Robert Herbin, entraîneur légendaire de Saint-Etienne, est mort

Le 13 mai 1976 sur les Champs-Elysées à Paris.

Le 13 mai 1976 sur les Champs-Elysées à Paris. STF / AFP

Ce 13 mai 1976, la France célèbre ses glorieux perdants. A l’initiative du journaliste de France Inter Jacques Vendroux, un cortège de R5 vertes (décapotables) descend les Champs-Elysées. Avec son casque de cheveux roux, Robert Herbin est impossible à rater, même au milieu d’une foule de 100 000 personnes.

L’entraîneur de l’AS Saint-Etienne signe bien quelques autographes, mais le cœur n’y est pas. « J’avais l’impression d’être ailleurs. A l’Elysée, je ne me souviens même plus de ce que nous a dit le président. C’était qui, d’ailleurs, à l’époque ? Giscard ? », racontera-t-il bien des années plus tard.

Jamais il n’a revu ce match de la veille, cette finale de Coupe d’Europe des clubs champions perdue contre le Bayern Munich (0-1) à Glasgow. A quoi bon ? Les poteaux de l’Hampden Park seront toujours carrés et le réalisme toujours allemand.

Agé de 81 ans, Robert Herbin est mort lundi 27 avril à Saint-Etienne. Il souffrait de problèmes cardiaques et pulmonaires et vivait seul dans sa maison de L’Etrat (Loire), où cet amateur de Wagner écoutait de la musique classique avec la seule compagnie de son chien. Sans nouvelles de lui, sa sœur avait alerté la gendarmerie qui avait découvert, le 21 avril, celui qu’on surnommait « le Sphinx » déshydraté et dans l’incapacité de se déplacer.

Sous ses ordres, les Verts ont bien été « les plus forts » dans les années 1970. Au romantisme de la défaite, Herbin préférerait qu’on retienne les victoires, ses quatre championnats gagnés et ses trois Coupes de France en onze ans passés sur le banc stéphanois, entre 1972 et 1983. S’il a entraîné par la suite le Red Star et Strasbourg, ou encore en Arabie saoudite et même l’ennemi lyonnais, entre 1983 et 1985, il reste l’homme d’un club, d’une ville : Saint-Etienne.

Joueur quatre fois champion de France

L’entraîneur de Saint-Etienne, Robert Herbin (au centre), en 1976.

L’entraîneur de Saint-Etienne, Robert Herbin (au centre), en 1976. STF / AFP

Herbin est pourtant né, le 30 mars 1939, loin du Forez et de ses mines. Sa famille vit au 99, quai de la Loire, dans le 19e arrondissement, à Paris. Il y verra un signe plus tard. « Pouvais-je imaginer que ce quai me conduirait dix-huit ans plus tard dans le département de la Loire pour y accomplir l’essentiel de ma carrière ? », écrit-il dans son autobiographie, On m’appelle le Sphinx, publiée en 1983. Jeune milieu de terrain doté d’une détente fantastique et d’une frappe puissante, le Parisien s’engage avec l’AS Saint-Etienne en 1957 et participe aux premiers succès du club, avec les quatre titres de champion entre 1967 et 1970.

C’est l’époque des Keita, Bereta, Bosquier, Carnus, Mekloufi

C’est l’époque des Keita, Bereta, Bosquier, Carnus, Mekloufi, et Robert Herbin, en bon capitaine, pense qu’on n’a jamais vu mieux à Geoffroy-Guichard. Repositionné en défense, il a gagné en autorité ce qu’il a perdu en qualités physiques depuis le tacle vicieux de Nobby Stiles, cet Anglais édenté, lors de la Coupe du monde en 1966. Avec les Bleus, Herbin (23 sélections) est mal tombé. L’équipe de France n’est jamais qu’au milieu du désert de résultats qu’elle traverse. Il y a une place à prendre dans les cœurs et Saint-Etienne va la saisir au milieu des années 1970.

