Renée Richards, le combat d’un homme devenu femme

LES GRANDS RECITS – Richard Raskind avait tout pour lui. Etudes brillantes, médecin réputé, beau garçon. Sportif de haut niveau, aussi. Il a même disputé l’US Open de tennis à plusieurs reprises dans les années 50. Mais l’homme, malheureux, a voulu devenir une femme. L’histoire de Dick Raskind est devenue celle de Renée Richards, qui a dû se battre pour avoir le droit de jouer sur le circuit WTA.

Le monde du sport est à l’arrêt mais Les Grands Récits continuent. Suite et fin de notre thématique consacrée aux grandes controverses et aux grands scandales de l’histoire du sport. Dans ce 12e et dernier numéro, la polémique née au milieu des années 70 dans le monde du tennis lorsque Renée Richards, ex-Richard Raskind a souhaité intégré le circuit WTA. L’affaire s’est réglée devant la Cour Suprême des Etats-Unis.


Björn Borg, lost in New YorkBjörn Borg, lost in New York

Les grands récits

Björn Borg, lost in New York

29/08/2019 À 09:58

En 1976, j’étais une des personnes les plus célèbres du monde. Les paparazzi étaient sur mes traces 24 heures sur 24, en quête de la moindre photo, si possible la moins avantageuse pour moi. La presse mainstream, Time, Newsweek, Sports Illustrated, faisait du meilleur travail. Enfin, parfois. Pour tous, j’étais un phénomène international.

Un jour, au sommet de ma notoriété, je me suis retrouvée en Uruguay. J’avais déserté le centre-ville de Montevideo et je marchais sur la plage à Carrasco, un petit village sur la côte. Je savourais une sensation bienvenue d’anonymat quand, dans un petit kiosque, un homme a pointé son doigt vers ma photo à la une d’un magazine. Tout excité, il m’a demandé de le signer, ce que j’ai fait. Être reconnue même au fin fond de l’Uruguay : cela résume assez bien le phénomène Renée Richards à son zénith.”

Tout cette histoire commence à La Jolla. Techniquement, un quartier de San Diego. Mais La Jolla, située au nord de la dernière grande cité américaine avant la frontière mexicaine, a tout de la petite ville à part entière. Chic et agréable. Plages de sable blanc, coucher de soleil de rêve, restaurants raffinés. Une invitation au calme, plus qu’à la tempête.

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Renée Clark, Renée Richards et Richard Raskind

La Jolla, c’est aussi un tournoi de tennis. Le “La Jolla Championships Tennis.” Pas un grand rendez-vous du circuit international, non, mais, à l’échelle locale, un évènement non négligeable, rassemblant de très bons espoirs du tennis californien voire national et quelques-uns des meilleurs joueurs amateurs du pays. En ce mois de juillet 1976, dans le tableau féminin, une joueuse frappe particulièrement les esprits. Elle s’appelle Renée Clark. Elle a 31 ans.

Renée s’est installée en février en Californie, à Newport Beach. Là-bas, tout le monde la connait sous le nom de Docteur Richards. C’est une ophtalmologue appréciée. C’est, aussi, une bonne joueuse de tennis. Au club du coin, le “John Wayne Tennis Club”, où elle s’est inscrite, elle fait vite des ravages. Alors, elle dispute des tournois. Les gagne les uns après les autres. Jusqu’à se laisser convaincre de s’inscrire à La Jolla. Là aussi, elle dévaste tout sur son passage.

Dick Carlson est le journaliste vedette de KFMB-TV, la chaine locale de CBS, très regardée à San Diego et dans ses environs. Le tennis ne l’intéresse pas. Mais pendant le tournoi, une voisine passe chez lui un soir. Elle offre à Carlson un scoop potentiel sur un plateau : elle est convaincue que cette joueuse, très grande, très masculine et qui frappe si fort, est un homme.

