Pioline et Monte-Carlo, l’histoire d’amour qui se termine bien

“Monte-Carlo est le tournoi qui m’a le plus réussi dans ma carrière. Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien.” Ainsi “parle” Cédric Pioline dans son autobiographie, Le tennis m’a sauvé, parue en 2017. Un joueur de tennis est tout de même un drôle d’animal. Il ne se rend pas toujours compte de sa force ou de ses faiblesses, peine à mettre des mots sur ses maux ou ses joies, peut s’effriter d’un match voire d’un set à l’autre, briller à des endroits ou se mettre des poux dans la tête en d’autres. Tout ça, bien souvent, sans être capable de fournir des explications. Tout n’est pas rationnel dans la vie, encore moins dans le tennis.

Cédric Pioline a raison. Monte-Carlo est le tournoi qui lui a le plus souri. Un titre, deux autres finales et une demie, pour un joueur qui n’a jamais atteint ne serait-ce qu’une seule fois les demi-finales sur tous les autres Masters 1000 cumulés, voilà un bilan aussi épatant qu’étonnant. Que l’anomalie se soit située sur la Côte d’Azur ou partout ailleurs, peu importe, il y a dans la carrière du Parisien Monte-Carlo et le reste. Il y a vécu le premier et le dernier très grand moment de sa vie de champion. Difficile de n’y voir que l’œuvre du hasard.

Ça ne s’explique pas toujours, il n’y a pas de recette miracle

Vingt ans après son sacre en 2000, Pioline n’a pas davantage réponse à cette question. Pourquoi là-bas et pas ailleurs ? “Quand on joue, nous dit-il, on ne se pose pas trop la question. Et après coup, c’est difficile de savoir pourquoi ça a fonctionné aussi bien à tel ou tel endroit. Parfois, on a eu un bon résultat quelque part, on ne sait pas trop pour quelle raison mais, quand on revient là où on a bien joué, il y a comme une vibration, de la confiance. Même si ça s’est passé il y a un an, il y a deux ans. Les choses se remettent en place un peu plus facilement.”

Il va même jusqu’à parler d’un phénomène “incroyable” et “inexplicable“. “Tu ne joues pas bien, tu manques de résultats, et d’un seul coup, les choses se remettent en place, poursuit celui qui est aujourd’hui, entre autres casquettes, consultant sur Eurosport. C’est assez dingue parfois ce qui peut se passer. Ça ne s’explique pas toujours, il n’y a pas de recette miracle. Du jour au lendemain, tu es un joueur différent et tu as pris trois niveaux. Ça m’est arrivé souvent en revenant à Monte-Carlo.”

En cherchant bien, l’ancien numéro un français trouve pourtant un élément plus rationnel pour expliquer au moins en partie sa réussite monégasque : il n’arrivait jamais là-bas en dilettante. “Pour quasiment tout le monde, c’était le premier tournoi de la saison sur terre, rappelle-t-il. Il y avait souvent des surprises là-bas, d’ailleurs. Je savais pertinemment que certains arriveraient quasiment sans préparation. Alors j’essayais d’anticiper le switch sur terre battue. Donc je me préparais peut-être un peu mieux que les autres.

Vidéo – Finale sous bâche et match frustrant : Pioline raconte ses 2 finales perdues à Monte-Carlo

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Les questions avant les réponses

C’est donc ici que beaucoup l’ont découvert. Au printemps 1993, Cédric Pioline n’a pas encore 24 ans. Le tennis français est doucement en train de faire le deuil de la génération Noah – Leconte – Forget, même si les deux derniers sont encore actifs. Mais le leader de la génération suivante ne saute pas aux yeux. Beaucoup ont les yeux de Chimène pour le jeune Fabrice Santoro, de trois ans le cadet de Pioline, voire pour Arnaud Boetsch.

Pioline a moins la cote. Dans son coin, pourtant, il progresse gentiment. “J’étais en ascension tous les ans, j’avais dû finir vers la 30e place l’année d’avant, se souvient-il. Ça commence à être sérieux, tu ne tournes pas trois pages pour voir ton classement. J’ai 23 ans, je suis en pleine construction dans mon jeu, j’ai besoin de savoir jusqu’où je peux aller.”

