L’impact de la NBA sur la société américaine est bien réel

Ce qui était au départ un souhait d’un groupe minoritaire de joueurs est devenu en quelques jours un sujet à débats qui agite la NBA plus que l’annonce de la reprise de la compétition ne l’a fait. En fin de semaine dernière, ESPN annonçait que certains joueurs composés d’entre autres Kyrie Irving, Chris Paul ou Dwight Howard, souhaitaient que la saison NBA ne reprenne pas. En cause, non pas le format de la reprise, mais le souhait que le peuple américain n’ait pas de sujet de distraction dans son combat pour l’égalité au travers du mouvement Black Lives Matter. La crainte de ces joueurs est que le peuple et les média tournent leur attention vers la balle orange, surtout qu’aucun sport n’a encore repris et que les média américain n’ont donc pas grand-chose à raconter en période de pandémie.

 

L’intention est noble, mais elle divise : certains joueurs sont d’accord avec le groupe d’Irving, d’autres pensent qu’au contraire jouer n’empêche pas les joueurs d’être actif socialement (c’est notamment le point de vue de LeBron James). Mais en tous cas, le débat est intéressant car la plupart des joueurs défendent leur point de vue sans pour autant dénigrer les arguments des autres, et surtout sans l’intention d’affaiblir le mouvement Black Lives Matter. D’ailleurs, maintenant que la WNBA a officialisé son format pour lancer sa saison 2020, il sera intéressant de voir si certaines joueuses désireront ne pas jouer. Leur choix sera d’autant plus impactant qu’elles gagnent beaucoup moins d’argent que leurs homologues masculins. Nous vous laisserons vous faire votre propre opinion de votre côté, en commençant par exemple par lire les avis de Dwight Howard et d’Austin Rivers sur le sujet.

 

 

En voyant un tel débat, on peut se demander quelle est la place que prend le sport dans les luttes de la société ? Rien qu’à la formulation de cette question vous pensez probablement déjà à Jesse Owens, à Muhammad Ali ou aux trois athlètes sur le podium du 200m à Mexico : Tommie Smith, John Carlos et Peter Norman (il faut rappeler que si ce dernier n’avait pas levé le poing sur le podium, son rôle dans cette image historique n’en est pas moins grand). En d’autres termes, vous pensez à des histoires ayant un lien plus ou moins direct avec les Jeux Olympiques, qui ne sont ni plus ni moins que la plus grande scène sportive mondiale.

 

Bien qu’il y ait beaucoup de choses à dire rien qu’avec ces trois exemples, nous nous concentrerons sur des histoires qui seront en lien exclusivement avec la NBA. Et surtout, il faut qu’elles aient eu un impact prouvé sur les mentalités, au moins aux Etats-Unis. C’est pour cela par exemple que nous ne développerons pas l’histoire de Jason Collins. Bien qu’il ait fait preuve de beaucoup de courage en cassant une barrière en devenant le premier sportif professionnel à déclarer son homosexualité dans l’une des grandes ligues sportives aux Etats-Unis, son histoire n’a pas changé grand-chose outre-Atlantique. Son niveau moyen l’a empêché de jouer plus d’une saison suite à cette annonce, aucune loi pour l’égalité des homosexuels n’a été modifiée après son coming out… Peut-être que dans quelques années des études nous ferons réaliser que ce fait a eu beaucoup d’importance, mais pour l’instant ce n’est malheureusement pas le cas.

 

  • Les débuts de la NBA : L’ascension du basket afro-américain

 

Si le basket était considéré à ses débuts comme un « sport de blancs », les sportifs noirs ont assez vite pris de l’importance dans le paysage de la balle orange. Ceci a commencé bien avant la NBA avec certaines équipes itinérantes comme les New York Renaissance ou alors les Harlem Globetrotters. A travers le portrait d’Abe Saperstein , nous avions déjà parlé de la grande importance de ces deux équipes dans le paysage du basket américain et comment elles ont permis de casser la barrière de la couleur en NBA. Mais il ne s’agit pas simplement de casser des barrières sur les terrains, il faut aussi que ces exemples soient suivis par des avancées au sein de la société américaine. Le chemin aura peyt-être été long pour aller des Harlem Globetrotters jusqu’au premier noir drafté en NBA en 1950, mais une fois ce cap passé, le plus dur n’était pas encore fait, oh que non… Et un homme qui pourra vous en dire tout autant, c’est Bill Russell. Légende de la Celtics Nation, celui qui a remporté 11 titres NBA sur les terrains a également reçu la Medal of Freedom. Et le moindre que l’on puisse dire, c’est que comme chacun de ses titres NBA, il ne l’a pas volé.

