“Je vais te tuer” : Monzon – Benvenuti, naissance d’un roi et chute d’une idole

RAGING BOXE – Toutes époques et tous sports confondus, Giovanni Benvenuti est un des champions italiens les plus admirés et les plus aimés. En 1970, au sommet de sa gloire et champion du monde des poids moyens, il affronte un inconnu venu d’Argentine. Un certain Carlos Monzon. Bientôt, après un combat de légende, tout le monde saura qui il est. Surtout Benvenuti.

Un vendredi sur deux, retrouvez dans Raging Boxe une page de la folle histoire du noble art. Dans ce deuxième épisode,, la confrontation, en 1970, entre deux personnages et deux boxeurs hors normes, Carlos Monzon et Nino Benvenuti.

Monzon, ma chi sei ?” Monzon, mais qui est-ce ? Le Corriere dello sport moque gentiment celui que l’on jette en pâture au “fiancé de l’Italie”. Personne, à Rome, ne connait ce Carlos Monzon qui, dans quelques jours, le 7 novembre 1970, affrontera Nino Benvenutti au Palazzo dello Sport de la capitale. A vrai dire, personne, en dehors de son pays, et encore, n’a une idée précise du challenger venu de Santa Fe.

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09/04/2020 À 23:12

L’Italie n’a d’yeux que pour son Giovanni. Nino pour les intimes. Et pour tout le monde. Champion du monde WBA et WBC des poids moyens, il jouit dans la Botte d’une popularité comparable à celle de Marcel Cerdan en France dans l’immédiat après-guerre. De Nino, on dit d’ailleurs qu’il est sans doute le meilleur boxeur européen depuis Cerdan, toutes catégories confondues.

Dix ans plus tôt, Benvenuti a été sacré champion olympique des welters dans la ville éternelle et, malgré la présence d’un certain Cassius Clay, a été désigné boxeur du tournoi. Chez les pros, il devient champion du monde des super-welters puis accède à une notoriété internationale en décrochant la ceinture si prestigieuse des moyens.

Son triple combat contre Emile Griffith l’impose comme une star et un quasi-dieu vivant en Italie. Nino remporte le premier duel, perd le deuxième et s’offre la belle. A l’aube des années 70, il est au pouvoir depuis deux ans. Le voilà aussi important que la Scuderia Ferrari et la Squadra Azzurra, les deux monuments du sport transalpin.

Carlos à poil

C’est un drôle de personnage, ce Benvenuti. Né au printemps 1938 dans l’Italie fasciste, il a grandi à Izola, actuellement en Slovénie, près de la frontière italienne. Une fois l’Europe remodelée en 1945, la famille Benvenuti se retrouve ainsi en… Yougoslavie. Nino a 16 ans quand ses parents, déracinés, fuient le régime de Tito pour regagner l’Italie. Il gardera de ces années de jeunesse une profonde aversion pour le communisme. Au point de s’engager brièvement en politique, même s’il s’en lassera aussitôt. En 1964, il est élu conseiller municipal à Trieste sur la liste du Mouvement Social Italien, le parti d’extrême-droite. “J’avais connu la gauche communiste de Tito, je ne pouvais qu’être de droite“, dira-t-il.

De toute façon, l’Italie se fout de ses orientations politiques. Benvenuti fédère par-delà les considérations partisanes. Il est un sportif. Un champion. Le plus grand de tous. Les Italiennes sont folles du beau gosse charmeur. Les Italiens veulent lui ressembler. C’est au volant de sa Lamborghini et Ray-Ban sur la tête que Benvenuti arrive au théâtre Giovinelli, où doit avoir lieu la traditionnelle cérémonie de la pesée. Il est en retard. Carlos Monzon poireaute depuis une heure, enfoncé dans un fauteuil. Il n’a pas dit un mot.

Nino Benvenuti en 1965.Nino Benvenuti en 1965.

Nino Benvenuti en 1965.