Il est encore à l’âge et au niveau où les questions fusent plus vite que les réponses. Claquer une grosse perf’ dans un Super 9 (le petit nom des Masters 1000 de 1993 à 1999) n’est pas exactement son obsession. “Ça me semblait très flou, ce genre d’ambitions, avoue l’intéressé. Ce que je savais déjà, c’est que, dans mes bons jours, j’avais le niveau pour battre des tops 10. Je l’avais déjà fait. Après, la question, c’était de savoir si j’étais apte à trouver un niveau moyen bien plus élevé. A la limite, faire une grosse semaine, battre un super joueur, je savais que je pouvais le faire. Mais faire ça, c’est à la portée de beaucoup de monde. Confirmer le lendemain, c’est autre chose.”

Après deux premiers tours compliqués, Cédric Pioline trouve le déclic en huitièmes de finale. Face à Petr Korda, 5e mondial et finaliste de Roland-Garros dix mois plus tôt, il signe alors la plus “grosse” victoire de sa carrière (6-3, 6-0). Mais deux jours plus tard, en demie, le Français s’offre un plus gros poisson encore : Stefan Edberg, numéro 3 mondial (6-4, 6-4). Cette fois, plus personne ne rigole de sa démarche un brin dégingandé entre les échanges, séquelle d’une fracture du fémur au début de l’adolescence.

Cédric Pioline en 1993 à Monte-Carlo.

Cédric Pioline en 1993 à Monte-Carlo.Getty Images

1993 : Superbe semaine, drôle de finale

De cette semaine de l’explosion, il gardera pourtant l’amère dernière impression d’une finale perdue. Ce sera, longtemps, une de ses malencontreuses spécialités. Face à Sergi Bruguera, en passe de décrocher le premier de ses deux Roland-Garros, Pioline cale en deux sets, 7-6, 6-0. Mais il y a plus que la défaite. Temps pourri obligé, cette finale s’est jouée en grande partie le… lundi, sur le court numéro 2, couvert. Drôle d’endroit pour une première grande finale.

Ça gâche un peu le plaisir, avoue-t-il. Tu passes de 8-10000 personnes à 400. Surtout, ce qui avait été très handicapant pour moi, ça avait été les dimensions du court. Il y avait beaucoup moins de recul, et contre un joueur comme Bruguera qui te repousse loin, c’est compliqué. Puis les conditions étaient lourdes, c’était le pire scénario pour moi. C’est resté une petite frustration.” Mais en quittant Monte-Carlo, il n’est plus le même. Membre du Top 20, il intègrera le Top 10 en fin d’année après un quart de finale à Wimbledon et, surtout, sa première finale de Grand Chelem, à l’US Open.

Ma finale à Monte-Carlo a vraiment tout changé, assure le Racingman. Un joueur, c’est un mélange d’ambition et de doute. Surtout quand on est encore en début de carrière. On ne sait pas ce qu’on vaut vraiment, jusqu’où on peut aller. Donc d’avoir fait ce parcours une fois, on se dit, ah, tiens j’ai le niveau pour bagarrer avec des gros joueurs’. J’étais fier, et ça m’a surtout donné beaucoup d’informations sur mes capacités.” Ce moment où, tout doucement, les réponses affluent davantage que les questions.

Le révélateur Costa

Par la suite, le Rocher sera souvent synonyme de bonnes vibrations, comme il dit. Pas toujours, mais souvent. Une demi-finale en 1996, puis une seconde finale en 1998. Là encore, il coincera contre le futur vainqueur de Roland-Garros. Carlos Moya, cette fois. “Il était au-dessus“, concède le Français, épuisé par son quart et sa demie en trois sets face à Santoro et Berasategui. Contre ce dernier, Pioline décroche une des victoires les plus folles de sa carrière. Après avoir remporté le 1er set, il ne voit plus le jour. Berasategui lui colle 6-0 dans le 2 puis mène 5-1 dans le dernier set. Le Français va s’en sortir miraculeusement, 7-6 au 3e. Mémorable, mais trop éreintant à tous points de vue pour enquiquiner Moya le lendemain.

