Top 14: Vincent Blasco-Baque, arbitre, soignant et chercheur face au coronavirus

Vincent Blasco-Baque n’a pas oublié le dernier match qu’il a arbitré. C’était le 15 février, lors d’un duel au sommet entre l’Union Bordeaux-Bègles et Lyon, deux clubs alors en tête du championnat. “Peut-être la finale du Top 14!” dit-il en plaisantant en laissant augurer une fin de saison bien compromise. Mais ça lui paraît déjà bien loin. Et quand on lui demande si le rugby lui manque, il répond du tac-au-tac. “D’après vous? Il est viscéral le rugby. C’est une religion. Donc bien sûr que ça nous manque. Et c’est justement quand on ne l’a pas qu’on se rend compte que ça nous manque encore plus”.

Pourtant, l’arbitre de 35 ans ne fait pas partie des professionnels à plein temps. Il a un autre sacerdoce. Voire plusieurs. Qui, au sein de la crise sanitaire actuelle, lui laissent l’esprit bien loin des terrains. “Je suis chirurgien-dentiste explique-t-il. Et à la fin de mes études, je me suis orienté vers une activité à l’hôpital. J’exerce au CHU Rangueil de Toulouse. Et en parallèle, je suis enseignant chercheur à la fac et à l’Institut National de la santé et de la recherche médicale. Ce qu’on appelle l’INSERM, le grand institut de la recherche en France”. Alors le Covid 19 a pas mal changé son quotidien.

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“A partir de la déclaration du confinement, il y a eu une forte réorganisation de notre service médical. En fait, on a restreint l’activité à la seule prise en charge des urgences dentaires. On reçoit donc les patients pour des causes de douleurs ou d’infection et on a arrêté les soins plus de ‘routine’ on va dire”. Oubliez donc la pose de votre bridge prévue de longue date, il vous faut montrer dent blanche avec une belle douleur pour vous rendre à l’hôpital aujourd’hui et être pris en charge. De quoi se trouver en première ligne face au virus.

Ce service de l’hôpital a donc été transformé. “Il y a un parcours du patient, qui est bien fléché, explique Vincent Blasco-Baque. Il permet de sectoriser le service entre les soins régulateurs ou les soins à risques. On prend la température des patients à leur arrivée, ils remplissent un questionnaire et sont orientés vers des salles différentes selon s’il y a une suspicion de contamination. Après, je le répète, par rapport à d’habitude, on s’astreint seulement aux urgences pour libérer des moyens et des personnes, comme les infirmières, pour d’autres services d’urgences”.

On imagine compliquée, en dépit des mesures de protection mises en place, l’idée de traiter des urgences dentaires en pleine épidémie. L’image de la main dans la bouche, la salive, les projections… “Il y avait une étude américaine qui mettait en évidence que l’on était une profession plus à risque sur la contamination et c’est logique puisque vous allez directement dans la cavité buccale. Mais on a des mesures de protection qui sont mises en place. Le service a une organisation spécifique pour protéger à la fois les patients, les paramédicaux et les dentistes. Pour que tout le monde puisse exercer dans les meilleures conditions”.

“Le jour où on est autorisés à aller sur les terrains, j’y vais même à vélo!”

Il réfute l’idée de peur et fait son boulot sans arrière-pensée. “C’est peut-être compliqué, mais c’est surtout nécessaire pour contribuer à l’activité de soins de la nation. La peur, il ne faut pas l’avoir. Si on l’a, on ne va pas pouvoir mener à bien notre exercice. Après, on prend toutes les précautions dont on dispose pour nous protéger. On a des moyens donnés par l’hôpital, on a la possibilité d’exercer notre métier et quand vous êtes soignants, il faut prendre ça à bras le corps et sans peur. Sinon, on ne peut pas travailler. Un peu comme quand on arbitre!”. Avec la visière, les gants et les habits de protection en plus actuellement.

Mais à l’écouter, si Vincent Blasco-Baque ronge encore plus son frein, ça n’a rien à voir avec le médical. Mais plutôt la balle ovale. L’ancien junior du Stade Toulousain, qui a été promu en Top 14 en juin 2018 après plusieurs années de Pro D2, se rend compte du vide: “Tout me manque: le ballon, l’ambiance, le déplacement, la rencontre avec les copains, la confrontation, la notion d’arbitrage. La vie et tout ce que représente le rugby. Et on se rend compte que c’est ce qui nous manque le plus. C’est cette vie communautaire, c’est partager un moment ensemble”.

On a beau le sonder (entre envie personnelle d’en savoir plus sur le déconfinement), lui, professionnel de santé, ne sait absolument pas quand il retournera sur les terrains. Mais l’idée l’enchante. “Je rêve de me retrouver sur un terrain. Quand? Je ne peux pas vous répondre. C’est le rôle des politiques ça. Par contre, dès le premier jour où on est autorisés à y aller, je vous promets que j’y vais même à vélo!”. Avant il a encore de quoi faire. Dans son rôle de chercheur à l’INSERM aussi. D’ordinaire il travaille sur les “microbiotes”, comme il l’explique. Un nom un peu barbare pour une image qui l’est presque.

“C’est l’ensemble des organismes, comme les bactéries, qui vivent dans notre bouche. Car il faut savoir qu’il y a plus de bactéries que de cellules dans votre bouche, ou dans votre intestin. C’est presque schizophrène, on a deux personnalités: les bactéries et nous! Et bien mon job, c’est de les étudier et de voir en quoi elles contribuent à notre bonne santé. Car d’en avoir plus d’une sorte ou d’une autre peut faire qu’on est en meilleure santé ou que l’on développe des pathologies”. Figurez-vous que ces microbiotes pourraient tenir un rôle dans notre comportement face au Covid 19.

“Remettre la recherche vraiment en avant”

“A travers toutes les études qui sont lancées en France pour savoir comment ce virus développe des pathologies si graves chez les patients, il y a le rôle du microbiote intestinal qui a été mis en avant. Pour schématiser, il pourrait contribuer à votre réponse à ce virus: en fonction des bactéries que vous avez, vous apprenez à votre système immunitaire à répondre, d’une manière plus ou moins sensible face à ce Covid. C’est ce qui pourrait faire que les gens réagissent différemment”. L’occasion pour lui de souligner l’importance de la recherche face à ces scénarios catastrophes, de lancer un signal.

“On a oublié le risque infectiologique. Mais chaque siècle a eu son épidémie. C’est sûr que c’est terrible, car cette pandémie a des conséquences, humaines et médicales. Après, on peut se poser des questions sur comment endiguer le problème et comment la recherche peut contribuer à prévenir que ça recommence. Et c’est là où il faut faire un choix politique fort: remettre la recherche vraiment en avant pour qu’elle puisse apporter des solutions. Parce qu’aujourd’hui on n’a pas vu arriver cette crise sanitaire, parce qu’on a pas continué la recherche « de protection ». Ça pose question”.

Comme beaucoup d’entre nous, l’arbitre attend maintenant impatiemment le coup de sifflet final du confinement. Pour retrouver ceux, lancinants, des publics des stades de Top 14? “Je ne suis pas sûr que ce soit les sifflets qui nous manque (rires)… après, moi je suis dentiste et arbitre donc j’aime les rôles de sadomasochistes (rires)! Mais oui, on a hâte. Et quand on recommencera, ce sera le début de la fin. Le jour d’après en quelque sorte”. Quand en plus, avec votre compagne, médecin, vous attendez un heureux évènement, vous vous dites qu’il y a des lendemains qui chantent. Ou qui sifflent…

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