Lance Armstrong, du super-héros à l’incarnation du mal

Nouvelle thématique dans Les Grands Récits cet automne : les mal-aimés. Des champions, des équipes qui ont eu toutes les peines du monde, et c’est un euphémisme, à générer de la sympathie, sans parler d’affection, chez le grand public ou des médias. Dans ce deuxième épisode, l’histoire de Lance Armstrong, héros de tout un pays, roi du Tour de France durant sept années, aujourd’hui devenu un paria et le symbole du dopage dans le cyclisme.

Les Grands Récits

Vainqueur du Tour et sauveur de juifs : l’incroyable destin (caché) de Gino Bartali

17/08/2020 À 21:56

“Lance Armstrong n’a plus sa place dans le cyclisme. Il mérite d’être oublié”.

Voilà, fin du game… Quelques mots simples mais terriblement lourds, jetés en place publique lors d’une fameuse conférence de presse tenue dans un hôtel de Genève, il y a huit ans. Nous sommes le 22 octobre 2012. L’Irlandais Pat McQuaid, alors président de l’Union Cycliste Internationale, vient de prononcer la peine capitale à l’égard de Lance Armstrong. Et sa sentence est irrévocable.

L’instance internationale confirme ainsi la sanction prononcée deux mois plus tôt par l’USADA, l’Agence américaine antidopage, à la suite d’un travail d’enquête colossal mené par son président Travis Tygart, sur la base de témoignages d’anciens coéquipiers d’Armstrong. Le nom de ce dernier, premier cycliste de l’histoire à décrocher 7 victoires (a fortiori consécutives) dans le Tour de France entre 1999 et 2005, est officiellement et définitivement rayé des tablettes. Dans un même mouvement de colère teintée de devoir d’exemplarité, l’UCI radie à vie l’Américain, désormais exclu de toute participation, directe ou indirecte, à une compétition cycliste gérée par une fédération, comme il l’est aux Etats-Unis de toute compétition officielle soumise à la loi antidopage fédérale.

Ainsi prend fin une traque de quinze ans, une guerre juridique sans merci, un mensonge abyssal et tentaculaire que d’aucuns dépeignent comme le plus vaste système de dopage jamais orchestré dans le monde du sport. Trois mois plus tard, le 14 janvier 2013, Lance Armstrong accorde à la présentatrice américaine Oprah Winfrey une interview-fleuve lors de laquelle il reconnait enfin ce que tout le monde savait mais qu’il s’acharnait à nier contre les évidences, drapé dans sa fierté, son refus de se soumettre, une dose de cynisme et probablement, bien sûr, ses intérêts financiers : oui, il a bien conquis ses 7 Tours de France avec l’aide d’un support médical hautement interdit, à base principalement d’EPO, d’auto-transfusion sanguine et de testostérone.

Lance Armstrong passe aux aveux chez Oprah Winfrey en janvier 2013.

Crédit: Getty Images

Une chute à 111 millions de dollars

L’empire obscur bâti par Lance Armstrong vient de s’effondrer sur ses bases, dans un fracas assourdissant qui ne va cesser de se perpétuer en de multiples déflagrations. Dans la foulée ou presque, tous ses sponsors historiques le lâchent, comme une partie de sa garde rapprochée. Il perd même le soutien de sa propre fondation dédiée à la lutte contre le cancer, Livestrong, dont il doit abandonner la présidence. Moralement, une humiliation. Financièrement, une catastrophe.

Armstrong, qui avait l’habitude d’éparpiller ses adversaires rien qu’en se levant de sa selle, se retrouve à son tour criblé d’attaques. Notamment celles de la SCA Promotions, la société d’assurances qui avait couvert ses victoires sur le Tour et avait déjà tenté de l’incriminer par le passé – en vain -, devant la persistance des soupçons. Mais également celle de Floyd Landis, son ancien équipier et compatriote, lui aussi vainqueur du Tour en 2006 et lui aussi tombé pour dopage. Et puis, pire encore, celle du Département de la Justice américain, qui se joint à la plainte de Landis au motif que l’US Postal, l’équipe des grandes années Armstrong, est un service public fédéral auquel on aurait donc soutiré des millions de dollars de sponsoring pour une arnaque à grande échelle.

