Retour sur le championnat à 80 !

Toulouse-Lyon : 96-3 ; Villeneuve-Toulouse : 9-106 ; Racing-Lavelanet 107-3 ; Toulon-Thuir : 91-3. les automnes, 87, 88, 89 ressemblaient à des jeux de massacre. En 1987, la FFR avait décidé d’enclencher la marche arrière avec une formule qui, même pour l’époque semblait surréaliste. Pourtant l’année précédente, pour préparer le Mondial, elle avait imaginé une sorte de prémisse de l’Élite : une formule à 40 (quatre poules de dix), mais avec deux poules très fortes, un truc difficile à comprendre pour les esprits cartésiens de maintenant c’est sûr. Mais à l’époque, ça semblait révolutionnaire.

L’année suivante, retour aux plus purs délices de l’amateurisme. Albert Ferrasse et Jacques Fouroux avaient ressuscité une bonne vieille compétition à … 80 clubs avec une première phase de brassage en poules de cinq. Autrement dit, pendant deux mois et demi, l’espace de huit matchs, les grosses écuries se retrouvaient confrontées à des équipes sans moyens et sans talents supérieurs. Même Villeneuve-sur-Lot, fief du Treize s’était retrouvé dans l’Élite à quinze. Un autre petit plaisir de Ferrasse.

Si on transpose ça à nos jours, c’est comme si Castres, Clermont ou le Stade Français jouaient contre des clubs de Fédérale 1, voire de Fédérale 2. « Si on faisait ça aujourd’hui, des gars seraient en danger de mort, » estime Eric Blanc. Il faisait partie de l’équipe du Racing qui avait battu le record le plus lourd de l’Histoire avec le 107-3 face à Lavelanet en octobre 1988. C’était il y a trente ans, mais on parlait déjà de réduire le sommet de la pyramide pour tirer la crème de nos joueurs vers le haut. Le Stade Toulousain de Villepreux et Skréla étaient les précurseurs d’un nouveau rugby d’élite. Le Toulon de Daniel Herrero, le Racing de Robert Paparemborde essayaient de suivre en s’engouffrant dans ce sillage.

Une nouvelle formule

Et puis…. la FFR avait dégainé cette formule sortie du fond des âges. Les raisons de cette décision étaient politiques, Albert Ferrasse et ses lieutenants craignaient de voir une poignée de grands clubs émerger pour construire, à terme, un pouvoir intermédiaire (et même une… ligue, perspective horrible!). Le boss de la FFR assénait ses arguments d’un ton patelin : la défense des clubs des villages, des bastions historiques : “Quand Toulon ira à Thuir, ce sera la fête… Il y aura une belle recette, ce sera une bonne publicité pour notre sport. Une récompense pour les supporteurs locaux. Il ne faut pas que parler des grands, il faut aussi penser aux petits.” Ca partait d’un bon sentiment , ce n’est pas celui qui vit des internationaux confirmés à quelques mètres de lui, par delà la talanquère du stade de Salles (Gironde) qui dira le contraire. D’autres arguments étaient plus spécieux : “Les petits clubs vont progresser avec ce genre de matchs….”

Henri Gatineau, ancien rédacteur en chef de Midi-Olympique analyse : “Albert Ferrasse était foncièrement opposé au triomphe du professionnalisme qu’il sentait émergent. Après, je ne l’affirme pas, je le présume, mais il pensait sans doute à son électorat.” Albert Ferrasse ménageait bien sûr sa base, avec ce championnat, 80 présidents, donc 80 votants, pouvaient se targuer d’être en première division. Un gage de popularité pour le pouvoir en place. Dans ses éditoriaux, Henri Gatineau ne cachait pas son scepticisme avec de jolies formules : “Nous ne prônons ni une formule outrancièrement élitiste, ni pernicieusement démagogique.” Aujourd’hui, il en convient, “Nous cherchions notre voie entre le trop et le trop peu.” Mais dans les discussions d’après-match, dans les bistrots, on appelait plutôt ça, le championnat “à la Fouroux”. L’ancien capitaine et sélectionneur du XV de France, 40 ans à peine était le fils spirituel de Ferrasse. Et il visait la place de président de la FFR, il n’avait aucun intérêt à prendre son électorat à rebrousse-poil avant les élections de 1991. La chronique hebdomadaire de ce championnat étaient fleurie de commentaires négatifs et moqueurs. Cette compétition tirait soi-disant tout le monde vers le bas : une ode à la médiocrité. Le compte rendu du fameux Racing-Lavelanet se terminait ainsi : “Mais l’on ne se moquera pas plus longtemps du courage des Ariégeois. Aujourd’hui s’il fallait se moquer de quelqu’un ce serait du génial instigateur de cette formule magique.”

