Tour de France : préparation décalée et forme incertaine, l’édition 2020 rebat les cartes

Le Tour de France s’élancera le 29 août, de Nice.

Le Tour de France s’élancera le 29 août, de Nice. CHRISTOPHE ENA / AP

Avant, la préparation pour le Tour de France était une affaire réglée comme du papier à musique. Les prétendants au maillot jaune suivaient la même table des lois de la préparation. On démarre par un stage au chaud en début d’année (sur les pentes d’un volcan, par exemple), on enchaîne avec deux ou trois courses d’une semaine pour chauffer le moteur, arrive une coupure de deux mois avec stage en altitude, puis on monte en puissance sur un Tour de Suisse ou un Critérium du Dauphiné en juin pour arriver frais et dispo début juillet.

Mais ça, c’était avant ! Avant que le Covid-19 dicte son temps immobile et que le Tour trouve asile du 29 août au 20 septembre. Moins de PowerPoint, moins de gains marginaux, moins de certitudes, l’ancien coureur Jérôme Pineau y voit même un retour à une préparation plus empirique. « On a tellement de certitudes sur la préparation, les protocoles d’entraînement que ce report vient bousculer les certitudes des techniciens et des savants du cyclisme », veut croire le manageur de l’équipe B&B Hotels-Vital Concept.

Entretien : « Ce Tour va chambouler toutes nos certitudes et c’est tant mieux »

Spécialiste de la haute performance, Samuel Bellenoue est l’un de ces « savants ». L’entraîneur de l’équipe Cofidis Solution crédits reconnaît que « le cyclisme est un sport où on fait souvent du copier-coller avec des objectifs bien précis à dates fixes ». Or, la situation actuelle exige de l’adaptation, surtout quand, sur les vingt-huit coureurs de la formation nordiste, vingt (« ceux qui vivent en France, en Italie ou en Espagne ») pédalent sur leur home-trainer alors que leurs camarades belges sont autorisés à enfourcher leur vélo de route.

Confiné et jeune papa, Romain Bardet (AG2R La Mondiale) redoute un peu de passer du surplace aux sorties sur le macadam. « Vous pouvez faire trois heures de home-trainer, ça ne remplace pas une vraie sortie, remarque le coureur français qui sera au départ du Tour et renonce à sa découverte du Giro. La technique de pédalage est très différente déjà. Le vélo étant fixe, on ne peut pas se mettre en danseuse comme dans une montée. Les premières sorties risquent de ne pas être fameuses. »

« Maintenant, on sait pourquoi on s’entraîne »

De quoi craindre une rupture des chances entre les confinés stricts et les autres ? « Je ne suis pas sûr que cela fasse une différence dans la perspective du Tour, rassure Samuel Bellenoue. Si les garçons peuvent rouler sur route à partir de mi-mai, on aura le temps pour faire comme une préparation hivernale, un peu accélérée, mais ils ne repartiront pas de zéro. »

Quant aux sorties marathons effectuées par certains pendant cette période particulière, leurs bénéfices risquent d’être insignifiants fin août, selon le technicien. « Oliver Naesen a fait 360 bornes dans une journée en mars, mais c’était pour évacuer la frustration de pas pouvoir disputer les classiques, pas dans une optique de préparation pour la reprise. »

Même soumise à la menace d’une deuxième vague de la pandémie, la perspective de ce Tour décalé agit comme une lumière au bout du tunnel pour les coureurs. « On était dans le flou, on se demandait si on n’allait pas passer directement à 2021, reconnaît le grimpeur de la Groupama-FDJ, Rudy Molard. Maintenant, on sait pourquoi on s’entraîne, on va pouvoir poser les bases de la préparation. Mentalement, ça fait une énorme différence. »

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Mais l’équipier de Thibaut Pinot sait que le déconfinement sera progressif et s’attend à rouler en solitaire dans un premier temps, avant de peut-être travailler par petits groupes. Tant pis pour les échanges linguistiques, l’équipe Cofidis prévoit de son côté de constituer des groupes avec ses Français d’un côté et ses Italiens de l’autre par exemple.