Lance Armstrong est acculé, traqué de partout, telle une bête dangereuse. Au total, entre procès, frais d’avocats et perte de ses revenus, il estimera le coût financier de sa déchéance à 111 millions de dollars, dont 5 finalement versés à l’Etat américain en 2018, et 1,65 à Floyd Landis. Pendant des mois, il craint la banqueroute mais surtout, pour la première fois d’une existence qui n’a pourtant pas été tendre avec lui, se sent abandonné par sa légendaire force de volonté. Lui qui n’abhorre rien tant que montrer ses faiblesses finit par le consentir du bout des lèvres : “Je traverse des moments difficiles.” Et le Texan n’est pas marseillais. Il est plutôt du genre à verser dans l’euphémisme que dans le dysphémisme.

Lance Armstrong lors d’une randonnée au profit de la lutte contre la leucémie, le 16 juillet 2015 à Rodez

Crédit: AFP

Bassons – Armstrong, l’épisode oublié

Fin 2013, alors qu’il est empêtré dans ses démêlés politico-judiciaires, Lance s’ouvre étonnamment de son mal-être lors d’une rencontre improbable avec l’ancien coureur français Christophe Bassons, alias le Monsieur-Propre du peloton de son époque – en somme son parfait opposé -, à l’occasion d’un entretien croisé organisé à Paris par la presse australienne et française, Le Monde et l’Equipe notamment.

Quelques années auparavant, lors du Tour 99, les deux hommes ont eu maille à partir. Dans une chronique qu’il tient pour le Parisien, le Tarnais s’épanche sur le dopage qui continue de gangréner le peloton, en cette édition pourtant baptisée avec beaucoup d’optimisme – ou d’hypocrisie – le Tour du renouveau, un an après l’affaire Festina. Bassons s’attire les foudres non seulement d’Armstrong mais aussi de l’ensemble du peloton, jusque dans sa propre équipe, La Française des Jeux. Au point que personne ne croit bon de l’informer qu’en raison des conditions difficiles, un pacte de non-agression a été secrètement décrété par les coureurs jusqu’à l’approche de la dernière ascension de l’étape du 14 juillet, menant à l’Alpe d’Huez.

http://www.sport-reporter.com/wp-content/uploads/2020/10/lance-armstrong-du-super-heros-a-lincarnation-du-mal.jpg

Cette étape se dispute au lendemain du premier tour de force mené en montagne par Armstrong vers Sestrières. Bassons finit par apprendre par inadvertance la décision des coureurs et, par pure provocation, décide d’attaquer dès le lever du drapeau. Il est aussitôt pris en chasse par la meute et rattrapé par le collet par le boss lui-même, qui lui inflige un sermon fleuri à grands renforts de “fuck you”, sous les applaudissements nourris du peloton qui ne goûte guère cet empêcheur de se doper en rond, finalement contraint à l’abandon deux jours plus tard.

“Je ne lui en ai pas voulu et quand on s’est rencontré lors de cette interview, je n’avais aucun problème pour discuter avec lui, se souvient celui qui est aujourd’hui affecté à la prévention antidopage par la Direction Jeunesse et Sports de la région Nouvelle-Aquitaine, après avoir été détaché jusqu’à l’an dernier auprès de l’Agence Française de Lutte contre le dopage. Moi, j’étais bien dans mes baskets et content de lui montrer que j’avais fait les bons choix. Lui, en revanche, ne l’était pas. Il y avait quelque chose de vide dans son regard. Si je cautionne les sanctions sportives qui ont été prises contre lui, j’ai été heurté par la manière dont il a été traité humainement. Honnêtement, j’étais inquiet pour lui. Je ne voulais pas qu’on finisse par le retrouver mort comme ça a été le cas pour Pantani ou d’autres…”

Mensonges et trahisons

A l’époque, le comportement d’Armstrong à l’égard de Bassons est symptomatique de l’attitude autoritaire souvent décriée chez le champion américain, pas loin d’être perçu comme le caïd d’une bande de délinquants en cuissards et maillots fluos, drogués et corrompus. L’épisode fait évidemment écho à sa prise de bec avec l’Italien Filippo Simeoni, qu’il avait privé d’échappée lors d’une banale étape du Tour de France 2004 pour avoir témoigné lors d’un procès contre le Docteur Michele Ferrari, cerveau principal du système de dopage d’Armstrong.

