Premier League : duel entre monarchies du Golfe autour du club de Newcastle

Richard Masters, le patron de la Premier League, doit soumettre tout candidat à la reprise d’un club à une procédure d’évaluation, basée sur des critères de fiabilité financière et de probité.

Richard Masters, le patron de la Premier League, doit soumettre tout candidat à la reprise d’un club à une procédure d’évaluation, basée sur des critères de fiabilité financière et de probité. LEE SMITH / Action Images via Reuters

Les supporters du club de football de Newcastle n’en croient sûrement pas leurs yeux. La pelouse de leur équipe fétiche, qui jusqu’à l’irruption du coronavirus accueillait des matchs de Premier League, l’élite du ballon rond anglais, est depuis une semaine le terrain d’un affrontement complètement inattendu : entre l’Arabie saoudite et le Qatar.

La volonté du prince héritier de Riyad, le très turbulent Mohamed Ben Salman, de mettre la main sur l’équipe au maillot blanc et noir a importé la grande querelle du Golfe sur les rives du Tyne, le fleuve qui traverse Newcastle, métropole du nord-est du Royaume Uni.

Le Qatar, que l’Arabie saoudite et ses alliés ont placé sous embargo depuis bientôt trois ans, en représailles à son refus de rompre avec l’Iran et les Frères musulmans, s’insurge contre la perspective d’une telle acquisition.

Depuis l’été 2017, non content d’avoir rompu ses relations diplomatiques et commerciales avec le petit émirat gazier, fermé son espace aérien aux avions de la Qatar Airways et bouclé sa frontière terrestre avec la presqu’île, la monarchie saoudienne s’est aussi lancée dans le piratage de BeIN Sports, l’empire audiovisuel qatari.

Un canal fantôme, nommé beoutQ, a détourné l’intégralité des programmes de la chaîne, détentrice des droits des compétitions sportives les plus prestigieuses au monde, dont la Premier League. Une opération d’une ampleur sans précédent, que de nombreuses enquêtes, dont un récent rapport de l’Union européenne, ont attribué au royaume saoudien.

Un rachat soumis à une procédure d’évaluation

Or les dirigeants de la Premier League doivent donner leur bénédiction au rachat de Newcastle par le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien. Une société britannique, NCUK Investment Limited, a été créée, avec; à sa tête, Yasser Al-Rumayyan, le directeur du PIF, qui sert de bras armé à la politique de diversification économique de Mohamed Ben Salman.

Il ne manquerait plus, selon la presse britannique, que le feu vert de Richard Masters, le patron de la Premier League. Celui-ci doit soumettre tout candidat à la reprise d’un club au « directors and owners test », une procédure d’évaluation basée sur des critères de fiabilité financière et de probité.

Cette clause a incité Yousef Al-Obaidly, le président de BeIN Media Group, la maison-mère de BeIN Sports, propriété du fonds souverain qatari, à interpeller Richard Masters ainsi que tous les propriétaires de clubs de Premier League, dans l’espoir tacite de torpiller le deal.

« Le service illégal beoutQ a causé un préjudice commercial énorme à BeIN Sports et des dommages potentiellement irréparables à la valeur des droits de retransmission de la Premier League, votre atout commercial le plus important », s’émeut le patron de la chaîne qatari dans un courrier envoyé à son homologue de la Premier League.

« Protéger les revenus tirés des droits de retransmission »

La majorité des 380 matchs des saisons 2017-2018 et 2018-2019 du championnat anglais ont été diffusés en direct, dans l’essentiel du monde arabe, sur les chaînes beoutQ, via l’opérateur satellitaire Arabsat, dont l’Arabie saoudite est le principal actionnaire – et sans que les propriétaires de cette télévision pirate ne déboursent le moindre sou.

Les championnats de football allemand, français et espagnols, le Mondial 2018 en Russie, les tournois de Wimbledon et Roland-Garros, le championnat de basket américain et des dizaines d’autres épreuves de renom ont subi le même sort.

Probablement sous la pression des propriétaires des droits de retransmission, comme la FIFA ou l’UEFA, qui se sont plaints à de multiples reprises auprès de Riyad, la diffusion de beoutQ sur Arabsat a cessé il y a quelque temps.

Mais les programmes de BeIN Sports et de centaines d’autres chaînes, comme Canal+, Sky Sports et même Netflix, restent accessibles en streaming, via les décodeurs beoutQ distribués à travers le Moyen-Orient.

« Tout cela se déroule au moment où les clubs de football ont le plus besoin de protéger leurs revenus tirés des droits de retransmission », souligne Yousef Al-Obaidly dans sa lettre aux patrons de club, en référence au fait que l’épidémie de coronavirus a interrompu le championnat anglais.

Inquiétudes sur le Mondial 2022

Mais l’empoignade sur Newcastle va bien au-delà du contentieux relatif à BeIN Sports. Cette affaire est révélatrice de la volonté de l’Arabie saoudite de s’affirmer sur la planète football, à l’instar de ses voisins émirati et qatari, qui possèdent chacun un club européen majeur, Manchester City et le Paris Saint-Germain. Une ambition pour l’instant frustrée.

L’UEFA s’est opposé au projet de Gianni Infantino, le patron de la FIFA, de créer une coupe du monde des clubs, élargie à 21 équipes, avec le soutien du conglomérat japonais Softbank, qui est lié à l’Arabie.

La bataille de Newcastle témoigne aussi de la peur que les menées saoudiennes dans le monde du ballon rond suscite au Qatar. On redoute à Doha que le dauphin saoudien, Mohamed Ben Salman, n’utilise sa proximité avec M. Infantino pour pousser en faveur d’une réattribution du Mondial 2022.

Les conditions dans lesquelles l’émirat a obtenu d’organiser cette épreuve n’ont jamais cessé de faire polémique. Le 15 avril, le département de la justice américaine a accusé, pour la première fois, des dirigeants de la FIFA d’avoir reçu des pots-de-vin pour voter en faveur du Qatar, lors du vote d’attribution de décembre 2010.

Lire aussi FIFA : les Etats-Unis vont-ils rebattre les cartes de la Coupe du monde 2022 ?

Le projet qu’a nourri M. Infantino au début de l’année 2019, d’élargir de 32 à 48 équipes le format du Mondial qatari, avait aussi sonné l’alarme dans l’émirat. Cette idée, apparemment soutenue par l’Arabie saoudite, aurait pu obliger le Qatar à partager l’organisation du tournoi avec ses voisins du Golfe, voire à la céder à un autre pays. Le projet avait finalement été abandonné par la FIFA, en mai 2019, au grand soulagement de Doha.

Lire la suite sur Le Monde.fr