Stojkovic, rendez-vous manqué avec l’OM et l’histoire

Vérone. 26 juin 1990. Soleil de plomb sur le stade Bentegodi où se déroule le huitième de finale de Coupe du monde entre la Yougoslavie et l’Espagne. Sur le terrain, un génie. Deux éclairs à venir. Soixante-dix-septième minute de jeu. A la réception d’un centre de Zlatko Vujovic prolongé par Srecko Katanec, Dragan Stojkovic fait mine de reprendre de volée. En retard et désespéré, Martin Vasquez se jette comme un mort de faim pour tenter de contrer la frappe qui s’annonce. Elle ne partira pas. Du moins, pas tout de suite.

Stojkovic lors de la Coupe du monde 1990

Un an après avoir fait venir un drôle d’Anglais à Marseille, un dénommé Chris Waddle, et tenté le coup du siècle avec Diego Maradona, Bernard Tapie n’a pas attendu le Mondial italien pour s’attacher les services du joueur de 25 ans, star de l’Etoile Rouge de Belgrade dont il porte les couleurs depuis 1986. A peine le rideau de fer froissé et le mur de Berlin ouvert, le boss de Marseille s’est engouffré dans la brèche. Il est monté dans son avion privé, a tapé dans la main du joueur et, pour 49 millions de francs – seul Maradona a coûté plus cher de l’époque -, le président de l’Olympique de Marseille offre un peu plus de talent à une équipe qui n’en manque déjà pas. L’AC Milan, champion d’Europe en titre, aurait bien aimé récupérer la star de Belgrade. Mais Stojkovic a préféré l’OM.

Fan de Platini

Footballeur aux qualités fines, dribbleur émérite et passeur patenté, Stojkovic coche toutes les cases du numéro 10 à l’ancienne. Fan de Michel Platini, dont il fut au marquage durant l’Euro 1984, l’international yougoslave sait à peu près tout faire avec un ballon. A l’époque, malgré le rideau de fer qui brouille la réception des images, quelques-unes ont traversé l’Europe laissent présager du meilleur. Entre une reprise de volée excentré à quelques 25 mètres, un corner rentrant ici et là et des passes décisives en veux-tu en voilà, Pixie régale.

Ajoutez à cela, et ce n’est pas un détail, que Dragan ne se prend pas pour une star. “Quand il arrive, ça fait sensation. C’est un grand joueur mais on a senti que c’était aussi un super mec qui allait se fondre dans le groupe facilement, se souvient Eric Di Meco, latéral historique de l’OM et aujourd’hui consultant pour RMC. A l’époque, on avait une équipe composée de grands joueurs mais il y avait surtout une belle ambiance. On a vite vu qu’il ne se la ‘pétait’ pas et que c’était du très haut niveau sur le plan technique”.

Très vite, Eric Di Meco et les autres ont compris qu’ils avaient, aussi, affaire à un footballeur à part. Marseille – Nice, première journée du championnat. Stojkovic entre à la mi-temps et, rapidement, se met au diapason. “J’ai un souvenir particulier de son premier match où je me suis régalé avec lui. C’était un joueur habile techniquement qui faisait jouer les autres. Et lors de ce premier match où il rentre à la pause, il m’a fait croquer tout le temps, se remémore Di Meco. Après ça, je me souviens que je me frottais les mains car je me disais : ‘je vais me régaler cette année’.”

Avec Pixie en pleine bourre, on doit aller la chercher

La fête est de courte durée. Dès la deuxième journée, le genou grince : “J’ai le souvenir que l’on se rend compte très rapidement qu’il est embêté à cause de son genou”, confirme Di Meco. En effet, il ne lui laissera aucun répit. Et gâchera sa carrière olympienne, faisant dire à Tapie : “Pixie était venu à l’OM sans rotule.”

