Le jour où un gamin nommé Leconte a expédié Borg à la retraite

L’un est une légende. La plus grande star jamais générée par le tennis. L’autre est un gamin de 19 ans. Doué, mais en quête de ses propres limites. Voilà la drôle d’affiche proposée sur le court central de Monte-Carlo ce 31 mars 1983. Björn Borg contre Henri Leconte. Un match qui, pour des raisons bien différentes, a marqué la carrière des deux hommes. Un grand match, chargé d’émotions et de symboles.

Je ne peux plus donner 100%, explique-t-il dans la presse suédoise, et si je ne peux pas faire ça, il serait malhonnête, vis-à-vis de moi-même, de continuer. Le tennis est très plaisant si vous êtes au sommet, et ce n’est plus mon cas. C’est pour ça que je m’en vais.” Quelques jours plus tôt, on l’a pourtant vu disputer deux exhibitions, à Bangkok. Mais il ne veut plus entendre parler de tournois. “Il a perdu le désir de combattre, glisse son entraîneur, Lennart Bergelin. Il a commencé le tennis à huit ans. Il a toujours été très sérieux, très concentré. Mentalement, il s’est épuisé. Je peux le comprendre, même si ça me rend un peu triste.”

J’étais tendu à mort

Malgré tout, Bob Kain, un de ses représentants, annonce que Borg jouera à Monte-Carlo, où il réside avec son épouse, Mariana. Le Rocher est verni : lui seul aura la chance de voir, une dernière fois, l’homme au bandeau FILA. Quand arrive la fin du mois de mars, l’événement est donc colossal.

Monte-Carlo 1983 : Björn Borg accueilli comme un prince par les Grimaldi.

Monte-Carlo 1983 : Björn Borg accueilli comme un prince par les Grimaldi.Getty Images

A l’heure du tirage, personne n’a vraiment envie de se coltiner Björn Borg. C’est José Luis Clerc qui va devoir s’y coller. L’Argentin n’est pas n’importe qui. Tête de série numéro 3 et demi-finaliste à Roland-Garros un an plus tôt, il aime la terre. Mais il ne parvient pas à s’émanciper du contexte de ce match. Tétanisé, il prend 6-1, 6-3. Même si son adversaire l’a bien aidé, le Suédois a laissé une forte impression. En huitièmes de finale, c’est au tour d’Henri Leconte de s’attaquer au mythe. Le Français a démarré tranquillement son tournoi, contre le géant Américain Chip Hooper. “Il envoyait des gros cachous au service mais il ne savait pas mettre une balle dans le court“, rigole Henri. Borg, évidemment, c’est autre chose.

J’étais tendu à mort, nous avoue Leconte. Tu imagines, tu joues Borg, c’est l’événement, il a mis 1 et 3 à Clerc. José Luis, c’était quand même un super terrien, il frappait fort, un des premiers cogneurs de ce type dans l’école argentine. Même si on sait que José Luis a fait dans son pantalon et qu’il n’en mettait pas une dedans, c’était quand même impressionnant. Déjà, tu croises les doigts pour ne pas prendre une branlée, et deux, ce poids de jouer Björn Borg, tu espères que ça ne va pas te briser.”

Henri Leconte en 1983.

Henri Leconte en 1983.Getty Images

On peut dire qu’Henri est encore monté en caleçon

Mais pour résoudre cette double équation, Henri Leconte a deux atouts à sa disposition. Son jeu, d’abord. Attaquant et gaucher, tout ce que Borg a toujours détesté. “J’avais un jeu atypique, je jouais l’attaque à outrance, rappelle le Nordiste. On savait tous que Borg n’aimait pas beaucoup le slice du gaucher.”

Puis Henri, c’est un fêlé. Un inconscient. Cela lui jouera parfois des tours, mais à l’heure d’affronter à 19 ans le sextuple vainqueur de Roland-Garros sur terre battue, avec l’attention de toute la planète tennis fixée sur ce duel, c’est plutôt un atout. “Le fait d’être comme ça, un peu cheval fou, ça m’a beaucoup aidé pour ce match, ça m’a évité de trop cogiter, confirme-t-il. J’avais la trouille, mais ça m’excitait de jouer Borg. C’était mon idole. C’est toujours mon idole, d’ailleurs. L’affronter à Monte-Carlo, c’était un rêve.