Crédits Getty Images

Quand Nino entre enfin dans la salle, ses supporters, venus en masse, s’hystérisent. Rayonnant, l’Italien est le premier à monter sur la balance. Hurlements, applaudissements. Vient le tour de Monzon. La première scène surréaliste de ce championnat du monde appelé à marquer l’histoire. C’est “El Macho” lui-même qui l’a évoquée dans son autobiographie :

J’ôtai mon peignoir plus modeste que le sien, ce qui provoqua des cris stridents parmi l’assistance féminine, des rires gras chez les hommes, de la stupeur dans le groupe des officiels et un sourire gêné de mon clan. Machinalement, je baissai les yeux : j’étais nu comme au jour de ma naissance, ayant négligé par distraction de passer mon slip après m’être préparé dans une loge transformée en vestiaire. En moins d’une seconde un membre de l’organisation avait camouflé d’une serviette l’objet du délit.

“Voy a romperte la cabeza”

A poil, voilà la première image que l’Italie aura eu de l’inconnu Monzon. Quelques instants plus tard, c’est l’heure de la traditionnelle photo. Finis les rires, gênés ou moqueurs, la tension va grimper de quelques crans. “Quand Benvenuti me tendit la main, comme à regret, il accompagna son geste d’une mimique qui exprimait un mépris condescendant“, explique le challenger.

Puis l’Italien commet l’irréparable en donnant une petite tape sur les fesses de son adversaire. “Je lui saisis les phalanges vivement, reprend Monzon, tout en les serrant violemment et en l’attirant vers moi, tant et si bien que, pendant un instant, il ne put se dégager. Quand son oreille fut à portée de ma bouche, je lui susurrai dans ma langue, les dents serrées par la fureur : ‘Voy a romperte la cabeza.’ Je vais te casser la gueule. Et ça : “Voy a matarte.” Je vais te tuer. Nino Benvenuti n’a pas compris le sens exact de ces quelques mots d’espagnol. Mais il a saisi le message. Et il a pâli.

Si Benvenuti a déjà tout, Monzon est parti de rien et n’a pas grand-chose. Il a l’appétit de ceux qui n’ont pas mangé à leur fin. Jean-Claude Bouttier, qui livrera dans les années 70 deux combats mythiques mais perdus face à l’Argentin, en est convaincu : le boxeur est d’abord défini par son enfance. Ce qu’il a vécu, ce qu’il n’a pas eu. “Enfant, expliquait le regretté Bouttier en 2007 dans Le Figaro, Carlos a été obligé de se battre dans la rue. Pas moi, même si mes parents n’étaient pas riches. Sa mentalité de crève-la-faim a fait la différence.”

Carlos Monzon.Carlos Monzon.

Carlos Monzon.

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Une pustule démesurée

Il a vu le jour en 1942 dans le village de San Javier, bourgade sans âme ni ressources de 800 habitants à l’époque. “Ici vivaient surtout des ouvriers agricoles, des peones aux revenus pitoyables. Mon père était l’un d’eux“, dit Monzon. Huit ans plus tard, la famille déménage en charrette à Santa Fe, espérant trouver un sort meilleur. Vague espoir vite déçu.

Les grands boxeurs grandissent rarement dans l’opulence et le Chanel N°5. Mais le champ lexical de l’enfance de Monzon suinte la misère et la crasse dans des proportions affolantes. “Vous auriez appelé notre quartier un bidonville, décrit-il. En Amérique du Sud, c’était une ‘ville-misère’.” Il parle d’une “pustule démesurée”, de “bâtisses lépreuses”. Les habitations ? “Un invraisemblable capharnaüm de tôles gondolées et crevées, de planches mal équarries, de charpentes démantibulées, de façades aveugles.”

Le quartier de la Gran China. Tel est le cadre de son enfance puis de son adolescence. Le jeune Monzon navigue dans cet environnement sans eau courante ni électricité. Sa chambre, c’est aussi celle de ses onze frères et sœurs. Matelas à même le sol, en terre battue. Une fois riche et célèbre, il en parlera sans amertume ni ressentiment. C’était sa normalité : “Une odeur de misère, à laquelle j’étais tellement habitué que je ne la sentais pas, stagnait sur toute cette humanité empilée dans un gigantesque dépotoir, dépourvu de la moindre hygiène, où tant d’enfants, pareils à moi, croupissaient.”