Finale 1998 : Cédric Pioline n'a rien pu faire contre Carlos Moya.

Finale 1998 : Cédric Pioline n’a rien pu faire contre Carlos Moya.AFP

La bonne, ce sera donc 2000. Depuis son éclosion sept ans plus tôt, Cédric a tout connu. Les très hauts, les très bas. Deux finales de Grand Chelem et deux autres demies, une victoire en Coupe Davis, et ses premiers titres, aussi. Enfin. A bientôt 31 ans, désormais en tandem avec Pierre Cherret, entraîneur mais aussi ami, il sent qu’il n’est plus très loin d’une victoire dans un tournoi de premier plan. Un Grand Chelem, peut-être pas, mais un Masters 1000, pourquoi pas ?

La genèse de ce titre, il faut la chercher dans un épisode a priori anodin, mais sur lequel Pioline insiste dans son autobiographie. Une séance de travail avec Albert Costa, redoutable terrien et futur vainqueur de Roland-Garros, lui aussi. Il raconte :

“Nous avions choisi de travailler une séquence de jeu bien précise : tenir en diagonale de coup droit pour ensuite accélérer revers en long de ligne. Avec Albert, dont le revers demeure l’un des plus élégants et des plus efficaces des années 200, j’avais affaire à un client. Sans forfanterie aucune, le malheureux n’a pas insisté. Et j’avais pu lire dans ses yeux tout le respect que je lui inspirais à ce moment-là. Cet instant, fugace, et les paroles de son coach, José Perlas, qui avait complimenté Pierre sur ma prestation, nous avaient donné un coup de boost formidable.”

Vidéo – “J’étais favori mais pas rassuré” : Pioline raconte sa victoire à Monte-Carlo en 2000

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La fleur refusée de Dominguez

Vingt ans après, un regard non averti pourrait considérer, qu’après tout, Cédric Pioline a juste fait son travail cette semaine-là. Pour aller au bout, il n’aura à battre ni top 10 ni même le moindre top 20. Son adversaire le plus huppé en termes de classement restant sa victime finale, Dominik Hrbaty, alors 24e à l’ATP. Pour un joueur qui, à Monte-Carlo, avait déjà battu Korda, Edberg, Kafelnikov, Kuerten, Medvedev ou Berasategui, soit que des vainqueurs ou finalistes de Roland-Garros, la mission n’avait rien d’insurmontable.

Sauf que cette voie royale, Pioline l’a vécue comme un petit calvaire. Un vrai combat contre lui-même. En dehors du Marocain Karim Alami en demi-finale, il n’a dû se coltiner que des adversaires qu’il détestait : Magnus Larsson, Jiri Novak, Slava Dosedel, Karol Kucera, Dominik Hrbaty. “C’étaient des joueurs que je n’aimais pas spécialement jouer, insiste-t-il. Je jouais bien mais, en même temps, il y a beaucoup de frustration parce que le jeu du mec annihile un peu tes forces. Même Hrbaty, ce n’était pas un joueur que j’aimais affronter. C’était bien d’avoir été au bout et d’avoir surmonté des obstacles qui peut-être à première vue ne sont pas importants mais qui, pour moi, étaient compliqués. Puis il y avait la pression de jouer en étant le favori à chaque match.”

Le lundi, premier jour du tournoi, est une de ces journées que Pioline déteste. Humide, couvert, venteux, bruineux, le temps est propice à un couac d’entrée. Programmé en toute fin de journée, le Français se voit offrir par le directeur du tournoi Patrice Dominguez de reporter son match au lendemain. Il refuse. “Patrice me faisait une fleur, mais je lui avais dit non parce que parce que, le lendemain, le temps était incertain et je voulais jouer mon premier tour le lundi. Au cas où je durerais dans le tournoi. Je ne voulais pas enchainer six matches en six jours voire jouer deux tours dans la même journée s’il pleuvait.” Bien lui en a pris.