Alors, Leconte va faire du Leconte et Borg du Borg. Résultat, un match époustouflant. “C’était un beau duel parce que c’était une belle opposition de style, juge le Français. Si tu rentrais dans le jeu de Björn, à l’échange, il fallait être beaucoup plus fort que lui et on n’était pas nombreux à pouvoir le faire. Moi, le pur attaquant qui montait sur tout, et lui qui passait. J’ai revu encore récemment des images sur Youtube, c’est Daniel Cazal qui commentait. Il dit ‘et encore un passing de Borg, on peut dire qu’Henri est encore monté en caleçon’. Il sortait de ces trucs, c’était à mourir de rire.”

Célébrer, mais pas trop

Pourtant, Björn Borg ne rigole pas. Même s’il empoche le 1er set, il souffre. La 2e manche tourne à la course-poursuite. Par trois fois, Leconte va breaker. Borg recolle une fois, de 3-1 à 3-3, puis une autre, de 5-3 à 5-5. Mais la 3e est la bonne pour le jeune cheval fou tricolore, qui breake à 6-5 pour recoller à un set partout.

Malgré sa déférence et même son amour pour Borg, le public de Monte-Carlo va alors pousser autant qu’il le peut derrière Leconte. Et quand le Français mène 4-1 dans le dernier acte, l’affaire semble pliée. Sauf qu’achever un mythe, c’est compliqué. Henri coince et lâche sa mise en jeu, avant de breaker à nouveau. A 5-3, il sert pour la première grande victoire de sa carrière et expédier Borg à la retraite pour de bon. “Et là, sourit-il, c’est la petite nervosité qui te rattrape. On veut finir trop vite, on se précipite, on fait des fautes.” Et Borg reste Borg. Le Scandinave remporte le plus beau point du match, au filet, pour revenir à hauteur. Finalement, c’est au tie-break que tout va se régler.

Henri Leconte s’envole. 5-1. Mais Borg revient à 5-4. Jamais mort. Pourtant, si, bientôt. A 6-4, sur sa première balle de match, Leconte monte au filet, encore. Le passing de revers de Borg s’échappe dans le couloir. 70e joueur à battre Borg, Henri hurle de joie, lève les bras, puis se ravise vite. Le soir-même, il avouera regretter sa réaction qu’il juge excessive. Trente-sept ans après, il n’a pas changé d’avis : “Je lève les bras, je crie et tout de suite, je me ressaisis. Parce que c’est Borg. Je me dis ‘calme toi Henri, c’est Borg’. Il y a beaucoup de respect, d’admiration et d’humilité face à ce que Borg représente.”

Il était parfait, il était Borg

Comment lui en vouloir, pourtant ? Terrasser un tel monument, pour un gamin de 19 ans, c’est incomparable. “C’est le match qui a lancé ma carrière, c’est ma première grosse performance, rappelle Henri. Pour moi, c’est un moment fabuleux. Devant ton public, un grand tournoi, tu mets fin à la carrière de Borg. Il restait la référence sur terre battue. Jouer Borg, c’était énorme. Je ne sais pas moi, c’est comme si Nadal s’arrêtait un an et demi, il revient, tu dois le jouer sur terre, sa surface de prédilection, et tu le bats 7-6 au 3e.”

En quittant le court après une gigantesque ovation, Björn Borg apparaît sans regret. “Mon manque de match et d’entrainement m’a été préjudiciable aujourd’hui, analyse-t-il froidement. Sur les points les plus importants, par moments, j’hésitais, je ne savais pas où je devais jouer la balle. J’ai fait de mon mieux, maintenant, c’est fini.” On le sent presque soulagé : “Je vais me lever le matin en sachant que je n’aurai pas à aller m’entraîner pendant quatre ou cinq heures. Ce n’est pas une perspective désagréable. Les fans vont me manquer, les gens vont me manquer. Les tournois, ça m’étonnerait.”