 

Car malheureusement, remporter 11 titres en 13 ans n’aide pas à gagner le respect des blancs. Du temps de Russell, les Celtics étaient une équipe à prédominance blanche, avec à peu près trois joueurs noirs dans l’équipe contre deux fois plus en règle générale dans les autres. Une réputation qui a longtemps collé aux Celtics et plus généralement à la ville de Boston, et qui perdure encore aujourd’hui (moins chez les C’s, mais cette réputation colle encore beaucoup aux Patriots en NFL, d’autant plus que le désormais ex-quarterback des Patriots Tom Brady est proche de Donald Trump). Tout ceci était forcément très inconfortable pour Russell, puisque ceci faisait que peu d’afro-américains allaient voir les matchs et certains membres du public n’avaient pas de problème à exprimer leur racisme oralement. Il se rappelle notamment d’un sondage réalisé par la franchise auprès des habitants de Boston pour demander ce qui les empêchait de venir assister aux matchs. La réponse de la moitié d’entre eux : « trop de personnes noirs ». Il y a aussi cet épisode où Bill Russell s’est fait cambriolé, ses trophées ont été volé et les cambrioleurs ont déféqué dans la maison. Un épisode qui a choqué Bob Cousy.

 

On gagnait ici quatre, cinq, six titres… et dans le même temps ils s’infiltrent dans votre maison et défèquent sur votre lit. Pouvez-vous imaginer toute la peine que cela a dû causer ?

 

Mais il en fallait plus pour décourager Bill Russell. S’il n’a pas vraiment réussi à changer les choses dans la ville du Massachussetts, il a réussi à impacter le pays tout entier. Avant la saison 1961-61, le Phoenix Hotel de Lexington, dans le Kentucky, avait refusé de servir certains Celtics (comprenez : ceux qui étaient noirs). A cette époque, la ségrégation était encore d’actualité dans les Etats dits du Sud. Dans la foulée, Bill Russell, K.C. Jones, Sam Jones et Satch Sanders ont pris l’avion du retour et n’étaient donc pas présents pour le match d’exhibition face aux St-Louis Hawks qui se jouait le lendemain. Nous sommes en octobre en 1961, au début des Civil Rights Movements, et l’attention portée sur cet hôtel suite à ce retrait de Bill Russell a amené la population afro-américaine à porter leurs actions non-violentes sur cet hôtel. Cette action a valu à Russell de mettre la lumière sur le mouvement et les actions non-violentes qui ont été menées. L’impact de ces actions, menées par le Dr. Martin Luther King, n’est plus à prouver. Et qui avait une invitation pour assister au premier rang au discours « I have a dream » de ce même Dr. King ? Effectivement, Bill Russell, même si ce dernier n’y est finalement pas allé car il pensait ne pas avoir assez fait pour obtenir cet honneur, il ne fait nul doute qu’il a énormément apporté à la cause. Il sera d’ailleurs l’un des plus fervents défenseurs de Muhammad Ali lorsque ce dernier décidera de ne pas aller au Vietnam. La NBA est donc finalement intimement liée à l’un des mouvements les plus importants pour l’égalité des droits aux Etats-Unis.