Elle explique au journaliste avoir effectué des recherches. La joueuse s’appelle Renée Richards, habite à Newport, où elle vit depuis quelques mois seulement. La voisine pense qu’il s’agit en réalité de Richard Raskind. Un ancien très bon joueur de tennis. Elle a entendu parler d’une histoire il y a quelque temps d’un ancien tennisman et médecin qui aurait changé de sexe et se serait fait opérer pour devenir une femme.

Renée Richards.Renée Richards.

Renée Richards.

Crédits Getty Images

“Madame Richards, le nom de Richard Raskind vous dit-il quelque chose ?”

Carlson mène une petite enquête rapide. Mais pas besoin d’être Hercule Poirot pour corroborer les élucubrations de sa voisine. Deux ou trois coups de fil, quelques recherches, et le reporter n’a plus de doute. Renée Clark, Renée Richards et Richard Raskind ne sont qu’une seule et même personne. Et elle n’a pas 31 ans, mais 41. Pendant que Dick Carlson regroupe tous ces éléments, Renée survole le tournoi. En finale, elle balaie la jeune Robin Harris, 20 ans, tenante du titre, 6-1, 6-1.

Au fil des matches et de la semaine, Renée a commencé à avoir un drôle de pressentiment. Comme si elle sentait qu’on la regardait de travers, qu’on parlait dans son dos. Elle a vent des bruits qui circulent sur son compte. A La Jolla, la rumeur commence à bruisser, mais ce n’est encore qu’une rumeur.

Après la finale, soulagée de ne pas avoir subi de questions embarrassantes lors de la traditionnelle interview du vainqueur, elle range ses raquettes, prend son trophée et rentre chez elle. “Le lendemain matin, racontera-t-elle en 1987 dans son autobiographie, je suis allée à mon travail, me jurant de rester à jamais dans l’ombre en ne participant plus au moindre tournoi et avec le sentiment de l’avoir échappé belle. Puis, le téléphone a sonné.”

Dick Carlson est à l’autre bout du fil. Il lui demande pourquoi elle s’est inscrite à La Jolla sous le nom de Clark. “C’est mon nom de jeune fille“, bredouille Renée. Puis, il lui explique avoir effectué une petite enquête. Enfin, il lui pose la question qu’elle redoutait : “Madame Richards, le nom de Richard Raskind vous dit-il quelque chose ?” Paniquée, elle raccroche.

“Je suis bien une femme”

Dans l’après-midi du lundi, Carlson enregistre un sujet depuis le club de La Jolla. “Une joueuse inconnue de Orange County, Renée Richards, 31 ans, a écrasé toutes ses adversaires pour remporter le titre sans perdre un set, dit-il, face caméra. Mais Renée Richards, 31 ans, est en réalité le Docteur Richard H. Raskind, 41 ans. Il officiait jusqu’à il y a six mois comme ophtalmologiste à New York avant de déménager en Californie.”

Par sa présentation des choses, le journaliste sème un peu plus le trouble. A l’écouter, c’est bien un homme déguisé en femme qui s’est imposé à La Jolla. Un travesti, pas un transsexuel. Révélateur, aussi, de l’omerta sur le sujet, des idées reçues et de l’ignorance d’une question tabou.

Dans le documentaire Renée, produit par ESPN en 2011 et réalisé par Eric Drath, Dick Carlson a expliqué pourquoi il avait dessiné ce portrait erroné 35 ans plus tôt : “A l’époque, je pensais ‘ce n’est pas parce que je vais me mettre des phares dans le dos que ça fera de moi une voiture’. Les chromosomes définissent si vous êtes un homme ou une femme.”

Mardi. Devant les répercussions désormais nationales, Renée Richards décide de tenir une conférence de presse. “Je suis bien une femme, affirme-t-elle. Quand je suis venue en Californie, à 4500 kilomètres de chez moi, j’ai laissé mon fils là-bas, que je ne vois qu’une fois par mois, j’ai laissé tous mes amis, pour vivre anonymement et tranquillement ici, une nouvelle vie. Et tout m’éclate au visage à La Jolla.”