Souvenirs d’école, souvenirs de bagarre

Ici, on survit plus qu’on ne grandit. Carlos n’ira à l’école que trois ou quatre ans, pas plus. Par manque de temps, surtout. Très vite, il doit travailler, ramener, comme toute la fratrie, quelques pesos de plus à la “maison”. A six ans, il va vendre le journal local, El Orden. A huit, il livre des bouteilles de lait en vélo. A douze, il cire des chaussures. A quinze, il est charpentier. Ses souvenirs d’école sont d’abord des souvenirs de bagarre. Ici, la respectabilité se gagne à coups de poings et les amitiés se forgent de la même manière.

Le jour de sa première rentrée des classes, le petit Carlos se fait cracher dessus par un gamin pas plus grand et aussi maigre que lui qui le dévisage, “méprisant et narquois” selon les mots de Monzon. Du Benvenuti avant l’heure. Une droite fuse, puis quelques autres, alors que les deux mômes sont au sol. Quand il se relève, le cracheur regarde Carlos : “Bravo Macho !” Puis il éclate de rire et lui serre la main. Monzon venait de gagner, pour la vie, un surnom et un ami, Ignacio Robledo, dont il allait devenir inséparable.

Une “chance” pour lui dans ce contexte peu enviable, Carlos a toujours été bagarreur. Il se taille vite une réputation de terreur. “Lesgosses fuyaient quand je prenais mon air méchant, écrira-il. Ceux qui ne savaient pas qui j’étais, qui ne s’étaient pas encore frottés à mes poings, ne tardaient pas à s’instruire, lorsque je leur volais dans les plumes.” Au désespoir de sa mère, il rentre souvent débraillé, sale comme un peigne et les vêtements parfois déchirés. “Mais, clame-t-il fièrement comme un trophée, jamais avec un œil au beurre noir.”

Le joueur d’échecs

Assez naturellement, Monzon va s’orienter vers la boxe. A 17 ans, il débute chez les amateurs. Il en a trois de plus et est déjà marié à la belle Mercedes Pelusa Garcia, qu’il a épousée alors qu’elle n’avait que 15 ans, lorsqu’il effectue la rencontre qui changera le cours de sa vie. Dans un gymnase de Santa Fe, il est abordé par un personnage hors normes, à tous les sens du terme. Amilcar Brusa, ancien poids lourd, un peu entraîneur, un peu manager, un brin promoteur, lui propose de toucher 3000 pesos pour un combat. Une semaine plus tard, le 6 février 1963, débute ainsi la carrière professionnelle de Carlos Monzon.

Les premiers pas sont parfois épiques. Dès son deuxième combat, contre Albino Veron, le ring monté à la hâte à Vila est tellement pourri que les deux hommes passent à travers le plancher après moins d’une minute dans le premier round. Pendant plus d’un an, Monzon combat beaucoup. Presque deux fois par mois. Il perd trois de ses vingt premiers combats. Trois défaites aux points. Trois arnaques. Le 9 octobre 1964, Monzon s’incline à Cordoba contre Alberto Massi. Ce sera le dernier revers de sa carrière. Plus personne ne le battra jusqu’à son départ à la retraite, en 1977.

Si Monzon boxe autant, c’est qu’il a besoin de s’étoffer. Son style est déjà là. Une droite dévastatrice, un punch redoutable et surtout une grande intelligence. Grand (1,81m), doté d’une allonge impressionnante, il sait utiliser ses qualités. Sur le ring, Monzon est un escrimeur. Mieux, un joueur d’échecs : “Comme le joueur d’échecs, explique Brusa, il anticipait toujours le coup d’après qu’il allait donner. Et il possédait une autre grande qualité : il écoutait son coin.”

Carlos Monzon et Amilcar Brusa, les inséparables.Carlos Monzon et Amilcar Brusa, les inséparables.

Carlos Monzon et Amilcar Brusa, les inséparables.

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“Je resterais toute ma vie un obscur boxeur argentin…”

Sauf que le corps, lui, ne suit pas encore, comme le confiera son entraîneur en 1972 au New York Times : “A ses débuts, il était trop faible physiquement. Les conséquences de ses années de malnutrition“. Toute sa carrière, il conservera un taux de globules rouges en-dessous de la norme et sera surveillé en permanence par deux médecins.