Si la victoire du jeune Leconte fait plaisir à beaucoup, la défaite de Borg plonge le tennis dans une forme de mélancolie immédiate. Installé dans les tribunes, Ilie Nastase avouera un énorme pincement au cœur. L’hommage qu’il livre devant les micros constitue peut-être le plus beau et le plus parfait résumé de ce qu’incarnait Borg. “Il était parfait, contrairement à nous tous, glisse le Roumain. Il était si fort, et jamais il n’a abusé de ça, jamais il ne s’est moqué d’un joueur, dit quelque chose du genre ‘je t’ai tellement laminé aujourd’hui.’ Vainqueur ou vaincu, il n’était jamais excessif. Il était parfait. Il était Borg.”

Björn Borg, "chez lui", à Monaco, en 1983.

Björn Borg, “chez lui”, à Monaco, en 1983.Getty Images

Le pathétique remake de Stuttgart

Lennart Bergelin, plus touché que son poulain, peine à en parler au passé. Il veut même encore y croire. Depuis des années, sa vie a tourné autour de celui dont il était non seulement le coach mais aussi le confident. Au soir de cette dernière défaite, il tente encore d’imaginer un après. “Souvent, les joueurs qui partent très tôt à la retraite finissent par revenir, dit-il. On peut toujours espérer que dans quelques mois, il aura à nouveau envie de jouer. Il faut toujours espérer.”

Bergelin n’aura pas complètement raison, mais pas totalement tort. Jamais Borg ne reviendra à plein temps. Mais un an plus tard, à l’été 1984, il demande une wild-card au tournoi de Stuttgart. Ironiquement, dès le 1er tour, le tirage lui propose… Henri Leconte. Ce dernier revient tout juste d’un quart de finale de Coupe Davis triomphal en Tchécoslovaquie. “Ivan Lendl jouait pour la toute première fois pour son pays, se souvient encore le futur finaliste de Roland-Garros. Je lui mets une branlée à Ivan, en trois sets. On gagne, on rentre, et on me dit, ‘tu vas jouer Borg à Stuttgart’. Je suis là, à penser, ‘ah ouais, super, Borg après Lendl, merci les gars…‘”

Mais ce match-là n’aura aucun intérêt, contrairement au choc princier de Monte-Carlo. Si Borg pouvait encore sembler compétitif au printemps 1983, ce n’est plus le cas. Le Suédois prend 6-1, 6-3. Un bon souvenir pour personne, pas même pour Leconte : “Il a été inexistant. Le tennis avait déjà beaucoup évolué depuis un an, un an et demi. On commençait à voir des joueurs comme Becker arriver. Sois tu étais un cogneur, soit tu étais un joueur hyper véloce, dynamique, à la Edberg. Mais Borg, lui, était dépassé. Ce n’était plus son tennis.”

Et à Stuttgart, tu m’as laissé gagner aussi ? Là, t’étais vraiment en forme, hein, Björn ?

Mine de rien, Henri Leconte est un des rares joueurs à pouvoir se targuer d’être invaincu contre Borg avec au minimum deux confrontations. “J’ai fini à 2-0 contre Borg, puis plus tard contre Sampras et Agassi. Je leur ai fait passer un message“, rappelle-t-il en se marrant (en réalité, il a fini à 2-2 face aux deux Américains). Avec la légende suédoise, cette double confrontation est souvent revenue sur le tapis de leurs discussions. “Avec Björn, on en reparle, oui, on peut parler de tout avec lui“, assure Leconte.

Alors, si le respect ne s’est pas évaporé, la taquinerie s’immisce. “Un jour, raconte Henri, il était venu manger à la maison avec McEnroe. Ils se tiraient la bourre tous les deux, c’était à mourir de rire. Un moment donné, Björn me dit ‘de toute façon, toi, Henri, je t’ai toujours battu’. ‘Oui, oui bien sûr Björn, tu ne te souviens pas de Monte-Carlo 83?’ ‘Mais je t’ai laissé gagner, Henri ce jour-là.’ Alors je lui dis : ‘et à Stuttgart, tu m’as laissé gagner aussi ? Là, t’étais vraiment en forme, hein, Björn ?’ Et là il éclate de rire en me disant : ‘t’es un salaud’.”

Borg et Leconte, sans rancune. Ici, champagne pour les deux hommes en 2002.

Borg et Leconte, sans rancune. Ici, champagne pour les deux hommes en 2002.Getty Images

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