La conférence de presse de Renée Richards au "John Wayne Tennis Club" deux jours après sa victoire à La Jolla.La conférence de presse de Renée Richards au "John Wayne Tennis Club" deux jours après sa victoire à La Jolla.

La conférence de presse de Renée Richards au “John Wayne Tennis Club” deux jours après sa victoire à La Jolla.

Crédits Getty Images

Ambivalence des sentiments

Ses amis, ceux qui savaient, l’avaient pourtant prévenue. Alors, pourquoi avoir pris le risque de se faire démasquer, alors qu’elle avait traversé tout le pays pour vivre dans l’anonymat ? Dans sa seconde autobiographie (No Way Renée) parue en 2007, Renée Richards a raconté comment elle s’est retrouvée dans un engrenage :

“En Californie, j’ai voulu me concentrer sur mon travail, et jouer au tennis seulement pour m’amuser. Cela a tenu un temps, mais les membres du club, voyant mon niveau, me poussaient de plus en plus à m’inscrire dans des tournois. J’ai tenté de résister, mais ils ont eu raison de moi. Mais ils n’ont pas eu à faire beaucoup d’efforts, parce que je voulais au fond de moi que Renée puisse avoir tout ce que Richard avait.”

Ambivalence des sentiments. Le besoin de discrétion. Le désir, même inconscient, de ne pas rester dans l’ombre. Son ami, Robert Cohen, en est persuadé, comme il l’a confié dans le documentaire Renée : “Une part d’elle-même avait envie de montrer au monde entier à quel point elle pouvait être grande en tant que femme. Que l’on connaisse son histoire, qu’on puisse voir qu’elle était aussi bien comme femme que comme homme.”

Mais Renée Richards n’était sans doute pas prête à tout révéler si vite. A La Jolla, elle s’est retrouvée prise au piège. Ce qu’elle avait envisagé comme un petit tournoi parmi tant d’autres a les atours d’un évènement d’une envergure différente. “Quand je suis arrivée, j’ai été surprise de voir autant de spectateurs dans les tribunes et surtout de voir toutes les caméras. Je ne savais pas que le tournoi était diffusé à la télé locale.”

Quelques jours plus tard, son secret était percé. Richard Raskind, celui qu’elle avait laissé derrière elle un an plus tôt, venait de rattraper Renée Richards qui, bientôt, ne pourrait être tranquille nulle part, pas même en Uruguay.

Le mal-être de Richard Raskind

Richard Raskind est né en 1934. Fils de bonne famille, aimé de ses parents et de ses sœurs, il a tout pour lui. Etudes prestigieuses à Yale puis en médecine à Rochester, lieutenant dans l’US Navy, son cursus impressionne. C’est aussi un sportif émérite. Il touche un peu à tout, le baseball le courtise mais il ne souhaite pas embrasser une carrière professionnelle. Alors, il se lance dans le tennis, chez les amateurs. Sans être une star, il effleure le haut niveau, au point de disputer à cinq reprises l’US Open entre 1953 et 1960.

Mais après avoir obtenu son diplôme de médecine en 1959, il se consacre à sa nouvelle carrière. Là aussi, il excelle. Dans les années 60, Dick Raskind devient un ophtalmologue de renom aux Etats-Unis, notamment reconnu pour ses travaux sur le strabisme. Dans le travail d’orfèvre de la chirurgie oculaire, il compte là aussi parmi les meilleurs spécialistes.

Richard Raskind à 25 ans en 1959. (Crédit - Documentaire "Renée")Richard Raskind à 25 ans en 1959. (Crédit - Documentaire "Renée")

Richard Raskind à 25 ans en 1959. (Crédit – Documentaire “Renée”)

Crédits Eurosport

Comme, en prime, il possède un physique plutôt avantageux, Richard a tout du parti idéal. Mais depuis l’enfance, il est bouffé par un puissant mal-être. Prisonnier de son corps, Richard qui, à huit ans, empruntait déjà les vêtements de sa sœur, ne veut plus s’habiller en femme. Il veut devenir une femme. Une question de vie ou de mort.