Dragan Stojkovic est opéré au cœur du mois de novembre d’une fracture du cartilage de la rotule. Entre-temps, Gérard Gili a laissé le banc à Franz Beckenbauer qui a laissé sa place à Raymond Goethals. Le Belge a trouvé son équipe-type, avec un trident offensif “PaWaPé”, Papin – Waddle – Pelé. Derrière, ça tient aussi et l’OM avance, jusqu’à magistralement éliminer l’AC Milan, tenant de la C1, en quart de finale.

Comme Cantona, caractère de cochon en moins, Stojkovic a laissé filer le train. Et avec Goethals, un onze, c’est sacré. Tapie, toujours lui : “Raymond, son défaut majeur, c’est sa mauvaise gestion des joueurs non titulaires. Ça, c’est épouvantable”, concède-t-il le matin de la finale de la Coupe des Champions 1991 dans les colonnes de L’Equipe.

“Tout au long de son passage à l’OM, on a senti qu’il n’était pas 100%. (Après son opération), il a raté une longue période ensuite et n’a finalement joué que de manière épisodique. Mais on se rendait compte sur certains matches qu’il avait un talent extraordinaire, juge Eric Di Meco. C’est un regret car je pense qu’avec Pixie en pleine bourre, on doit aller la chercher cette année-là.”

Eric Di Meco parle évidemment de la coupe aux grandes oreilles. Le 29 mai 1991, l’Olympique de Marseille dispute sa première finale européenne du côté de Bari et face à… l’Etoile Rouge de Belgrade, l’ancien club de Stojkovic. Récemment revenu aux affaires et auteur de 90 minutes accomplies à Nice lors de la dernière journée de D1, le natif de Nis y croit. Mais Goethals est têtu et sûr de son fait. Pixie débutera sur le banc.

Dragan Stojkovic, maître à jouer d’une Yougoslavie qui entame son démantèlement et ancien guide de l’Etoile Rouge, entrera en jeu à la 112e minute de jeu. Trop tard pour peser sur une finale à oublier. Belgrade n’a pas joué. Marseille a mal joué. Tirs au but, Stojkovic – frappeur émérite – ne se sent pas d’y aller. Stojanovic, portier belgradois, ne le connaît que trop bien.

Dragan Stojkovic et les Marseillais effondrés après la défaite en finale de C1 1991

37 matches au total…

“Beaucoup se demandent encore aujourd’hui si la grosse erreur de cette finale est de ne pas avoir fait jouer Pixie, même s’il n’était plus un titulaire indiscutable. Ne serait-ce que par rapport à la crainte qu’il générait chez l’adversaire. D’ailleurs eux, ils n’ont jamais compris comment il avait fini sur le banc. S’il avait été à 100%, je pense qu’on allait la chercher, répète Di Meco. Ça aurait changé la physionomie de cette saison. C’est un grand regret, pour lui mais aussi pour nous”.

Un rêve passe. Stojkovic, acheté à prix d’or, est prêté deux ans à l’Hellas Vérone, ville qui l’avait vu briller en Coupe du monde. Il ne peut même pas se consoler avec l’équipe nationale alors que son pays est en guerre et en voie de disparition. Après deux saisons passées en Vénétie, il retrouve finalement Marseille au cours de l’été 1993. Mais la malchance le poursuit. Sa santé ne lui laisse pas de répit. Et Marseille, empêtré dans les affaires, a entamé son déclin. Après 37 matches au compteur avec l’OM, Dragan Stojkovic décide de quitter l’Europe à l’été 1994. Direction le Japon. Il y rejoint Arsène Wenger au Nagoya Grampus Eight.

Ces dernières années, le Serbe s’est positionné à plusieurs reprises pour prendre place sur le banc de l’OM. Trois décennies après son passage sur la Canebière, Dragan Stojkovic a gardé le cœur phocéen. Aucune rancœur envers la fatalité. En 2016, il lançait dans les colonnes de L’Equipe : “Avec l’OM, c’est comme une histoire d’amour inachevée”. A peine a-t-elle eu le temps de débuter.

(avec GLENN CEILLIER)

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