Président ambitieux, Roger Rocher propose à Herbin de remplacer son mentor, Albert Batteux, comme entraîneur en 1972. A 33 ans, le jeune technicien ne jure que par les produits locaux. Avec les Janvion, Lopez, Bathenay, Santini, Rocheteau et les frères Revelli déjà présents, il a plutôt la main heureuse. Pour le reste, il fait confiance au réseau de Pierre Garonnaire (qui invente le métier de recruteur) pour dénicher un Oswaldo Piazza, à Buenos Aires, et le gardien, Ivan Curkovic, en Yougoslavie.

L’affaire de la « caisse noire » et la chute des Verts

Bientôt, ses Verts s’invitent dans les salons et sur les télés couleur des foyers français. Split, Chorzow, Kiev ou Eindhoven, les noms des adversaires battus sonnent encore comme des batailles napoléoniennes. La France aime cette équipe, parfois laborieuse, mais capable des retournements les plus fous. Dans le chaudron de Geoffroy-Guichard, tout devient possible ; même rattraper et effacer deux buts de retard face au Dynamo Kiev d’Oleg Blokhine, même voir un Rocheteau (blessé à une cuisse et incapable de courir) inscrire le but de la qualification.

Mais ce 17 mars 1976, Herbin offre encore ce visage impassible. Comme si la ferveur glissait sur lui. Secret, il compte ses mots avec ses joueurs et encore plus devant les journalistes. L’homme réfute la construction d’un personnage. Dans son autobiographie, il assure avoir découvert la signification de son surnom « en planchant sur des mots croisés » en 1983. Il tique sur le sens figuré du sphinx donné par son dictionnaire : « Personnage énigmatique figé dans une attitude mystérieuse. » Selon lui, c’est mal le connaître : « Je pense que l’on a souvent confondu mon souci de protéger mes joueurs avec un certain attrait pour le mystère»

En 1979, Rocher rêve toujours de soulever la « Coupe aux grandes oreilles » et sort son chéquier pour recruter Michel Platini et le Néerlandais Johnny Rep. Un recrutement ronflant, effectué dans le dos de Robert Herbin, peu à son aise avec les stars. Le début de la fin. Malgré d’autres soirées européennes mémorables (comme ce 5-0 contre Hambourg en 1980) et un titre de champion en 1981, le charme est rompu. En mars 1982, le scandale de la « caisse noire » emporte tout sur son passage.

Autorité morale, parfois vacharde

Rocher joue d’abord les offusqués. « L’AS Saint-Etienne a été ma maîtresse pendant vingt et un ans, est-ce qu’un homme vole dans le sac de sa maîtresse ? » En réalité, il a soustrait des services des impôts certaines recettes (billetterie, buvette) pour assurer le train de vie du club et gonfler certains salaires. A commencer par celui de son entraîneur. Le 1er juin 1990, Herbin est condamné à six mois de prison avec sursis.

Sept ans plus tôt, il était débarqué par une nouvelle direction derrière laquelle planait encore l’ombre de Rocher et de son éternelle pipe. Robert Herbin a 43 ans, mais ses plus belles années d’entraîneur lui tournent déjà le dos. Son retour sur les bancs des Verts, entre 1987 et 1990, ne permet pas raviver la flamme d’un club désormais prisonnier de sa nostalgie.

Depuis, Robert Herbin planait comme une autorité morale, parfois vacharde, sur la vie des Verts, qu’il chroniquait dans Le Progrès. Son avis était autant attendu par les supporteurs que redouté par les dirigeants, qui menaçaient parfois de lui fermer l’accès au centre d’entraînement de L’Etrat, tout proche de chez lui. Fatigué par ses problèmes de santé ces dernières années, cet éternel fumeur de cigares ne venait plus promener son chien aux abords des terrains. « Le Sphinx » s’en était retourné pour de bon à ses énigmes.

Robert Herbin en 5 dates

30 mars 1939 Naissance à Paris

1967-1970 Quatre fois champion de France avec Saint-Etienne

1972-1983 Entraîne l’AS Saint-Etienne

1976 Perd la finale aux « poteaux carrés » de la Coupe d’Europe

27 avril 2020 Agé de 81 ans, Robert Herbin est Mort à Saint-Etienne

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