 

Photo: Valarie Honeycutt Spears

 

  • Les années 90 : Une icône discrète, mais on n’arrête pas le progrès

 

Après la dynastie Celtics dans les années 60, la NBA arrive dans une période assez sombre. Repère presque assumé de drogués, elle est loin d’être la firme exemplaire que l’on connait aujourd’hui, bien au contraire puisqu’elle aurait bien pu fermer boutique sans une rivalité entre un certain Magic Johnson et un certain Larry Bird, orchestrée par un certain David Stern. D’un point de vue social, la rivalité Celtics/Lakers ne fait pourtant pas que du bien à ces débuts, même pire puisqu’elle continue surtout à diviser blancs (qui, pour caricaturer tout ça, sont pro-Celtics) et noirs (pro-Lakers). Il faudra vraiment attendre les années 90 pour revoir la NBA sur le devant de la scène pour les avancées sociales. Malgré un Michael Jordan très discret politiquement, ce qui lui sera fortement critiqué tout au long de sa carrière, c’est Magic Johnson qui impactera le plus directement le peuple américain.

 

Après avoir été séropositif au VIH, Magic Johnson prendra sa retraite immédiatement après l’avoir appris lors d’une conférence de presse le 7 novembre 991. Cette terrible nouvelle aura eu finalement deux aspects positifs sur le long terme (d’autant plus que, quand on le voit Magic Johnson en public, son sourire n’est finalement jamais parti malgré la maladie). Tout d’abord, cette nouvelle cimentera définitivement l’amitié entre Larry et Magic, qui deviendra finalement un exemple de fraternité entre noir et blanc et qui résonne encore aujourd’hui. Nous n’allons pas nous éterniser sur le récit de cette rivalité devenue amitié, surtout que le documentaire A courtship of rivals le fait déjà très bien.

 

L’autre conséquence immédiate de cette annonce aura été qu’elle a apporté un coup de projecteur sur la maladie. A l’époque encore très peu connue du grand public, le SIDA était accompagné de son lot de réputations erronées : maladie développée par les homosexuels, transmissible par d’autres voies que sexuellement, etc. Les connaissances des scientifiques sur la maladie étaient encore floue et donc la communication faite par les média l’était tout autant. La médiatisation de l’annonce de Magic Johnson le 7 novembre 1991, lié bien évidemment à sa popularité à l’époque, a poussé le peuple américain à se renseigner sur cette maladie. Et ce n’est pas qu’une supposition, plusieurs études ont été menées pour analyser l’impact qu’a eu Magic sur la prise de conscience des américains sur le SIDA. Par exemple, il y a l’étude Magic Johnson and children’s conception of AIDS qui a pu mesurer l’impact de l’annonce de Magic sur des enfants en école primaire. Sur une période de deux ans, les résultats montrent une hausse d’enfants ayant des connaissances sur la maladie. Si ces résultats peuvent être interprétés de bien des manières, l’un d’entre eux ne trompe pas : parmi tous les enfants, presque 75% d’entre eux ont su citer Magic Johnson comme célébrité atteinte du SIDA. La deuxième célébrité de ce « classement », Arthur Ashe, n’a été cité que par 2% des enfants. Une autre étude a également relaté comment Magic Johnson avait instantanément impacté le peuple américain.

En fait, les recherches démontrent que la déclaration (de Magic Johnson sur son VIH) a immédiatement changé la perception des risques par les afro-américains. L’annonce a également amené une augmentation des appels sur les hotlines de renseignement sur le SIDA. D’autres chercheurs ont observé une grande augmentation de citadins cherchant à obtenir des informations et à avoir des discussions sur le SIDA juste après l’annonce. De plus, plusieurs études rapportent une augmentation des tests de dépistage du VIH après l’annonce de (Magic) Johnson.

Le cas Magic Johnson se démarque clairement de celui de Bill Russell. Alors que le joueur des Celtics était très actif publiquement et a dû attendre de longues années avant de voir les fruits de son travail, Johnson n’a pas énormément communiqué sur la maladie qui le touchait. Mais grâce à sa popularité, sa déclaration publique sur son état de santé a eu un impact immédiat et très important sur la prévention de la maladie, notamment auprès des jeunes afro-américains hétérosexuels. Et en restant lui-même, souriant et insouciant, il a réussi à dédramatiser tout cela sans pour autant occulter le message de prévention qui devait s’en dégager.