Raskind suit une psychothérapie et entame un traitement hormonal à base d’œstrogènes pour se “féminiser”. Son apparence change. Sa poitrine pousse. Mais il veut aller au bout du processus de transformation. Décidé à franchir le pas, il se rend à Casablanca pour subir une opération. Le gynécologue Georges Burrou, pionnier dans le domaine de la réattribution sexuelle, y dirige la clinique du Parc. “Il était alors le seul médecin au monde à effectuer ce type de chirurgie“, explique Renée Richards. Mais au dernier moment, il prend peur et rentre aux Etats-Unis. Richard Raskind ne deviendra pas Renée Richards. Pas tout de suite.

Renée, prénom tout sauf innocent

Au contraire. A son retour au pays, il effectue le chemin inverse. Nouveau traitement, cette fois pour réduire sa poitrine. Car Dick a rencontré une femme superbe. Un top model, Barbara Mole. En juin 1970, il l’épouse. Deux ans plus tard nait un petit garçon, Nicholas. “Se marier, avoir un enfant, je suppose que c’était pour Dick une dernière tentative de se raccrocher à sa vie d’homme“, juge un de ses amis, Herb Fitzgibbon.

Mais cette thérapie-là ne changera rien. Au début de l’année 1975, il se sépare de sa femme. Face à un mur, il va cette fois aller au bout : “Je n’avais plus le choix, je ne pouvais plus revenir en arrière. J’aurais préféré une autre solution, qu’on me propose un remède-miracle, une drogue, du vaudou, mais ça n’existait pas. Alors, c’était ça ou le suicide.” A 40 ans, Richard Raskind devient Renée Richards pour de bon. Un prénom tout sauf innocent. L’accent sur le deuxième E de Renée non plus. Re-née. Née à nouveau.

Une petite année à peine après son opération, Renée Richards se retrouve donc au centre de l’attention. Et de la polémique. Une femme qui était un homme peut-elle jouer au tennis avec les femmes ? Malgré la vive controverse, elle annonce son intention de jouer sur le circuit professionnel. Cette bataille-là sera rude. L’USTA veut lui imposer un test de féminité, le même que celui mis en place quelques années plus tôt par le CIO pour les Jeux Olympiques. Richards refuse. Mais tant qu’elle ne s’y pliera pas, la porte restera fermée.

Go away Renée

Une semaine avant l’US Open 76, un tournoi WTA lui ouvre toutefois ses portes. Le Tennis Week Open, à Newport, est dirigé par Gene Scott. Il était l’ami de Richard et tend la main à Renée. Sa décision scandalise une partie des joueuses du circuit. Vingt-cinq d’entre elles se retirent du tableau, décapité, pour protester contre la présence de Renée Richards. Parmi elles, Janet Newberry. Demi-finaliste à Roland-Garros un an plus tôt, l’Américaine témoigne dans le film d’Eric Drath :

La décision de Gene Scott de l’autoriser à jouer était absurde, il n’y avait aucun doute là-dessus. Que se serait-il passé si Renée avait eu 25 ans ? Si des hommes plus jeunes décident de devenir des femmes et jouer au tennis ?

Renée Richards lors de la première du documentaire "Renée" en 2011.Renée Richards lors de la première du documentaire "Renée" en 2011.

Renée Richards lors de la première du documentaire “Renée” en 2011.

Crédits Getty Images

Certaines joueuses iront jusqu’à porter des T-shirts “Go away Renée”. “Je pense qu’il y avait beaucoup d’ignorance derrière tout ça, juge le Docteur Richards. Beaucoup ne savaient même pas ce qu’était une personne transgenre. Nous étions dans les années 70. Pour beaucoup, j’étais un homme avec une robe et une perruque…

Sur le fond, une transsexuelle risquait-elle de briser l’équité sportive ? L’égalité des chances entre les joueuses ? L’avantage au plan physique est-il trop important ? C’est bien le débat qui perce et secoue le tennis féminin à l’été 76. Avec sa taille et sa stature, Renée Richards “fait peur”, tennistiquement parlant. Son service de gauchère, pour l’époque, a quelque chose de hors normes.