Cédric Pioline, Monte-Carlo 2000.

Cédric Pioline, Monte-Carlo 2000.Getty Images

5e mondial

Après avoir frôlé la catastrophe contre Dosedel en huitièmes, le protégé de Pierre Cherret ne perdra plus un set. Il va tout maîtriser, y compris la finale. Dominik Hrbaty pouvait être pénible. Sans fantaisie mais solide, le Slovaque avait atteint les demi-finales à Roland-Garros un an auparavant. Il faudra trois heures à Pioline pour boucler ses trois sets (6-4, 7-6, 7-6) au bout d’un dernier tie-break tendu, remporté huit points à six.

Contre Hrbaty, se remémore-t-il, j’ai le souvenir d’avoir fait un bon match, solide. J’étais tout le temps devant au score même si la fin avait été un peu petit peu stressante. Il commençait à pleuvoir et je sentais le match qui glissait, tranquillement. Je me disais ‘si jamais je n’arrive pas à conclure là, il peut se mettre à pleuvoir vraiment’ et même si on continue sous ce temps bruineux, je savais que ce ne serait pas bon pour moi. Finalement, j’avais bien négocié la fin du match donc c’était bien.” Il n’oubliera pas cette balle de match, énorme échange où, en mode essuie-glace de gauche à droite, il ramène tout, jusqu’à ce passing de revers glissé qui va prendre Hrbaty au dépourvu.

Si la performance est remarquable, c’est d’abord par sa rareté. Cédric Pioline est le seul joueur français, dans l’ère Open, à avoir inscrit son nom au palmarès du tournoi monégasque. Le lendemain, il se hisse au 5e rang mondial. Les deux sommets de sa carrière même si, sur le coup, il ne les appréhendait pas ainsi : “Je l’avais ressenti plutôt comme une étape. Tout ça me donnait des perspectives, même si j’avais 31 ans. Je n’ai pas du tout de lassitude à ce moment-là, j’ai envie, j’ai faim. C’était un beau moment de gagner, d’aller au bout, d’aller chercher ce titre. On est au mois d’avril, je suis 5e mondial. Je me dis que la suite peut être belle.

Peut-être que ça a été une erreur de ne pas mettre plus d’eau mon vin, parce que je pouvais être assez sec

Mais il ne s’approchera plus jamais de telles hauteurs. Stoppé en huitièmes de finale à Roland-Garros par Marat Safin, Pioline ne remporte ensuite plus que huit matches jusqu’à la fin de l’année. Fin 2002, retombé au-delà de la 100e place mondiale, il tire sa révérence. “Quand on n’est plus compétitif, c’est difficile de trouver un sens à tout ça, voyager pour voyager, disputer des petits tournois. J’avais toutes ces contraintes, sans le plaisir des résultats“, dit-il alors.

Ce titre à Monte-Carlo est donc tombé à pic pour valider près d’une décennie au cours de laquelle il a souvent porté le tennis français à bout de bras. En Grand Chelem notamment, où ses deux finales et sa présence régulière en seconde semaine ont souvent caché la misère tricolore.

Un juste retour des choses, pour celui qui fut longtemps l’homme des malentendus. Avec le public, les médias. “Je ne m’occupais pas trop de ça quand j’étais joueur, je n’avais pas ce genre de pensées, assure-t-il. J’étais concentré sur ma carrière. Peut-être que ça a été une erreur, je n’en sais rien, de ne pas avoir de plan de communication, de ne pas mettre plus d’eau mon vin, parce que je pouvais être assez sec.”

Si son titre à Monte-Carlo lui a valu la reconnaissance du milieu, le grand public, lui, se souvient davantage de ses finales majeures, ou de la Coupe Davis. “C’est ce dont on me reparle, oui, confirme- Pioline. Monte-Carlo, ça revient beaucoup plus rarement. Mais toi, à titre personnel, tu sais évidemment ce que ça représente.” Un sommet, rien de moins. Alors, ne lui demandez pas pourquoi, mais ça ne pouvait sans doute arriver qu’ici.

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