Il renvoie aussi à un mécanisme sclérosé, faits de supposés pots-de-vin et copinages en tout genre avec les puissants, soucieux de tout faire pour protéger la poule aux œufs d’or pourvoyeuse de contrats juteux et d’audiences record. Sa relation privilégiée avec le président de l’UCI, Hein Verbruggen (décédé en 2017), lui aurait par exemple permis de couvrir un contrôle positif aux corticoïdes sur le Tour 99 avec une simple ordonnance antidatée. Puis de passer l’éponge sur un autre contrôle positif à l’EPO lors du Tour de Suisse 2001, finalement classé sans suite en raison d’une quantité trop faible de traces retrouvées dans l’échantillon.

“Fantasme !, répond son ancien directeur sportif et toujours grand ami, l’ancien coureur belge Johan Bruyneel, lui aussi radié à vie par l’UCI. On a l’impression qu’Armstrong était le parrain de la mafia. C’est faux. Ce qui est vrai, c’est qu’il avait de bonnes relations avec Verbruggen. Et quand Lance s’est rendu pour la première fois sur le Tour de Suisse (pays où se trouve le siège de l’UCI, NDLR) lors de cette année 2001, c’est Verbruggen lui-même qui en avait profité pour lui demander une aide au financement du Centre Mondial de cyclisme. Il avait donc fait un don de 125 000 dollars, oui. Mais ça n’avait rien à voir avec ce contrôle positif – qui ne l’était pas – ou avec un pot-de-vin.”

L’arrivée triomphale sur les Champs-Elysées en 2002. Le temps des succès pour Lance Armstrong et Johan Bruyneel.

Crédit: Getty Images

N’empêche que. La déchéance populaire et sportive que va vivre Lance Armstrong sera à la hauteur, au-delà des titres amassés, de cette hégémonie insupportable pour ses rivaux. A la hauteur aussi du piédestal sur lequel il a été érigé pendant toutes ces années. Quant au mensonge, pourtant pas plus éhonté que celui mené par nombre de coureurs de sa génération, notamment ceux impliqués dans l’affaire Puerto – citons Jan Ullrich ou Ivan Basso, parmi ses dauphins -, il sera vécu comme une infâme trahison par des millions de personnes. Surtout dans un pays, les Etats-Unis, où le parjure est un crime.

Tout est résumé par cette phrase célèbre de Greg LeMond, l’homme qui a défriché la gloire du cyclisme américain juste avant Lance Armstrong, dont il fut l’un des premiers conseillers avant de devenir l’ennemi juré : “si son histoire est vraie, c’est le plus grand come-back jamais vu en sport. Si elle est fausse, c’est la plus grande escroquerie.” Elle était fausse. Comme d’autres, et même tant d’autres. Mais personne n’avait encore écrit de plus beau scénario que Lance Armstrong. Pas même à Hollywood.

Greg LeMond et Lance Armstrong lors de la présentation du Tour 2003, celui du centenaire. Bientôt, la guerre sera déclarée entre les deux Américains.

Crédit: Getty Images

Entre 6 mois et un an à vivre

Octobre 1996. Lance Armstrong est déjà un coureur internationalement reconnu, sacré notamment champion du monde en ligne en 1993 mais aussi vainqueur d’une étape sur le Tour de France 1995, dédiée à son équipier de chez Motorola, l’Italien Fabio Casartelli, mort en course deux jours plus tôt. Il vient de signer chez Cofidis, dont le directeur sportif, un certain Cyrille Guimard, est “persuadé d’avoir détecté le futur vainqueur du Tour”, comme il le confiera à la station dont il est aujourd’hui consultant, RMC.

Mais voilà plusieurs mois que l’ancien triathlète – sacré champion des Etats-Unis juniors de la discipline en 1989 -, traîne une fatigue chronique et une douleur lancinante à un testicule. Il ne s’en inquiète pas plus que ça jusqu’à ce qu’un jour, il se retrouve à cracher du sang dans son lavabo. Il se décide alors à consulter. Le diagnostic ne tarde pas : cancer avancé des testicules, avec métastases au poumon, au cerveau et même dans l’abdomen. Certains l’accuseront, plus tard, d’avoir aussi théâtralisé sa maladie. En réalité, les médecins les plus optimistes lui donnent moins d’une chance sur deux de s’en sortir. Les plus pessimistes, entre 6 mois et un an à vivre.

Lance Armstrong en novembre 1996, chez lui, à Austin. L’Américain est alors en traitement pour soigner son cancer des testicules.