Au fil des années 60, l’Argentin se taille une réputation locale, puis nationale. Il ne combat quasiment que dans son pays, en dehors d’une poignée de sorties au Brésil. Ses deux plus fameuses victoires de l’époque, il les signe contre son grand rival argentin, le très populaire Jorge Fernandez. La première pour le titre de champion d’Argentine, la seconde, en 1967, pour devenir le roi des moyens en Amérique du Sud.

Mais en 1970, à 28 ans et malgré 72 victoires, El Macho n’a toujours reçu aucune proposition émanant des Etats-Unis ou de l’Europe. Il végète. Personne ne s’intéresse à lui. Carlos déprime : “Le temps passait et, dans des moments de découragement, j’avais l’impression que je ne quitterais plus l’Argentine et que j’affronterais toujours les mêmes rivaux. Une ronde harassante. J’étais confiné dans un purgatoire, dont je ne croyais jamais parvenir à m’évader. (…) Bien sûr, je gagnais convenablement ma vie, mais Brusa et moi étions accablés par la lassitude de parcourir une route sans issue. Je ne m’en sortais pas, je resterais toute ma vie un obscur boxeur argentin…”

Carlos Monzon (1942 - 1995)Carlos Monzon (1942 - 1995)

Carlos Monzon (1942 – 1995)

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Sony et d’Artagnan

Après Amilcar Brusa, il faudra l’intervention d’un deuxième bienfaiteur pour booster son destin. Propriétaire du Luna Park, la grande salle de Buenos Aires, Tito Lectoure organise la plupart des grands combats de Monzon. Et il a quelques relations dans le milieu. “Amilcar m’avait formé, Tito allait jouer les commis-voyageurs“, a résumé Monzon. Il sera son laisser-passer pour l’Europe.

Lectoure connait notamment Rodolfo Sabatini, le promoteur de Nino Benvenuti. Tito le convainc d’organiser un championnat du monde entre l’Italien et son poulain. Sabatini hésite, puis se rend à Buenos Aires en compagnie de Bruno Amaduzzi, le manager de Benvenuti. Lorsqu’ils repartent, le contrat est signé et la date et le lieu du combat sont fixés : le 7 novembre 1970 à Rome.

Tito Lectoure va plus loin. Il loge Monzon à l’hôtel pendant trois mois et lui offre une salle d’entraînement au Luna Park. Mieux, il lui donne une avance de 80000 pesos. “Tu ne peux pas faire ça”, s’étrangle Carlos, gêné. “Tu me rembourseras quand tu seras champion du monde. Parce que tu vas devenir champion du monde, je n’ai aucun doute là-dessus“, répond Tito. “Pour la première fois de ma vie, j’étais comme un pur-sang que l’on bichonne“, dira Monzon.

Reste à financer le voyage. Même avec un comité très restreint de six personnes (Monzon, Brusa, Lectoure, le Dr Paladino, le Professeur Russo et Antonio Aguilar comme sparring), le montage financier a tout du casse-tête. Seul, Lectoure ne peut aligner la somme nécessaire. En quête d’environ 200 000 pesos, Carlos et Amilcar démarchent des entreprises, des brasseries, des organismes, mais on ne se bouscule pas pour subventionner le lointain déplacement.

Tant bien que mal, le duo décroche 1500 dollars de la part de Sony, 100 000 pesos d’une coopérative, Garay, et c’est un… journal pour enfants, nommé D’Artagnan, qui complète le tout. Voilà pourquoi, à Rome, Carlos arborera l’inscription D’Artagnan sur son short. Mais le deal est clair : tout devra être remboursé au plus tard deux mois après leur retour en Argentine. Pour Monzon, l’enjeu n’est donc pas que sportif : pour payer leurs dettes, il doit gagner.

Carlos Monzon : D'Artagnan arrive en Europe !Carlos Monzon : D'Artagnan arrive en Europe !

Carlos Monzon : D’Artagnan arrive en Europe !

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Huées et tomates pourries

Comme tout le monde, Nino Benvenuti ignore tout cela quand, entre forfanterie et légèreté, il croise Carlos Monzon le jour de la pesée. Il ne se méfie pas de cet obscur adversaire, classé 10e par la WBA, ne sait rien de son enfance, de ce feu brûlant qui l’habite, ce désir de conquête et de revanche sur l’existence. Rien ne lui a été donné, alors Monzon va tout prendre.

