Les débats suscités par l’US Open traduisent les divisions du tennis mondial

Lors de la demie-finale de l’US Open, opposant l’Italien Matteo Berrettini à Rafaël Nadal, le 5 septembre 2019 sur le court Arthur Ashe.

Le monde de la petite balle jaune peut respirer. Après plusieurs semaines d’atermoiements, le gouverneur de New York a, mardi 16 juin, mis fin au suspense qui entourait l’organisation de l’US Open de tennis. Andrew Cuomo a annoncé que le Grand Chelem new-yorkais aura bien lieu aux dates prévues, du 31 août au 13 septembre, à huis clos toutefois.

Le tennis mondial retenait son souffle depuis l’arrêt des compétitions début mars à cause de la pandémie due au Covid-19, qui a entraîné le report à fin septembre de Roland Garros et l’annulation de Wimbledon, une première historique pour le tournoi londonien sur gazon.

Soulagement et satisfaction à la fédération américaine de tennis (USTA), qui tire 80 % de ses 485 millions de dollars – 430 millions d’euros – de recettes du tournoi new-yorkais (sponsors, diffuseurs, billetterie). « Nous sommes incroyablement excités par l’annonce du gouverneur Cuomo […]. C’est une immense responsabilité que d’organiser un tel événement dans cette période et nous le ferons de la manière la plus précautionneuse possible », a déclaré mardi Mike Dowse, directeur exécutif de l’USTA.

Un protocole sanitaire strict

La fédération américaine de tennis avait multiplié ses efforts ces derniers jours pour montrer patte blanche, établissant un protocole sanitaire strict : outre le huis clos, suppression des qualifications en simple et un tableau resserré de moitié en double, test des joueurs une à deux fois par semaine, prise de température quotidienne et port du masque obligatoire au sein du Billie Jean King National Tennis Center.

Ce protocole a été quelque peu assoupli, notamment sur la question du logement et du nombre d’accompagnants par joueur : à l’origine confinés dans un hôtel avec un seul membre du staff autorisé, les joueurs seront libres d’être logés dans deux chambres doubles ou de louer à leurs frais une maison privée hors de Manhattan.

Une manière de répondre aux inquiétudes formulées par Novak Djokovic qui, début juin, avait jugé « extrêmes » et « impossibles » les règles sanitaires envisagées par l’USTA. Très pessimiste sur sa participation à l’US open, le numéro un mondial serbe avait vite été rejoint dans sa fronde par l’Autrichien Dominic Thiem (n° 3) ou l’Allemand Alexander Zverev (n° 7), têtes de gondole de la relève du tennis mondial.

Un tennis à plusieurs vitesses

Avec les interrogations sur les présences de Rafaël Nadal, qui n’envisage de reprendre sa saison qu’en septembre sur terre battue, et d’Ashleigh Barty (n° 1), chez les femmes, associées aux forfaits annoncés de Simona Halep (n° 2) et de Roger Federer, arrêté jusqu’à la fin de la saison pour soigner son genou droit, certains observateurs parlent déjà d’un tournoi au rabais quand d’autres y voient une occasion unique d’épingler à leur revers un Grand Chelem, d’habitude chasse gardée du « big 3 ».

Les propos de Novak Djokovic ont créé la polémique chez les joueurs parmi lesquels des voix dissonantes se sont fait entendre. « C’est facile quand on a gagné 150 millions de dollars au cours de sa carrière de donner des leçons et de rechigner à jouer l’US Open », a ironisé l’Américaine Danielle Collins, 51e mondiale. « Il n’y aurait pas de meilleur soutien financier pour les joueurs moins bien classés qu’un Grand Chelem », a souligné de son côté le Britannique Dan Evans (28e).

La visioconférence qui a réuni ATP et joueurs mercredi 9 juin fut un sommet de cacophonie révélant presque autant d’intérêts divergents que de participants – environ 400. Le constat d’un tennis à deux voire plusieurs vitesses en est sorti renforcé, entre le tennis business incarné par les top players, et le circuit des challengers (la deuxième division internationale), disputé par les galériens du tennis mondial qui, privés de ressources depuis plus de trois mois, ont un besoin vital de retourner sur les courts pour gagner leur vie.

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Ces derniers reprochent aux premiers de ne pas défendre leurs intérêts. Ainsi de Noah Rubin, très vindicatif sur l’absence de Djokovic à la visioconférence. « Novak avait le temps de jouer au foot [lors de l’Adria Tour, la tournée de tennis que le Serbe organise dans les Balkans en juin] mais pas d’être à la réunion avec l’ATP alors qu’il est président du conseil des joueurs », a fustigé sur Twitter le jeune Américain (225e), souvent présenté comme l’une des voix du « prolétariat » du tennis mondial.

Dans ce contexte, la suppression du tournoi de qualifications à l’US Open n’arrange rien, privant les joueurs les plus modestes de dotation et des précieux points ATP qui conditionnent le classement. « Ça ne me paraît pas très équitable. L’important est que tout le monde puisse jouer, du 300e au numéro 1 mondial », plaidait Richard Gasquet il y a quelques jours.

L’ATP – qui doit publier mercredi 17 juin le calendrier de reprise de la saison –, a avancé un possible solution : l’organisation en Europe, aux dates de l’US Open, de tournois challengers dotés d’une enveloppe de 6,6 millions de dollars abondée par l’USTA pour les joueurs privés de qualifications à Flushing Meadows.

« Le tennis lutte pour sa survie »

Enfin, l’éclaircie apportée par le maintien du Grand Chelem new-yorkais cache mal la tempête qui s’annonce sur le tennis mondial. Le vétéran espagnol Feliciano Lopez (38 ans) prévient : « Les tournois vont forcément réduire leur prize money. Pas seulement cette année, mais également en 2021. Je pense que c’est la seule façon de survivre pour certains tournois »

Un horizon sombre confirmé par Nicolas Escudé : « L’économie du tennis n’est pas épargnée par la crise. Aller démarcher en ce moment des partenaires pour soutenir financièrement un tournoi, c’est compliqué, affirme l’ancien joueur et actuel directeur du tournoi challenger de Brest. Les Grand Chelem ne sont pas menacés, mais pour les tournois en dessous, les ATP 500 ou 250 ou, encore pire, les challengers, j’ai peur… Je suis d’accord avec “Feli”, le tennis lutte pour sa survie. »

L’US Open, lui, est sauvé pour cette année. Reste à savoir combien de stars du tennis mondial y participeront ; les joueurs ont jusqu’à juillet pour confirmer leur inscription. La pandémie due au coronavirus semble en recul à New York, ville la plus touchée dans le monde. Qu’en sera-t-il dans deux mois ? Mercredi, le New York Times alertait sur le nombre record de cas enregistrés en Floride, au Texas et en Arizona. A la fédération américaine de tennis, on retient encore son souffle.

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