Crédit: Imago

Mais le Texan, élevé à la dure par un beau-père jusqu’au-boutiste et violent, affiche la légendaire détermination qui fera sa gloire. Il subit une opération du cerveau, encaisse une chimio à assommer un bœuf et se relève en quelques mois, surgissant des limbes de la mort pour signer en triomphe la plus magistrale de ses victoires. Il a vaincu le cancer et, avec lui, fait tomber les dernières barrières qui entravaient encore sa progression. A savoir un goût pour les fastes de la vie, et notamment des plaisirs charnels, pas forcément compatibles avec les plus hautes ambitions. Désormais, celles-ci seront sans limite.

Le super-héros américain typique

Lance Armstrong crée sa fondation, part se faire les dents en Europe et contribue à créer la structure avec laquelle il partira à la conquête du Tour de France, l’US Postal. Son émergence, en 1999, charrie évidemment son écume de soupçons. Mais au fond, en pleine époque du “renouveau”, personne n’a envie de croire vraiment à une nouvelle imposture.

Alors, au fil de sa gloire, Lance enfile le costume de super-héros américain digne d’un Marvel. A peine divorcé de son épouse, Kristin, il se fiance avec une star, la chanteuse Sheryl Crow, rencontrée lors d’une soirée caritative organisée à Las Vegas par Andre Agassi. Il fréquente le président américain Georges W. Bush, qui l’enjoindra de rejoindre le comité américain consultatif sur le cancer. Il copine aussi avec le président français, Nicolas Sarkozy, fan de cyclisme. En France, peut-être dans un souci de soigner son image, il ” peopelise ” également avec Michel Drucker, qui demeure l’un de ses plus ardents défenseurs.

Lance Armstrong, l’ami des puissants : ici en 2001, à la Maison Blanche, avec le président George W Bush.

Crédit: Getty Images

Il se déplace en Gulfstream, donne des conférences, fait la Une des magazines, globalise le Tour de France dont le chiffre d’affaires explose sous son règne, tout comme celui du marché du cyclisme en général. Surtout, il donne l’espoir à des milliers de malades du cancer qui, désormais, peuvent s’accrocher à son exemple comme à une bouée de sauvetage. Au faîte de sa gloire, Lance Armstrong n’est pas qu’un immense athlète. Il est une star interplanétaire, dont la réputation dépasse largement le cadre du sport. Son salaire de base atteint les 4,5 millions de dollars annuels, auxquels il faut rajouter des primes de sponsoring estimées à 10 millions de dollars. Un super-héros, vraiment. Qui ne porte pas de cape…

Un caractère charmeur et cassant

La romance flatte son ego, que l’on dit surdimensionné. Lance possède le charisme magnétique d’un homme qui ne s’est jamais accommodé de la vie d’un être humain lambda. Quand Christophe Bassons lui glisse en 2013 qu’il tient là l’occasion de retrouver une existence normale, sans histoire, il s’entend répondre cette phrase surréaliste : “Tu sais, j’ai l’habitude de faire voyager ma femme et mes enfants en jet privé. Je ne me vois pas leur offrir une existence banale comme la tienne.” Une pichenette d’une exquise arrogance, délivrée sans le moindre complexe, presque en toute candeur.

C’est que la vie de Lance Armstrong, il est vrai, n’a jamais été normale. Elle a toujours été à tout le moins compliquée, partagée entre la pâle influence d’une mère fragile, effacée, et la coupe tyrannique d’un beau-père violent qui le poussait dans ses retranchements sportifs avec des méthodes extrémistes. Le goût pour la fraude, Lance ne l’a pas développé en se confrontant aux us et coutumes du peloton de son époque. Pas plus que l’instinct de la gagne. Dans leur livre Lance Armstrong, Itinéraire d’un salaud – car traiter Armstrong de salaud est devenu désormais totalement convenu –, les journalistes américains Reed Albergotti et Vanessa O’Connell racontent que pour pouvoir prendre le départ de sa toute première course cycliste, alors qu’il n’avait pas l’âge requis, il avait falsifié son acte de naissance.

Lance Armstrong lors d’un triathlon en mai 1988. Il a 16 ans.