Le 7 novembre, le Palazzo dello Sport est plein jusqu’à la gueule. 12000 supporters de Don Giovanni se sont massés. Une heure avant le combat, Amilcar Brusa rentre dans le vestiaire de son protégé “comme on vient au chevet d’un mourant“, racontera Monzon. “Pourquoi tu fais cette tête, tu te crois à une veillée funèbre ?“, plaisante Carlos, le plus tranquille de tous. Il sifflote La Comparsita, célèbre air de tango. La peur de l’entraîneur tranche avec la sérénité du challenger : “Un grand calme m’avait envahi. Mon désir de vaincre effaçait toute anxiété.”

L’Argentin est le premier à grimper sur le ring. Il se fraie un chemin au milieu d’un service d’ordre musclé. Les huées pleuvent, les tomates et les oignons pourris aussi. “Jamais encore je n’avais été accueilli par une foule aussi haineuse“, avouera-t-il. Mais rien ne le perturbe. Ni les insultes, ni les crachats, ni, outrage suprême, les sifflets qui recouvrent l’hymne argentin. “Ils auraient tous dû crier avant, pas après. Toute cette mise en scène, ces railleries, loin de me saper le moral, me donnèrent du cœur au ventre. Je serai champion du monde.”

A 11000 kilomètres de là, Santa Fe attend, fébrilement. Il est 16h en Argentine quand le combat commence. Carlos a acheté une télévision à ses parents. Les frères, les sœurs et tout ce que les Monzon comptent d’amis dans la ville se sont réunis. Même Abel et Silvia, les enfants de Carlos, sont devant le poste. Seule Amalia, la maman, est restée dans sa chambre. Elle a peur pour son garçon.

Le combat de l’année 1970

Le duel, dont personne n’attendait grand-chose, tant le prince d’Italie semble dix crans au-dessus du gaucho buriné, sera exceptionnel. Le magazine Ring l’élira “combat de l’année 1970.” Le seul, dans cette décennie, à ne pas impliquer un boxeur américain. Pendant cinq rounds, la sobriété, l’élégance, l’efficacité et la roublardise du champion du monde causent quelques tourments à un Monzon contraint de s’adapter à vitesse grand V. Jamais il n’a affronté un adversaire aussi expérimenté et il mesure sur le tas la différence :

“Benvenuti n’était pas un adversaire facile. Après avoir combattu aux Etats-Unis, il connaissait toutes les combines. Les coups de coude au plexus, le revers du gant qui vous frotte violemment le visage, le pouce “malencontreusement” égaré dans l’œil ou le pied qui écrase subrepticement le vôtre…”

Reste que Nino a vite compris que ce qu’on lui avait présenté comme un adversaire à sa main s’avère une proie complexe à apprivoiser. L’allonge de Monzon, ses coups durs comme des blocs de pierre, et son intelligence stratégique imposent une équation complexe à résoudre. Elle sera bientôt insoluble. Car Carlos a sagement attendu son heure : “J’analysais tranquillement mon rival, décidé à ne commettre aucune faute. Je ne devais surtout pas me précipiter.”

Nino Benvenuti ne sait déjà plus où donner de la tête face à Carlos Monzon.Nino Benvenuti ne sait déjà plus où donner de la tête face à Carlos Monzon.

Nino Benvenuti ne sait déjà plus où donner de la tête face à Carlos Monzon.

Crédits Getty Images

Une droite à la pointe de la mâchoire

A partir de la 6e reprise, Monzon contre, Monzon touche. Suivant les conseils de Brusa, il a systématiquement l’initiative, prenant de court Benvenuti. Nino, comme tout le Palazzo dello sport, comme toute l’Italie, découvre la boxe en apparence chaotique mais en réalité réglée au millimètre de son adversaire. Au 9e round, l’Italien a déjà perdu de sa superbe. Nino le play-boy a le visage marqué, l’œil gauche à moitié fermé, le flanc droit rougi par les coups au foie.

