Thomas Voeckler: “Je crains pour la survie de certaines équipes”

Comment s’organise votre quotidien?

Je suis confiné à la maison avec mon épouse et nos trois enfants et nous respectons scrupuleusement les consignes. Ce n’est pas habituel pour moi car, surtout à cette saison, je suis beaucoup sur le terrain. Mais de toute façon, c’est pour tout le monde pareil. On a trois enfants, avec l’école à la maison pour les deux grands et la petite dernière qu’il faut occuper. On s’occupe aussi de la maison. On tourne parfois en rond, mais il y a toujours du positif dans chaque situation.

Le dernier rendez-vous a été Paris-Nice?

Oui, en tant qu’ambassadeur pour ASO (organisateur de la course, ndlr) et le dernier week-end pour France Télévisions. On a été la dernière épreuve sportive de renom à se dérouler, à huis clos au départ et à l’arrivée, en prenant toutes les précautions. On sentait très bien qu’une parenthèse allait se refermer d’un point de vue sportif et l’interrogation est toujours la même: quand va-t-elle se rouvrir?

Quel est votre regard sur l’actualité du peloton confiné qui reste très actif avec des coureurs qui, pour certains, aimeraient une dérogation pour pouvoir s’entraîner en extérieur?

Je suis agréablement surpris, très sincèrement, par l’exemplarité des coureurs français. C’est peut-être aussi le cas à l’étranger, je ne sais pas. Ils ont un devoir d’exemplarité qu’ils remplissent à merveille. On peut voir sur les réseaux que tous les coureurs, encore plus ceux de premier plan, respectent parfaitement le confinement et s’adaptent avec l’entraînement à la maison. Après, il y a de l’impatience de certains coureurs. Ce qui est logique. Mais on n’a pas de date de reprise des compétitions. On sait très bien que ça ne sera pas tout de suite et que ça n’interviendra pas du jour au lendemain. Donc il y aura toujours le temps d’aller s’entraîner. Il ne faut pas y voir de l’égoïsme quand les coureurs, par la voix de leur syndicat, demandent des dérogations. Chacun, tout en étant conscient de l’état sanitaire général, essaye de voir comment vivre au mieux sa situation personnelle. Il ne faut pas se voiler la face: si on ouvre la porte à des dérogations pour un sport, ça va faire boule de neige. Il faut savoir si la situation le permet et ne pas vouloir faire plaisir à un sport ou un autre. Si les sportifs peuvent aller s’entraîner, c’est que la situation s’est améliorée.

Ce qui est un petit peu gênant, c’est qu’il a des pays très proches géographiquement de la France où les coureurs pros ont l’autorisation d’aller s’entraîner. Ce que craignent les coureurs résidents en France, c’est une différence de niveau au moment de la reprise sur route des compétitions. Il faut élever le débat au niveau du sport: pourquoi un nageur n’aurait pas accès aux piscines si un cycliste a le droit d’aller rouler en extérieur? Pourquoi un sauteur à la perche ne pourrait-il pas aller dans un stade? Tout le monde n’a pas la chance d’être comme Renaud Lavillenie, avec un sautoir dans son jardin. Malgré tout, je pense qu’il tourne sans doute aussi un peu en rond. Il y a beaucoup plus grave et peut-être qu’on aura de bonnes surprises du fait de ce confinement, quand la vie tout court et la vie sportive vont reprendre.

À quoi pensez-vous?

Je suis convaincu que ce serait bien qu’il y ait un Tour de France. Ce n’est que mon avis. Ça voudra dire que la situation s’est améliorée, même s’il y aura sans doute un désastre économique après le désastre sanitaire. À un moment, il faudra bien que la vie reprenne et donner un peu de bonheur aux gens. On sait que le Tour de France est le dernier événement d’envergure cette année, avec les reports de l’Euro de foot et des Jeux Olympiques. La Ligue des champions, on ne sait pas. Donc que reste-t-il encore d’organisable? Le Tour. 2020 sera une année exceptionnelle qui restera dans l’histoire et, au niveau du vélo, une année à part.

C’est un peu votre rêve de voir le Tour de France se dérouler cet été?