Crédit: Getty Images

Ils expliquent aussi que, bien avant son émergence, Lance se forge sur les courses américaines une réputation déjà sulfureuse, ignorant les consignes d’équipe, refusant son statut d’équipier ou ne supportant pas les injonctions de son directeur sportif. Niveau caractère, on le dit changeant et colérique, tour à tour charmeur avec ceux qui le servent et cassant avec ceux qui lui barrent la route. Bref, volontiers manipulateur et égocentré. Armstrong, déjà, à l’âme d’un boss déterminé à épancher sa soif de vaincre. Quitte à écraser les autres. Ses coéquipiers de l’US Postal qui, par leurs aveux, précipiteront sa perte, en feront plus d’une fois les frais, notamment Floyd Landis, celui avec lequel Lance est aujourd’hui le plus en disgrâce.

C’est qu’Armstrong connaît son aura. Il en joue et se plaît à alimenter les fantasmes les plus nébuleux qui circulent à son égard. Une fois parvenu au sommet, il achève de bâtir autour de sa personne une construction mystique qui participe grandement de sa suprématie sur ses pairs.

“J’ai vite senti qu’en plus de ses immenses qualités physiques et mentales, sa capacité à impressionner le peloton serait un atout précieux pour gagner, concède Johan Bruyneel qui, à 56 ans, vit désormais à San Agustin del Guadalix, un petit village au Nord de Madrid. Alors, j’ai volontiers contribué à bâtir cette espèce de mythe autour de lui. Par exemple, un jour où nous étions allés faire une reconnaissance dans l’Alpe d’Huez, j’avais croisé un journaliste qui m’avait demandé combien Lance comptait faire d’ascensions. J’ai répondu quatre ou cinq, alors que Lance, qui n’était pas bien ce jour-là, avait arrêté au milieu de la deuxième montée…”

Lance Armstrong, Alpe D’Huez 2004

Crédit: Getty Images

Mayo pire qu’Armstrong ?

Ses menus mensonges, sa manipulation savante, le champion américain en paiera le prix fort à l’heure du jugement dernier. Sa faute ne sera pas seulement regardée à l’aune de sa gravité, mais aussi à celle des dommages collatéraux commis sur le plan moral. Dans les faits, Lance Armstrong n’a pas inventé le système de dopage. Mais il l’a personnifié, poussé à son paroxysme ne serait-ce que par le bénéfice pharamineux qu’il en a tiré au palmarès, avec un total de 22 succès sur le Tour de France, tous rayés de la carte aujourd’hui, à l’exception de ses victoires d’étape en 1993 et 1995.

Le pire, ou le plus gonflé, est que lui-même se plaignait du système en vigueur dans cette ère terrible du début du XXIe siècle. Le consultant cyclisme d’Eurosport, Nicolas Fritsch, se plaît ainsi à rappeler cet épisode survenu pendant l’étape du Mont Ventoux du Critérium du Dauphiné-Libéré 2005, lors de laquelle, “petite fierté personnelle”, il avait fait une grande partie de l’ascension en emmenant dans sa roue l’Américain, incapable de suivre le rythme des meilleurs, notamment d’Alexandre Vinokourov, vainqueur ce jour-là.

“Après l’étape, nous avions eu une longue conversation, c’était la première fois que je parlais avec lui, se souvient celui dont l’un des principaux faits d’arme est d’avoir terminé 3e du Tour de Suisse en 2002. Il trouvait que certains coureurs, comme Iban Mayo, étaient allés beaucoup trop loin dans le dopage. Il voulait d’ailleurs le signaler à l’UCI. Après tout, qu’est-ce qu’il a fait de pire que ces coureurs-là ? Peut-être celle de se doper plus intelligemment, et d’avoir gagné plus. Il ne faut pas oublier que Lance, c’était d’abord une bête physique, un immense champion.”

Iban Mayo (en jaune) et Lance Armstrong lors du Dauphiné 2004.

Crédit: Getty Images

S’accommoder simplement des règles de son temps, cela a toujours été, chez Armstrong, non pas un axe de défense – en l’occurrence, c’était davantage de la dénégation -, mais plutôt une justification de son entêtement. Il le martelait encore lors d’une interview accordée l’an dernier à la chaîne américaine NBC Sports, lors de laquelle il confessait avoir touché à son premier produit interdit en 1993 : “Je suis passé pro sans dopage mais après, je n’avais plus le choix. A cette époque, sans le dopage, c’était impossible d’être compétitif au haut niveau. Ce n’était pas seulement mon sentiment. C’était un fait. Certes, ce n’est pas une excuse. Mais je ne voulais pas rentrer à la maison. Je voulais rester là…” Le tout dit en se pinçant les lèvres pour, on le jurerait, réfréner un sanglot.