Pourtant, quand il la voit, Gene Scott ne reconnaît pas Richard Raskind. “Renée est très lente dans ses déplacements, elle est beaucoup moins musclée que ne l’était Dick et même son service n’a plus rien à voir, analyse-t-il. Je ne sais pas si c’est dû à sa transformation, à son opération, mais c’est une joueuse différente de ce qu’était Richard.”

“Aux yeux de la loi, je suis une femme”

Le Tennis Week Open devient l’évènement de la semaine. Il y a plus de photographes au bord du court pour les matches de Renée Richards que pour un duel entre Chris Evert et Martina Navratilova. Une des principales chaines du pays, ABC, décide de diffuser le tournoi en direct et dépêche sur place son journaliste vedette, Howard Cosell.

Renée est terrorisée. Ses adversaires aussi. “Au 1er tour, j’affrontais Kathy Beene. La pauvre s’était engagée dans un tournoi de tennis, pas pour du cirque, écrira-t-elle. J’étais épuisée par la fatigue nerveuse, j’arrivais à peine à respirer et je sentais que, de l’autre côté du filet, Kathy était dans le même état. J’ai gagné, mais c’était un match horrible et j’ai cru m’évanouir plusieurs fois pendant le 2e set.”

Son seul bon souvenir ? L’après-match. Au micro de ABC, Kathy Beene apporte son soutien à Richards. Puis cette dernière se frotte à son tour à Howard Cosell. La star des journalistes sportifs américains, l’homme qui commente les combats d’Ali et Frazier ou la NFL. Cosell est réputé pour ses interviews percutantes, où il n’hésite pas à jouer les “badguys”. “Mais avec moi, il a été adorable, salue Richards. Malgré mes craintes, il m’a traitée avec respect, comme une ‘lady’ et je lui ai toujours été très reconnaissante pour ça“.

Renée Richards s’incline en demi-finales. Une semaine plus tard, l’US Open débute sans elle. Comme tous les autres tournois suivants. Elle va alors se lancer dans une croisade pour obtenir le droit de jouer. Une question de principe. “Je ne suis pas une joueuse à 100%, j’ai un métier à côté, qui prenait l’essentiel de mon temps, mais c’est une question de droits humains, insiste-t-elle dans le New York Times. Je veux montrer que quelqu’un qui est différent, qui a un style de vie différent ou une condition médicale différente, a aussi des droits.” Puis elle ajoute : “Aux yeux de la loi, je suis une femme.”

Renée Richards lors de l'US Open 1977.Renée Richards lors de l'US Open 1977.

Renée Richards lors de l’US Open 1977.

Crédits Getty Images

Devant la Cour Suprême

Alors elle va faire respecter la loi, en attaquant l’USTA et la WTA devant la Cour Suprême des Etats-Unis, afin de pouvoir jouer l’US Open 1977. Richards commence à recevoir le soutien de grandes figures du sport et du tennis. Arthur Ashe, notamment, dont le message fait mouche : “Si elle ne peut pas jouer l’US Open dames, et comme il me semble évident qu’elle ne peut pas jouer l’US Open messieurs puisqu’elle est légalement une femme, alors où peut-elle jouer ?”

Billie Jean King se range aussi derrière elle et va même jusqu’à témoigner en sa faveur lors des auditions devant la Cour. Elle avait accepté de jouer en double avec Renée Richards et sa déclaration sous serment se veut sans ambiguïté : “De ce que j’ai pu observer sur le court, et de par ma connaissance du tennis, je considère que le Dr Richards ne bénéficie d’aucun avantage physique particulier sur les autres femmes.

