plus en plus minutieuse, avec la mise en place de stratégies pour surprendre la défense: blocks (à la limite de la légalité), travail sur le timing des courses, déstabilisation du gardien, fausses pistes, deux tireurs autour du ballon… Les coups de pied arrêtés sont le seul moment du match où une action peut être prédéfinie au centimètre près, comme au football américain. L’Italien Gianni Vio, passé par Catane et la Fiorentina, en a fait une spécialité. “On essaie toujours de varier les routines, pour avoir l’air imprévisible, explique-t-il à La Gazzetta dello Sport. Pendant le match, les équipes sont alignées sur la base de différents rôles, mais les coups de pied arrêtés permettent de les remélanger et de désorienter l’adversaire.” En Premier League, Eddie Howe et Bournemouth font parfois preuve d’imagination, comme contre Crystal Palace en décembre 2017.

La préparation des corners est de plus en plus minutieuse, avec la mise en place de stratégies pour surprendre la défense: blocks (à la limite de la légalité), travail sur le timing des courses, déstabilisation du gardien, fausses pistes, deux tireurs autour du ballon… Les coups de pied arrêtés sont le seul moment du match où une action peut être prédéfinie au centimètre près, comme au football américain. L’Italien Gianni Vio, passé par Catane et la Fiorentina, en a fait une spécialité. “On essaie toujours de varier les routines, pour avoir l’air imprévisible, explique-t-il à La Gazzetta dello Sport. Pendant le match, les équipes sont alignées sur la base de différents rôles, mais les coups de pied arrêtés permettent de les remélanger et de désorienter l’adversaire.” En Premier League, Eddie Howe et Bournemouth font parfois preuve d’imagination, comme contre Crystal Palace en décembre 2017.

Mais les corners offensifs peuvent aussi être une phase de vulnérabilité, que Liverpool adore exploiter face aux équipes qui lui refusent la profondeur par ailleurs.

Compte tenu de la faible rentabilité globale des corners, la prise de risque est ajustée avec le nombre de joueurs dans la surface et la manière de les jouer. Les corners à deux, si souvent décriés pour leur inefficacité prétendue, limitent au moins l’aléatoire d’un ballon envoyé directement devant le but. Les supporters attendent un frisson, mais le gage minimum de réussite, c’est d’au moins ne pas en faire une occasion pour l’adversaire.

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