Landis, l’homme qui a tout fait basculer

Pour l’ensemble de ses fautes, Lance Armstrong aura fini par payer un lourd tribut. Le maximum que l’on puisse écoper au plan sportif. Plus, cela aurait été une peine de prison. Une sanction pénale à laquelle il aura peut-être échappé de peu, puisque c’est d’abord l’ouverture d’une enquête fédérale, en 2010 – on va y revenir -, qui aura créé les premières brèches dans la cuirasse, provoquant l’effondrement de l’édifice.

L’effacement de son palmarès est une chose, qu’il a du mal à accepter. La diabolisation de sa personne en est une autre, qui manque de le mettre à genoux. Le super-héros tombe de haut, passe d’un des sportifs les plus adulés de la planète à l’un des hommes les plus détestés au monde, y compris chez lui, aux Etats-Unis, où on lui décerne même ce “titre” honorifique. Pour la première fois, Lance Armstrong sent qu’il perd le contrôle des choses. Et chancèle sur ses bases.

Floyd Landis, l’homme qui, en vidant son sac, a contribué à faire chuter Armstrong.

Crédit: Getty Images

Sans doute s’est-il, à un moment ou un autre, senti intouchable. Durant ses années de domination, grâce à ses appuis et sa force de conviction, il a échappé à tout. Aux premiers contrôles douteux, on l’a dit. A un livre accusateur paru dès 2004, L. A. Confidentiel, co-signé par le journaliste anglais du Sunday Times, David Walsh, et son confrère français de l’Equipe, Pierre Ballester, qui avaient notamment recueilli les confessions d’Emma O’Reilly, l’ancienne soigneuse d’Armstrong, et de Betsy Andreu, épouse de son ancien équipier et ami, Franckie Andreu.

Il a survécu aussi aux révélations de l’Equipe qui, en août 2005, un mois après le 7e et dernier Tour de France remporté par le néo-retraité, avait rapporté les preuves formelles que des traces d’EPO avaient été retrouvées a posteriori dans ses urines lors du Tour 99. Sans suite, là encore, pour une histoire de procédure. Armstrong trop puissant, vraiment.

Chasse aux sorcières

Et puis, c’est finalement l’une des plus grandes forces d’Armstrong qui aura précipité sa perte. Son incommensurable orgueil. Celui qui l’aura poussé à faire le come-back de trop, en 2009, officiellement pour donner un coup de boost à la lutte contre le cancer, sans doute aussi, au moins un peu, pour adresser un immense bras d’honneur à ses détracteurs. Quand il intègre, en 2010, sa nouvelle structure RadioShack, il fait tout pour en barrer l’accès à Floyd Landis, qui tente de revenir après avoir purgé sa suspension de deux ans à la suite de son contrôle positif à la testostérone, survenu le soir de sa rocambolesque échappée solitaire de 150 kilomètres lors de la 17e étape du Tour de France 2006.

Déprimé, abattu, limite suicidaire, Landis comprend alors que son salut passe par le soulagement de sa conscience. Il s’épanche longuement sur son passé de dopé, notamment au sein de l’équipe US Postal. Aux Etats-Unis, ses aveux vont aboutir à une vaste enquête fédérale qui sera brutalement, et assez inexplicablement, classée sans suite, deux ans plus tard. Mais qui ne restera pas sans conséquence puisque l’opiniâtre président de l’USADA, Travis Tygart, prendra le relais au plan sportif. Il mènera de lourdes investigations, interrogeant notamment une dizaine d’anciens coéquipiers d’Armstrong, pour en arriver, en août 2012, aux terribles conclusions que l’on sait.

Travis Tygart

Crédit: Getty Images

Tygart mène alors une véritable chasse aux sorcières contre Lance Armstrong. Non seulement l’étendue de sa sanction lui barre l’accès aux compétitions de triathlon dans lesquelles il s’est relancé avec succès. Mais il va jusqu’à menacer de sanction les organisateurs d’une compétition de VTT sponsorisée par Mellow Johnny’s, le magasin de cycles fondé par le Texan, à Austin. Tygart n’en démord pas : pour lui, les fautes commises par Armstrong vont bien au-delà d’un simple fait de dopage, ne serait-ce que par l’ampleur du nombre de personnes impliquées.

