Pour les joueurs du circuit secondaire, « six semaines sans tennis, sur une saison, c’est long »

Si les stars du circuit peuvent se permettre de ne pas gagner d’argent sur les courts pendant six semaines, les plus modestes n’ont pas ce luxe.

Si les stars du circuit peuvent se permettre de ne pas gagner d’argent sur les courts pendant six semaines, les plus modestes n’ont pas ce luxe. PHILIPPE LOPEZ / AFP

Et si le grand gagnant du pandémonium tennistique c’était Roger Federer ? Opéré le 19 février du genou droit, le Suisse avait dans la foulée annoncé sa mise en retrait forcée du circuit jusqu’à la fin de la saison sur terre battue. Pour un peu, la décision inédite de l’ATP, qui a annoncé jeudi 12 mars suspendre ses tournois durant six semaines, jusqu’au 26 avril, en raison de la pandémie due au coronavirus, sonnerait presque comme un signe de la providence. « Après la récente annulation d’Indian Wells, les tournois concernés [par l’annulation décidée jeudi] sont Miami, Houston, Marrakech, Monte-Carlo, Barcelone et Budapest », a précisé l’instance dans un communiqué.

L’ITF, qui gère les circuits secondaires masculin et féminin, a de son côté décrété une trêve jusqu’au 20 avril. Avec certains tournois annulés, d’autres pas, et des scénarios virant parfois à l’ubuesque, cette option radicale était devenue inéluctable. Mercredi, joueurs allemands et français avaient ainsi dû quitter précipitamment le Challenger de Noursoultan (Astana) sous peine d’être placés en quarantaine, le gouvernement du Kazakhstan ayant « blacklisté » les ressortissants des deux pays à cause du Covid-19.

« Cette pause, c’est la meilleure solution car sans ça, ça aurait généré une inégalité trop importante sur le circuit, estime Corentin Denolly, 285e mondial, actuellement à Potchefstroom, en Afrique du Sud, où il a perdu au premier tour d’un Challenger (la deuxième division du tennis). La semaine du 23 mars, je devais aller à Rotterdam mais le tournoi a été annulé. Il y avait aussi un tournoi en Floride cette même semaine, sauf qu’à l’heure actuelle, tous les Européens ont interdiction de se rendre aux Etats-Unis. Au moins, là, on est tous dans le même bateau, ce ne sont pas que les joueurs du Top 100 qui sont concernés. »

Points au classement perdus ou gelés ?

Le tennis a cette spécificité que les joueurs sont des microentrepreneurs dont les revenus dépendent de leurs résultats. Si les stars du circuit peuvent se permettre de ne pas gagner d’argent sur le court pendant six semaines, les plus modestes n’ont pas ce luxe, sans compter qu’ils ne peuvent généralement pas compter sur des recettes liées aux sponsors.

Lire aussi Tennis : derrière les stars, l’autre réalité des seconds rôles du circuit

« On est très embêtés car on ne peut pas faire notre métier. Or on est à notre compte. Sur un plan financier, six semaines sur une saison, pour nous, c’est long, ça nous fait perdre beaucoup d’argent », témoigne Julie Gervais, 409e mondiale. La joueuse de 28 ans, qui se dit moins touchée que d’autres car elle vit encore chez ses parents, estime que le manque à gagner pour cette période-là se chiffre en milliers d’euros. « Nous, déjà au niveau des dotations, les sommes sont dérisoires par rapport à celles du Top 100. Quand on gagne un tournoi doté de 25 000 dollars, en réalité, on ne gagne que 3 000 euros, et encore, après il faut retrancher toutes les charges, les frais annexes de la semaine… Le Top 100, ils n’ont pas ça à payer, ils bénéficient de beaucoup d’aides qu’on n’a pas à notre niveau. »

Licencié au Tennis Club de Paris, Corentin Denolly paye à l’année sa structure d’entraînement, mais contrairement à beaucoup d’abonnés au circuit secondaire, il a la chance que son coach soit rémunéré par le club. Le jeune homme de 22 ans se montre philosophe : « Je vais avoir des frais quotidiens comme payer le loyer de mon appart mais c’est comme un mois de décembre où on fait tous notre prépa foncière. Eh bien là, on fera une prépa foncière de six semaines aux mois de mars-avril. »

Que ce soient les joueurs du circuit principal ou les galériens du tennis, la principale interrogation qui les taraude désormais concerne le classement. Quid des points acquis l’an passé sur cette période ? Seront-ils perdus ou bien gelés ? L’ATP a fait savoir, jeudi, être en pleine réflexion sur la question. « On se demande comment les points vont être redistribués, comment ça va se passer pour les joueurs qui avaient des points à défendre, si l’ATP va faire un effort financièrement car on est au chômage technique. Certes, on n’est pas salariés de l’ATP mais on fait partie quand même d’une association… », résume Corentin Denolly.

« A part s’entraîner, pas grand-chose à faire »

Les instances des circuits secondaire et féminin devraient elles aussi rapidement trancher. « A part nous laisser les points qu’on avait gagnés l’année dernière je ne sais pas trop… c’est une situation qui n’est jamais arrivée, souligne, fataliste, Vinciane Rémy, classée au-delà de la 1000e place. Et puis, se dire qu’on ne va pas pouvoir progresser pendant deux mois… »

La jeune femme de 22 ans devait partir en Tunisie disputer des tournois Futures (la 3division) les semaines des 16 et 23 mars, puis en Corse et au Portugal. Elle espérait que les tournois français du circuit national des grands tournois (CNGT), qui ne font pas partie des circuits WTA ou ITF, seraient, eux, maintenus. Las, vendredi 13 mars, le comité exécutif de la Fédération française de tennis a décidé la suspension « de l’ensemble des compétitions gérées par les officiels de la Fédération, de ses ligues, de ses comités et de ses clubs ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Monastir, voyage avec la seconde classe du tennis

Vinciane Rémy, comme ses compagnons de galère, nourrit désormais une autre crainte, et elle anticipe : « Quand les tournois vont commencer à repartir, les niveaux vont être très forts. Si ça reprend début mai, tout le monde va vouloir redémarrer à cette date, et pour ceux qui sont en bas de classement, ce sera impossible de jouer. » Ce qu’elle compte faire pour occuper ces six semaines ? « A part s’entraîner, je pense qu’il n’y aura pas grand-chose à faire, surtout qu’on n’est pas assurés pour ça. »

Corentin Denolly, lui, a déjà sa petite idée pour mettre à profit ces vacances forcées. « Avec sept ou huit joueurs français avec moi en Afrique du Sud, on s’est dit qu’on allait se faire un safari d’une semaine. On l’a dit en déconnant mais on y pense quand même. Rentrer en France et ne rien pouvoir faire, quel est l’intérêt ? »

Lire la suite sur Le monde.fr