Eric Blanc avait découvert ce championnat sous les couleurs de Brive, où il passa un an en 87-88. “J’avais adoré le championnat 86-87 qui représentait un pas vers l’Elite. L’année suivante, tout a changé, je suis allé porter la porte-parole à Châteaurenard, à Valence d’Agen, à Saint-Jean de Luz . Ca nous a fait drôle, c’est vrai. C’était pépère, tranquille encore qu’à l’extérieur, je ne me souviens pas d’un match où l’on ne se soit pas battus. En fait, pas moi, j’observais ça à la jumelle. Les équipes se préparaient spécialement pour nous affronter, c’était l’événement de la saison. Ceci dit, je connaissais tout ces stades : Mérignac, Hyères, Fumel car à mes débuts, le Racing était en groupe B, au creux de la vague. Puis Robert Paparemborde avait redonné de l’ambition pour nous hisser dans l’Elite jusqu’en finale en 87 et puis, brutalement, j’ai retrouvé tous ces clubs.” Il se souvient parfaitement de score ahurissant face à Lavelanet, l’année de son retour à Paris en octobre 88 avec un triplé pour lui, pour Jean-Baptiste Lafond et Didier Pouyau. “On les avait assaisonnés avec dix-huit essais. Mais on avait relativisé, on avait 80 pour cent des ballons derrière un pack qui avançait. Disons que ces matchs validaient des trucs qu’on avait travaillés à l’entraînement, des angles de course, des déplacements collectifs. C’était bon pour la confiance, mais on n’était pas fous quand-même. Je tiens à dire qu’on ne chantait pas sous la douche. J’ai toujours respecté ces adversaires, déjà en souvenir des roustes que j’avais pris à mes débuts.”

Un immense fossé

Toulouse aussi avait cartonné avec seulement … 106 points contre Villeneuve. On disait que cette formule avait été imaginée exprès pour ennuyer le club champion en 85 et 86 et son président Jean Fabre opposant numéro 1 . celui-ci ne mâchait pas ses mots : “Personne n’est motivé. C’est l’image de marque du rugby qui est dévaluée. À Toulouse, nous avons perdu 15 pour cent de spectateurs. Formateur pour les jeunes ? J’en doute.,.” clamait-il dans Midi-Olympique.

Denis Charvet ; trois quart centre international, se souvient de moments très ambigus : “Il y avait un tel fossé, plus qu’entre le Top 14 et le Pro D2 d’aujourd’hui…. C’était des matchs durs à aborder, il fallait trouver le bon ressort et la bonne motivation. On les préparait en se disant qu’il ne fallait pas se laisser aller. Sportivement, ces matchs n’apportent rien à personne. En fait, on craignait surtout la blessure.” Mais Thierry Maset, troisième ligne de fer, n’a pas gardé le même sentiment de facilité coupable : “Non, je crois que nous voulions éviter le ridicule. Nous avions monté le curseur. On ne voulait plus simplement gagner, mais le faire de plus de trente points. Nous voulions garder notre niveau jusqu’aux cent points s’il le fallait. C’était la meilleure façon de respecter notre adversaire.” Parfois le déplacement des petites équipes tournait à l’excursion. Un joueur de Thuir, encore junior, nous raconta le voyage à Toulon champion en titre, ses photos dans Mayol puis avec le Bouclier de Brennus, gracieusement prêté par l’adversaire. On a vu mieux comme attitude de compétiteurs. Pendant ces trois automnes surréalistes, il fut de bon ton d’assassiner cette compétition, au nom d’une certaine vision “moderniste” du rugby. ” Déplorable,” tonna Robert Paparemborde. “Il est de plus en plus difficile de motiver les gars avant les rencontres. Je déplore, ce 107-à 3, surtout pour Lavelanet.”

Mais au fait, les joueurs des” petites” équipes qu’en pensaient-ils ? Nous avons retrouvé Michel Audabram, qui faisait partie de cette équipe de Lavelanet , écrasée à Colombes. ” Oui, je sais, ce score a beaucoup fait parler. Mais franchement, nous l’avons vécu dans l’insouciance de nos vingt ans. En fait, plusieurs joueurs n’étaient pas venus. Ils avaient oublié de prendre l’avion. Nous avions joué avec des gars de la réserve et la veille au soir, certains avaient fait la fête à Paris. Et puis, nous avions refusé de fermer le jeu. Nos dirigeants ne nous avaient rien dit. Seuls quelques supporteurs nous avaient fait remarquer que ça ne faisait pas très joli…. “. Le plus étonnant, c’est que les Ariégeois n’ont pas vécu cette saison comme un passage en enfer. “Non, on se retroussait les manches. Regardez les résultats, nous avons limité les dégâts lors des autres rencontres. Nous avions gardé notre enthousiasme et nous avions le sentiment de vivre de belles journées. Les éducateurs m’avaient toujours expliqué que c’était une bonne chose de jouer contre meilleur que soi.”

Villeneuve s’était qualifié !

En se replongeant dans nos archives, nous nous sommes rendus compte que le fameux 109 à 6 de Toulouse face à Villeneuve sur Lot était un … résultat de seconde phase. Oui, Villeneuve sur Lot avait trouvé le moyen de se qualifier à l’issue des poules de cinq. Deuxièmes derrière le Racing justement. Les Lot-et-Garonnais avaient réussi à battre les Parisiens à la surprise générale. Le résultat avait fait jaser, Romans avait soupçonné une entourloupe et la main d’Albert Ferrasse, soutien notoire des Villeneuvois (pour embêter le Treize). Mais cette “montée” en poule de huit n’avait pas porté chance aux Lot-et-Garonnais, ils avaient non seulement perdu leurs quatorze matchs suivants, mais ils avaient attendu deux ans avant de retrouver le goût de la victoire après deux descentes successives.

Lire la suite sur Eurosport.fr