Lors de la minute de repos, Amilcar, qui a tout compris, glisse à Carlos : “Il ne finira pas le combat. Dans deux rounds, il est par terre.” Le mentor ne se trompera pas de beaucoup. La 11e reprise vire au supplice pour Benvenuti, sauvé par le gong. Quand démarre la 12e, on se demande comment le champion pourra tenir la distance des 15 rounds. Le silence a déjà presque enveloppé l’imposante salle. Les “Ni-no ! Ni-no !” se sont tus. En prédateur, Monzon va achever la bête.

Il touche à quatre reprises d’un gauche sec. Pris dans les cordes, Benvenuti tente de s’échapper, traverse le ring et vient se poser dans le coin opposé. La suite, et la fin, c’est lui qui la raconte :

Il fallait en finir. Soudain, de mon gauche, je lui levai le menton sans réellement le frapper car, dans ce coin du ring, je n’étais pas à ma main. Je le préparais, rien de plus, m’apprêtant à viser ma cible. A la même seconde, je lui décochai une droite plongeante, à la pointe de la mâchoire, qui le secoua comme la foudre. J’étais alors si bien planté sur mes jambes que je savais qu’il ne pourrait résister à ce coup de bélier et allait s’écrouler.”

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Le plus grand derrière Robinson ?

L’idole est tombée. A genoux, la tête plantée dans le plancher, Benvenuti regroupe ses dernières forces pour se relever. Alors qu’il est compté huit, le revoilà sur ses jambes. Il a juste le temps d’apercevoir quelqu’un se précipiter sur l’arbitre, Rudolph Drust. L’énergumène tente-t-il de l’empêcher de compter ? Veut-il mettre fin au massacre ? Personne n’en sait rien.

Nino a peut-être pris le tifoso aviné pour son entraîneur. Il tente de faire un signe de la main comme pour dire “non, non, n’arrêtez pas le combat, je me suis relevé“. Mais une demi-seconde plus tard, il se laisse tomber dans les cordes. Rudolph Drust, qui ne s’est pas laissé perturber, signifie la fin du combat. Pour la première fois de sa vie, Nino Benvenuti est mis K.O. Carlos Monzon est champion du monde.

Ses premiers mots de maître des moyens seront “on va se casser la gueule !“. Le Professeur Russo a voulu le soulever mais trop petit et pas assez costaud, il est à la peine. Il faut l’aide du maigre mais triomphant clan argentin pour porter le nouveau héros. “Tu sais Almicar, si l’arbitre ne l’avait pas arrêté, je l’aurais tué“, souffle Carlos.

Le monde vient d’assister à la naissance d’un des plus grands poids moyens de l’histoire. En 2017, révélant son classement des plus grands champions de cette catégorie, Ring Magazine placera Monzon en 2e position. Derrière l’inégalable Sugar Ray Robinson, mais devant Marvin Hagler, Bernard Hopkins, Marcel Cerdan ou Jake La Motta.

Carlos Monzon à l'entraînement.Carlos Monzon à l'entraînement.

Carlos Monzon à l’entraînement.

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La pathétique revanche de Louis-II

Pendant sept ans, il défendra avec succès ses ceintures à 14 reprises. En mai 1971, une revanche est accordée à Nino Benvenuti. Elle a lieu au stade Louis-II de Monaco. Sous les yeux de la famille Grimaldi au grand complet, de Jean-Paul Belmondo ou d’Alain Delon, futur organisateur de la revanche contre Bouttier à Roland-Garros. Ce second combat était contractuel, mais il n’aura ni saveur ni intérêt. Dès la pesée, les deux hommes avaient compris que tout avait changé depuis la nuit romaine du 7 novembre. “Nino ne pouvait soutenir mon regard où se lisait une inquiétante certitude de victoire“, évoquera Monzon.

C’est un mois de mai frais et pluvieux, plus pourri qu’une Toussaint, mais Carlos s’en fout. Il détruit le fantôme de Benvenuti en trois rounds et quitte le ring sans saluer le Prince Rainier. Il est temps de passer à autre chose. Pour Nino Benvenuti aussi. Il ne boxera plus jamais. “C’est un fauve, un animal“, lance l’Italien, écœuré.