Les stages en altitude – passage incontournable de tous les prétendants à un bon classement général – sont, eux, suspendus à l’ouverture des centres en question (en particulier dans la Sierra Nevada, en Andalousie) et des frontières, rappelle Samuel Bellenoue. « Notre Danois Jesper Hansen ne va pas se rendre là-bas en voiture. On va essayer de trouver des solutions pour organiser ces stages. On connaît leur importance, mais si ça peut se faire, ce sera avec des petits groupes encore. »

Août, mois inédit pour les courses de préparation

Après, il sera temps d’accrocher à nouveau un dossard pour disputer une ou deux courses à partir de fin juillet. Si les conditions sanitaires le permettent. Prévu en juin, le Critérium du Dauphiné pourrait retrouver en août (et à huis clos ?) sa fonction de course de préparation pour le Tour. Le Tour de Pologne, celui de Burgos ou l’Arctic Race en Norvège serviront aussi de tremplin vers la Grande Boucle.

« Le calendrier est assez fourni en août, je ne suis pas inquiet », avance le manageur d’AG2R La Mondiale, Vincent Lavenu. Une bonne nouvelle pour la Jumbo-Visma. La formation néerlandaise a déclaré la guerre aux Ineos d’Egan Bernal (vainqueur sortant), mais ses trois leaders (Primoz Roglic, Steven Kruijswijk et Tom Dumoulin, invisible en course depuis dix mois) cumulent… zéro jours de compétition en 2020. Heureusement que le vélo ne s’oublie pas, paraît-il.

En attendant, les cyclistes confinés continuent de suer sur leur vélo figé à une moyenne de deux heures par jour et complètent cet entraînement avec des exercices de gainage. Directeur de la performance pour la formation Groupama-FDJ, Frédéric Grappe calme les trop zélés. « Il faut continuer à garder un minimum d’activité pour reprendre dans un état de forme acceptable. Mais accumuler les charges d’entraînement aujourd’hui, ça ne servirait à rien. »

Message reçu pour Rudy Molard. « Aujourd’hui, il faudrait faire des sorties de cinq ou six heures si le Tour avait lieu en juillet. On ne peut reproduire ce genre de sorties sur home-trainer, même si certains s’amusent à le faire parfois… »

Un plateau de coureurs encore plus dense

Si les compteurs seront presque remis à zéro le 29 août au départ de Nice, ce Tour, le plus tardif de l’histoire, pourrait aussi être l’un des plus surprenants. Comme les fruits et légumes, les coureurs ont leur saison préférée. Il y a les précoces qui lèvent surtout les bras en février ou mars, les allergiques au printemps, les hommes de juillet et ceux qui lancent leurs récoltes de victoires à partir de septembre.

« Sans le vouloir, on a peut-être trouvé la solution pour lutter contre une certaine monotonie, glisse Samuel Bellenoue. On nous dit que le Tour est morne et contrôlé. Pourquoi ? Parce que le chemin qui mène à lui est toujours le même. Là, on casse nos certitudes et on ne sait pas comment un coureur performant en juillet va réagir plus tard dans la saison. »

Peut-être, mais Romain Bardet voit déjà une concurrence encore plus féroce sur ce Tour 2020. La faute à un calendrier chamboulé dans lequel le Giro et la Vuelta n’ont pas encore trouvé leurs dates. « Tous les grands leaders seront là, on aura même le Top 30 mondial, ce qui n’est pas toujours le cas sur une saison classique. Mais là, je ne vois pas qui fera l’impasse. » De quoi donner une sacrée course de (presque) reprise.

L’organisateur du Giro ne veut pas réduire sa course

Dans un calendrier chamboulé, la priorité a été donnée au Tour de France. Pour le reste, il s’agit de faire rentrer au chausse-pied le Tour d’Italie et le Tour d’Espagne, ainsi que les cinq « monuments » (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et Tour de Lombardie), dont les dates restent encore à définir. Depuis l’annonce mercredi des nouvelles dates du Tour, l’idée de réduire la durée du Giro et de la Vuelta à deux semaines est souvent avancée, afin de permettre aux deux courses de ne pas se chevaucher à l’automne.

Interrogé par la Gazetta dello Sport, le directeur du Giro, Mauro Vegni, ne veut pas entendre parler de ce coup de rabot. « ASO (organisateur du Tour de France) a suggéré que le Tour d’Italie se déroule sur trois week-ends plutôt que quatre afin de pouvoir placer plus de courses d’ici à la fin de saison. Mais pour nous, c’est tout ou rien. Nous devons nous défendre. Pour ma part, j’imagine un Giro de trois semaines en octobre, et intégralement en Italie. » Après l’Irlande ou Israël, le Giro avait prévu de s’élancer de Budapest. Mais ce départ en Hongrie avait été annulé dès le mois de mars en raison de la crise sanitaire.

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