A la barre, des médecins rappellent que l’opération subie par la joueuse provoque une baisse drastique des hormones mâles dans le sang et une décroissance de la masse musculaire. Mais ce sont les mots de Renée Richards eux-mêmes qui vont finir par convaincre le juge, Alfred Ascione :

Je ne me lance pas dans cette quête dans un but lucratif. Je gagne 100 000 dollars par an en tant qu’ophtalmologiste. Je n’ai pas non plus effectué ce changement de sexe dans le but de connaître une quelconque gloire. Je l’ai fait pour des raisons intimes, personnelles. Mais je crois que ma demande est juste. Je crois en mon combat et je crois en la justice.”

Renée Richards avec Ted Kennedy, qui lui apporta son soutien en 1977.Renée Richards avec Ted Kennedy, qui lui apporta son soutien en 1977.

Renée Richards avec Ted Kennedy, qui lui apporta son soutien en 1977.

Crédits Getty Images

“Si elle avait eu dix ou quinze ans de moins, tout aurait été différent”

Le 17 août 1977, quelques jours seulement avant le début de l’US Open, la Cour Suprême de Justice donne raison à Renée Richards. Plus rien ni personne ne pourra l’empêcher de jouer au tennis, à quelque niveau que ce soit, contre des femmes.

Si chacun, et chacune, devra désormais se plier à cette décision, beaucoup auront du mal à l’accepter. Tout ne sera pas rose. Au cours des années suivantes, certaines joueuses se retireront plutôt que d’affronter Renée Richards. Beth Norton-Keibler invoquera ses convictions religieuses à Colombus en 1978 pour ne pas jouer contre elle. JoAnne Russell lui fera un doigt d’honneur en plein match.

Spécialiste du double dans les années 70, Trish Bostrom regrette quant à elle que la WTA n’ait pas interjeté appel (pas plus que l’USTA) après la décision de la Cour Suprême : “Quand elle est arrivée sur le circuit, Renée ne pouvait pas battre les meilleures joueuses. Mais si elle avait eu dix ou quinze ans de moins, et qu’elle avait été capable de battre Chris Evert ou Bille Jean King, tout aurait été différent. Je me souviens avoir affronté Renée à Phoenix et je me disais ‘ce n’est pas juste, elle est tellement grande, ce n’est pas une femme.’ Mais comme il n’y avait pas de danger pour les grands titres ou le Top 15 mondial, la WTA a jeté l’éponge. Pour les autres joueuses, j’ai trouvé cela injuste.”

20e mondiale

Pour la première fois dans l’histoire du tennis, un homme ayant disputé un tournoi du Grand Chelem va y prendre part, dix-sept ans plus tard, en tant que femme. A Forest Hills, qui accueille en 1977 l’US Open pour la dernière fois avant le déménagement à Flushing Meadows, Renée Richards centralise encore toutes les attentions.

D’autant qu’elle doit affronter au 1er tour Virginia Wade, tout juste sacrée à Wimbledon. “Je n’étais pas très à l’aise, avoue la Britannique. Mais je n’avais pas envie de protester. Le meilleur moyen de gérer cette situation, c’était de la battre.”

La différence de niveau entre les deux femmes est trop importante. Wade s’impose en deux sets, 6-1, 6-4. Renée sort du court central presque soulagée de ne pas aller plus loin. “Tous ces regards, toute cette attention, tous ces murmures… La pression était inimaginable“, a-t-elle décrit dans son autobiographie. L’essentiel était ailleurs. En double, elle prend davantage de plaisir et sa lenteur s’avère moins problématique. Avec Betty-Ann Stuart, elle atteint la finale.

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Renée Richards remportera tout de même deux titres sur le circuit WTA en simple et atteindra la 20e place mondiale en février 1979, à 44 ans, au lendemain de sa plus grande performance : A Seattle, un tournoi de premier plan, elle atteint la finale en battant notamment Wendy Turnbull, alors 5e mondiale, avant de s’incliner en finale contre Chris Evert.