  • La NBA actuelle : Une politisation assumée tant qu’elle ne nie pas au business

Vient donc la période contemporaine de la NBA. De nos jours, la ligue a une image exemplaire auprès du grand public et, concernant les sujets de société, Adam Silver n’a pas eu besoin d’attendre longtemps avant de montrer ses intentions. A peine quelques semaines après sa prise de fonction à la tête de la ligue, Silver a dû s’occuper d’un dossier brûlant : l’affaire Donald Sterling. Pour résumer le dossier brièvement, la maitresse du propriétaire des Clippers en 2014 avait enregistré une discussion dans laquelle Sterling tenait des propos ouvertement racistes. L’enregistrement a été transmis à TMZ et cette nouvelle a eu l’effet d’une bombe dans les médias. La réponse de Silver fût claire : suspension à vie de toutes les instances NBA, amende de 2,5 millions de dollars (le maximum autorisé par la NBA) et Sterling a été contraint, sous la pression grandissante, de céder son équipe à Steve Ballmer. Si vous êtes à l’aise en anglais, nous ne pouvons que vous conseiller l’excellent podcast audio ESPN : 30 for 30 qui consacre toute une saison à cette affaire.

Par la suite, Silver laissera la liberté à ses joueurs de s’exprimer sur tous les sujets qu’ils souhaitent. Et de ce fait, la ligue compte parmi ses stars de fortes personnalités qui prennent clairement position en politique : Gregg Popovich ou Steve Kerr entre autres critiquent ouvertement la politique de Donald Trump. Jaylen Brown a conduit pendant 15 heures pour aller manifester pour le mouvement Black Lives Matter à Atlanta. LeBron James a bien fait comprendre qu’il ne se contenterait pas de « la fermer et dribbler ». Et récemment l’icône, celui qui ne prenait jamais position en politique, Michael Jordan, a annoncé par le biais de sa marque Jordan Brand vouloir donner 100 millions de dollars à des associations luttant pour l’égalité aux Etats-Unis.

Mais laisser trop de libertés a un prix, et Silver a plusieurs fois dû renoncer à ses principes pour sauver l’économie de la ligue. Déjà lorsque Colin Kaepernick a commencé à poser un genou à terre lors de l’hymne national en NFL. Quand il a vu la colère du peuple américain face à ce que les gens considéraient comme de l’irrespect, la NBA a réagi en faisant comprendre plus ou moins directement que les joueurs ne devaient pas suivre le mouvement de l’ex-quarterback des 49ers. Plus récemment, après le tweet de Daryl Morey à propos d’Hong Kong, la NBA a tout fait pour rattraper le coup et essayer de sauver les tas de dollars qui lui filaient entre les doigts. En d’autres termes : les joueurs sont invités à s’exprimer sur les sujets de société, tant que ça ne fait pas perdre de l’argent à la ligue.

Jusqu’ici, l’impact des efforts des joueurs et de la NBA sur le plan national n’est pas encore concret. Que ce soit l’école créée par LeBron James ou le programme NBA Cares, les bienfaits sont assez isolés et n’ont pas encore permis un changement en profondeur du système ou des mentalités américaines. Mais ces efforts-ci, mis bout à bout, ont permis jusque-là d’entretenir l’espoir d’un monde meilleur pour les plus jeunes et maintenant est peut-être le moment venu pour la NBA de mettre à nouveau son empreinte sur l’histoire des Etats-Unis. En tous cas, avec un mouvement de la communauté noire que l’on avait pas vu depuis 50 ans, avec de fortes personnalités en possession de grandes plateformes de communication pour diffuser leur message, le contexte y est favorable. Nous voilà donc aujourd’hui, avec ces joueurs qui se retrouvent face à un grand point d’interrogation. Jouera ? Jouera pas ? Bien évidemment, la ligue souhaiterait que ses joueurs soient présents pour « sauver » cette saison, tout en affirmant que jouer au basket et être actif socialement n’était pas incompatible. Mais elle a également précisé qu’aucune sanction ne serait prise à l’encontre des joueurs qui ne souhaiteraient pas jouer d’autant plus que, rappelons-le, la Floride est l’Etat américain le plus touché par la pandémie de coronavirus et la crainte des joueurs pour leur santé se justifie totalement. Finalement peu importe ses intentions, si certains veulent faire passer Kyrie Irving pour un fouteur de troubles, il n’empêche qu’il nous a rappelé que la sphère NBA avait sûrement plus d’importance que ce que l’on pensait.

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