Au même moment, si Lance continue d’être invité chaleureusement par de nombreuses manifestations sportives, dont certaines n’hésitent pas à se priver du label officiel pour mieux pouvoir l’accueillir, il est de plus en plus persona non grata. Un peu plus que cela, même. Il devient, peu à peu, le mal incarné. La queue du diable. Celui avec lequel il ne faut surtout pas se faire voir. A peine prononcer le nom.

“Si lui n’a plus sa place, pourquoi les autres l’ont ?”

Là où d’autres repentis du dopage ont pu reprendre des postes à responsabilités dans le cyclisme, tout en continuant d’être adulés dans leur pays, lui se voit systématiquement barrer la route notamment par la “french connection” qui détient aujourd’hui les deux postes-clés dans le cyclisme : Christian Prudhomme, le directeur du Tour de France, et David Lappartient, le président de l’UCI. En 2018, ce dernier boycotte même le Tour des Flandres, “coupable” d’avoir invité l’ancien champion déchu.

“Tout cela est allé beaucoup trop loin, ça a été d’une violence terrible, déplore Johan Bruyneel. Le personnage de Lance a été assassiné. Moi aussi, j’ai reçu des messages horribles, abominables. On a martelé un discours qui a fini par façonner une image dont il est impossible de se défaire. Pourtant, il y a beaucoup de choses fausses qui ont été racontées dans cette histoire, comme l’idée selon laquelle nous aurions mis en place le plus grand système de dopage de l’histoire du sport. Dire ça, c’est nul à chier ! Encore une fois, Lance n’a pas fait plus que les autres. J’irais même jusqu’à dire qu’il a fait plutôt moins, notamment par rapport à ceux qui étaient chez Fuentes, dont le système de transfusion sanguine était plus sophistiqué. Je suis très remonté contre cette hypocrisie.”

“J’étais chez Festina à l’époque où l’affaire a éclaté et effectivement, Armstrong n’a rien fait de pire que ce qui se pratiquait là-bas, confirme Christophe Bassons, qu’on ne peut soupçonner d’être l’avocat de l’Américain. Je fais partie de ceux qui pensent que Lance n’a plus sa place dans le cyclisme. Mais je pose plutôt cette question : si lui n’a pas sa place, pourquoi d’autres l’ont ? Si les autres ont changé, pourquoi lui ne changerait pas ? Parce qu’il est américain, donc foncièrement mauvais ? “

Coupable, c’est une certitude. Mauvais, ça peut se discuter, sauf à aimer voir les choses entièrement en blanc ou en noir, sans nuances de couleur. A bien des égards, sa personnalité totalitaire a causé un tort profond au cyclisme et à nombre de ses acteurs. Mais il a aussi apporté énormément à son sport, une professionnalisation vertigineuse, une internationalisation constante, de gros progrès en termes de technologie. Et puis, combien parmi ses “haters” les plus virulents peuvent se targuer d’avoir soulevé près d’un demi-milliard de fonds pour la lutte contre le cancer ?

Même s’il s’en est trop souvent servi comme d’un bouclier immunitaire, son investissement dans cette lutte n’a jamais eu grand-chose à voir avec une couverture fiscale ou une tactique de communication. Armstrong y a passé un temps énorme, courtisant notamment les plus hauts politiques américains, jusqu’à Barack Obama. Son assiduité a permis de faire voter un référendum allouant une rallonge considérable du budget consacré à la recherche. En sous-main, il n’hésitait pas à aller personnellement à la rencontre des malades, voire décrocher lui-même le téléphone pour aider certains à accéder à des sommités de la médecine.

S’il y avait aussi, bien sûr, ses intérêts, le système Armstrong n’aura pas donc pas eu que du fondamentalement mauvais, sans réserve ni compromis.

Lance Armstrong en 2012

Crédit: AFP

Sauvé par Uber…

C’est peu dire, au final, que Lance Armstrong a eu du mal à se relever de tout ça. Moralement, le choc a été assez terrible. On peine à le croire quand on songe à l’androïde qui survolait les cols alpins sans dégager une once de souffrance, mais il y avait finalement un être humain derrière tout ça, plongé dans un profond marasme dont il n’a pu s’extraire qu’au prix d’une aide sur le plan psychologique.