La coach de Martina

Mais c’est peut-être une fois sa raquette rangée que son apport au tennis sera le plus significatif. En 1981, Richards s’incline au 1er tour à l’US Open. Le dernier tournoi majeur de sa carrière de joueuse. Martina Navratilova lui demande de travailler avec elle pour le reste de la quinzaine. Le début d’une collaboration qui durera deux ans et marquera une des périodes les plus fastes de la carrière de la gauchère américaine.

Navratilova a été une des premières à sympathiser avec Renée Richards lorsqu’elle a intégré le circuit. “Nous avions joué l’une contre l’autre en finale d’une exhibition à Sao Paulo et Martina m’avait battue 7-6, 7-6“, a-t-elle raconté au New York Times en 1982. Plus tard, dans ce vestiaire miteux, là où les filles, souvent, s’en allaient dès que j’arrivais, Martina est venue me voir et m’a dit : ‘Sois à l’aise Renée, tu es à ta place ici.’ Elle n’était pas obligée de dire cela, mais elle l’a fait.”

D’une certaine manière, Navratilova se reconnait dans ce que traverse Renée Richards. “Je savais ce que c’était de ne pas se sentir intégrée, souligne l’ancienne numéro un mondiale. Je venais d’un pays de l’Est, j’étais homosexuelle. Ne pas être dans la norme, ne pas se sentir comme tout le monde, ne pas se sentir acceptée par tout le monde, je savais ce que c’était.”

Au cours de leur fructueuse collaboration, la coach contribue à épurer le jeu de sa protégée. “Renée a simplifié mon approche du tennis, mais dans le bon sens, confirme Navratilova. Elle a complètement modifié mon service aussi.” Moins vue comme une “menace” depuis la tribune que sur les courts, Richards se sent également un peu mieux acceptée par le milieu.

Martina Navratilova et Renée Richards en 1982.Martina Navratilova et Renée Richards en 1982.

Martina Navratilova et Renée Richards en 1982.

Crédits Getty Images

Regard mélancolique

En 1983, elle va pourtant tourner le dos au tennis professionnel pour de bon, tout en gardant un pied dans le tennis. “Beaucoup savent que j’ai entraîné Martina Navratilova en la guidant notamment vers deux de ses titres à Wimbledon, rappelle-t-elle dans son livre, mais beaucoup ignorent tous ces joueurs et toutes ces joueuses moins connus, professionnels ou amateurs, que j’ai aidés pendant des années. Mais je suis retournée dans l’ombre parce que je m’y sentais mieux.”

A 85 ans, Renée Richards vit toujours près de New York, au calme. Jusqu’à il y a quelques années, elle exerçait encore comme ophtalmologue au Manhattan Eye, Ear and ThroatHospital. Sa vraie fierté ? Ces quelques 20000 opérations des yeux qu’elle a pratiquées dans sa vie. On la voit toujours régulièrement dans les tribunes de l’US Open, en simple observatrice et passionnée de ce sport avec lequel elle aura entretenu un rapport si intense et particulier, même si elle a cessé de le pratiquer il y a longtemps à cause de ses genoux craquants.

A l’automne de sa vie, pleine de paradoxes, elle se demande aujourd’hui s’il était juste qu’elle puisse être autorisée à concourir avec les autres femmes. Elle porte surtout un regard mélancolique sur son histoire hors normes. Son fils, Nick, avec lequel les liens sont complexes et douloureux (il l’appelle toujours papa et ne lui a jamais pardonné d’avoir été en pleine lumière dans les années 70, avec les conséquences que cela a eu sur sa propre enfance), parle de l’existence de Renée Richards comme d’un état oscillant en permanence entre “profondstourments et recherche du bonheur“.

Le bonheur, ni Richard Raskind ni Renée Richards ne l’a vraiment trouvé. “J’aurais voulu être un homme heureux, ou une femme heureuse, conclut-elle. J’aurais préféré être un homme qu’une femme imparfaite. Mais jamais je n’ai regretté mes choix.”

Renée Richards et son fils Nick, en 1987.Renée Richards et son fils Nick, en 1987.

Renée Richards et son fils Nick, en 1987.

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