Le Tour a tellement de symboles. C’est le troisième événement après la Coupe du monde et les JO, mais il y en a un chaque année. Les gens ont le sourire sur 3.500 kilomètres, sans compter ceux qui sont derrière leur écran qui ne regardent pas seulement les coureurs mais aussi les paysages. Alors qu’on ne peut pas sortir de chez nous depuis plusieurs jours et pour encore plusieurs semaines, on aura peut-être la chance de se retrouver sur le bord des routes. Ça serait une bonne manière de relancer le sport et l’esprit de fête, tout en respectant encore des consignes si besoin. Au moment où on parle, même s’il y a des hypothèses qui sont établies et qu’on commence à y voir peut-être un petit peu plus clair, personne n’est capable de dire avec certitude quand on pourra refaire du vélo dehors.

Le Tour est-il un objectif majeur?

Contrairement aux sports collectifs qui sont plutôt en fin de saison, le cyclisme était au début. On sait qu’il y aura une dernière partie de saison. Quand  On est en attente. Mais pour ma casquette de sélectionneur, ça a remis pas mal de choses en cause avec les championnats d’Europe et les JO. J’espère que les championnats du monde seront maintenus la dernière semaine de septembre en Suisse. J’espère de tout cœur, non pas parce que l’équipe de France a une bonne carte à jouer là-bas, mais surtout parce que si on ne peut pas organiser de manifestation sportive en septembre, c’est qu’on n’est pas sorti de l’auberge. Donc j’y crois, mais c’est clair que ce sera l’unique objectif de l’équipe de France sur route cette année. Alors qu’au départ, on en avait trois.

Que pensez-vous de l’organisation des courses virtuelles comme le “Tour des Flandres”, dimanche dernier?

J’ai jeté un coup d’œil. Je trouve que c’est motivant de rouler en communauté avec ces nouvelles technologiques, car le vélo d’appartement est très vite barbant, mais un coureur cycliste n’est pas fait pour ça. Il est fait pour aller rouler en extérieur. Là, c’est de la compensation. Je suis beaucoup de coureurs sur les réseaux sociaux et je trouve que certains s’excitent un peu trop sur le home trainer. C’est un exercice qui n’est pas comparable avec la route et qui entame énormément le capital physique. Le jour où il va falloir mettre les bouchées double à l’entraînement, quand les routes seront rouvertes et que les compétitions vont reprendre, ce n’est peut-être pas celui qui a le plus pédalé en intérieur mais celui qui aura le mieux passé psychologiquement cette période qui sera le plus fort. Le vélo ce n’est pas seulement que les jambes, c’est aussi la tête. C’est bien, ça meuble un petit peu le temps mais attention à ne pas vouloir trop en faire. Le corps humain, même pour un sportif de haut niveau, il faut savoir le ménager. Si vous faites tous les Grands Prix de la saison à fond et qu’on ne peut pas changer le moteur à chaque fois, il est un peu fatigué à la fin. Avec ces nouvelles applications, il y a moyen de bien travailler. Mais il faut être accompagné de quelqu’un de compétent pour l’utiliser avec le bon dosage.

Est-ce que certaines équipes peuvent être en danger économique?

Ça va être un désastre dans tous les domaines. Mais pour le vélo on a déjà vu l’équipe CCC, World Tour, qui a déjà licencié du personnel et drastiquement descendu le salaire de ses coureurs. On ne sait pas si cette équipe va repartir. Une équipe de première division mondiale! Imaginez le nombre d’équipes qui n’ont pas toutes les reins hyper solides. Le vélo, c’est quelquefois précaire. Il y a quelques gros sponsors qui sont fidèles et qui n’ont pas trop d’inquiétudes, mais il y en a d’autres où il y aura peut-être plus de soucis. Quand un dirigeant d’entreprise a des économies à faire, car la boîte est vraiment dans le dur, quelle est la ligne qu’il va rayer en premier? Peut-être celle du sponsoring. Entre fermer une usine, licencier du personnel et arrêter le sponsoring sportif, le choix est vite fait. Donc je crains pour la survie de certaines équipes. Je suis d’un naturel optimiste, mais là le coup est dur. Malgré tout, le vélo est un sport populaire et ce n’est pas un virus aussi sévère soit-il qui va arrêter ça. Le vélo retrouvera sa place. Avec quels acteurs et quand? On verra, mais ça reprendra et il faudra en profiter à ce moment-là.

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