Financièrement, en revanche, la bête s’est vite relevée. Sa bonne étoile – son flair ? -, là encore, l’a bien servi. Au début des années 2010, il avait investi un peu par hasard 100 000 dollars dans une jeune start-up méconnue appelée Uber… Son placement lui aurait rapporté près de 20 millions de dollars et permis, selon ses dires, de sauver sa famille. Ou plutôt, probablement, de reprendre le train de vie auquel il aspirait.

Il a aussi généré énormément d’argent en co-fondant NEXT Ventures, un fonds d’investissements consacré à l’industrie du bien-être et de la santé. Il a ouvert un magasin de cycles à Austin, on l’a dit, mais aussi un bar (le Juan Pelota Cafe) et, en parallèle à cela, fondé une plate-forme de contenu marketing, médiatique et de commerce en ligne, WEDU. Via cette plate-forme, il organise deux gros événements cyclistes dans ses deux lieux de résidence – l’un de VTT à Aspen (the Aspen Fifty), l’autre de cyclo à Austin (the Texas Hundred) – et il anime des podcasts. Souvent en compagnie de Johan Bruyneel, d’ailleurs, et de Georges Hincapie, l’un des anciens équipiers qui l’ont “chargé”, mais avec qui il est désormais réconcilié.

Dans ces podcasts, Armstrong reçoit des invités de tous horizons, de l’ancienne championne de tennis Chris Evert au chanteur Seal en passant par le skieur Bode Miller, pour ne citer que quelques-uns des plus connus. “La philosophe dominante de WEDU, c’est l’endurance, expliquait-il il y a quelque temps à un site internet américain. Moi, ce que j’ai aimé dans le cyclisme, au-delà des victoires, c’est le “process”, l’entraînement pendant des heures, la tactique, l’esprit d’équipe, toutes ces choses qui ne se voient pas mais qui sont précieuses. Les invités que je reçois sont dans ce “process”, cette philosophie de l’endurance, chacun dans son domaine. Et j’ai l’impression que mon vécu difficile les aide à être plus facilement en confiance.”

Cela lui permet aussi, bien sûr, de garder un œil assidu sur l’actualité du cyclisme qu’il aime à commenter ici ou là, l’air de rien, par quelques tweets acerbes. Histoire de montrer que la bête est toujours là, tapie dans l’ombre.

Lance Armstrong en octobre 2020, lors d’une visite au Liban.

Crédit: Getty Images

Un rôle à jouer dans l’antidopage ?

Tapie dans l’ombre mais semble-t-il apaisée. Lance Armstrong a retrouvé une grande aisance financière – il “pèserait” désormais 50 millions de dollars, selon le site celebritynetwoth.com – et recouvré une plénitude personnelle aux côtés de sa fiancée de longue date, Anna Hansen, qui lui a donné deux enfants de plus (il en a cinq en tout) et qui manage un camp de vacances dans le Colorado pour des enfants atteints du cancer.

En somme, l’Américain semble avoir tourné la page, enfin. C’est en tout cas l’impression qu’il donne dans le documentaire en deux épisodes qu’ESPN lui a consacré cette année, dans la lignée du blockbuster The Last Dance sur Michael Jordan. Preuve que si l’on a jeté l’opprobre sur l’homme, le personnage, lui, continue de fasciner. Certains y voient une tentative de manipulation supplémentaire, une manière d’amadouer tout le monde pour pouvoir, peut-être, espérer un jour être accepté à nouveau dans le milieu.

De là à envisager un retour dans le cyclisme ? Cela paraît compliqué et même impossible, sauf improbable recours juridique. A moins qu’une main se tende depuis là où il l’attendrait le moins. Depuis Bordeaux, par exemple, où Christophe Bassons nous surprend lorsqu’il déclare qu’il se verrait bien, dans le cadre de sa mission, mener en collaboration avec lui des actions de prévention contre le dopage.

Lance Armstrong, dans l’antidopage ? La perspective peut faire hurler, de rire ou d’effroi. Mais à la réflexion, il faut avouer qu’elle ne manquerait pas de panache. Ce serait, en tout cas, le rebondissement le plus spectaculaire qui soit dans son invraisemblable destinée. A la hauteur d’un mythe qui n’est pas près, finalement, de s’effacer…

Lance Armstrong, de héros à paria

Crédit: Getty Images

Les Grands Récits

Pollentier : le crapaud, la poire et la tragi-comédie de l’Alpe

01/03/2020 À 14:31

Les Grands Récits

🎧 Les deux morts de Roger Rivière

19/12/2019 À 09:43

Lire la suite sur Eurosport.fr