Des années de gloire s’annoncent pour Carlos Monzon. Le pays le vénère. “L’Argentine a eu Fangio, Monzon et Maradona“, dit-on là-bas. Il devient riche et célèbre. Snobe les Etats-Unis qui n’ont pas voulu de lui dans les années 60. Il n’y combattra qu’une seule fois, en 1975, au Madison Square Garden. “Ce serait de la folie, là-bas, ils prélèvent trop de taxes !“, rigole Brusa. Pour ses défenses de titre, il privilégie l’Europe, qui lui a donné sa chance : la France, Monaco, et surtout Rome, là où tout a commencé.

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Les démons

Mais l’homme a sa face sombre. Brutal, peu sociable, d’une méfiance proche de la paranoïa, jamais il n’a su se départir d’une certaine accoutumance à la violence en dehors des rings. Une séquelle de l’enfance tumultueuse. Dès les premières années de leur collaboration, Brusa est souvent réveillé en pleine nuit par le téléphone pour venir récupérer Carlos en prison. “Vous savez ce que c’est, confie Brusa, vous êtes dans un bar, un type vous cherche, vous insulte, et vous devez défendre votre honneur.” Le folklore, quoi.

Mais ses démons se font aussi plus noirs, plus glauques. En 1974, il démolit un photographe qui l’avait regardé de travers et écope de dix-huit mois de prison, miraculeusement annulés en appel. Il faut sauver le roi Carlos. Après sa carrière, Il n’a plus d’adversaire à tabasser. Et les escarmouches dans les bars ne lui suffisent plus. Sa vie privée, nappée de violence, est un naufrage.

Dans les années 80, sa troisième et dernière compagne, Alicia Muniz, une danseuse, vit un calvaire. Jusqu’au drame du 14 février 1988. Elle est retrouvée morte en bas d’une résidence à Mar del Plata, où Monzon avait un appartement au deuxième étage. L’ancien champion est passé par la fenêtre lui aussi. L’enquête conclut à une mise en scène, non à un accident : Alicia avait été étranglée avant d’être défenestrée.

Carlos Monzon et ses avocats lors de son procès, en 1989.Carlos Monzon et ses avocats lors de son procès, en 1989.

Carlos Monzon et ses avocats lors de son procès, en 1989.

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Et Nino porta le cercueil

Lors du procès, sa deuxième épouse, Susanna Gimenez, la “Bardot argentine”, qui l’avait quitté avant qu’il n’aille trop loin, livre le témoignage à la fois le plus accablant et le plus poignant : “Carlos ignore tout de la tendresse et de l’amour. Il n’a jamais connu ça. Pour lui, l’amour, comme le reste de l’existence, est synonyme d’agressivité, d’impulsivité. Il est agressif et ne changera jamais. S’il ne l’avait pas été, il ne serait jamais devenu champion du monde.”

L’ancien roi des rings est condamné pour meurtre, sans préméditation, à onze ans de prison. Là-bas aussi, il est un roi. Un jour, à 50 piges, il démolit même Mickey Rourke. L’acteur avait eu la mauvaise idée de proposer une session de sparring à l’ancien champion du monde. Monzon avait pris la chose un peu trop au sérieux.

Le 8 janvier 1995, à l’issue d’une permission de sortie, il regagne le pénitencier de Las Flores quand il perd le contrôle de sa voiture et se tue. Il avait 52 ans. C’est l’idole qu’il fut, plus que l’homme qu’il était, à qui Santa Fe rend hommage lors d’obsèques délirantes d’enthousiasme. Ils sont des dizaines de milliers à accompagner la procession du cercueil.

Parmi eux, Nino Benvenuti, qui le portera à la sortie de l’église. A l’instar de Jean-Claude Bouttier, l’Italien était devenu l’ami de Monzon, à qui il avait même rendu visite en prison. “Carlos était un personnage complexe, difficile, témoigne Benvenuti dans son autobiographie. Il n’était pas simple de discuter avec lui. Mais je crois que j’avais fini par l’apprivoiser dans la vie, à défaut de l’avoir fait sur le ring.” Là-haut, perché entre les cordes, personne ne l’aura jamais dompté.

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Tout Santa Fe ou presque dans la rue pour rendre un dernier hommage à Carlos Monzon.

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