Il y a dix ans, Knysna : grève impensable, implosion inévitable

COUPE DU MONDE 2010 – Le 20 juin 2010, l’équipe de France s’embourbait dans le pire fiasco de son histoire. Nicolas Anelka exclu du groupe après ses insultes à l’encontre de Raymond Domenech, les Bleus décidaient de boycotter un entrainement au cœur du Mondial. L’épisode, spectaculaire et imprévisible dans sa forme, n’était que le point final d’une histoire qui ne pouvait que mal se terminer.

“Field of Dreams”. En français, “Terrain des Rêves”. Ci-gît, sur les hauteurs de Knysna, charmante bourgade côtière d’Afrique du Sud, le secret le mieux gardé de l’histoire du football français. Depuis dix ans. Déjà dix ans. Pas de révélation tapageuse. Ni menace de confidence explosive. Jusqu’ici, tout le monde a tenu sa langue.

De Raymond Domenech, dont le livre “Tout seul” masque l’essentiel au profit de l’image de son auteur, aux vingt-deux mondialistes – plus Stéphane Ruffier, embarqué malgré lui dans cette étrange aventure -, en passant par messieurs Escalettes, Valentin, Duverne ou Martini, aucun des acteurs principaux, secondaires ou même simples figurants n’a

jamais totalement levé le voile sur ce qu’il s’est passé ce 20 juin-là, derrière les rideaux d’un bus planté sur le bord d’un terrain d’entrainement vidé de ses footballeurs. Derrière cette “pudeur” se cache très certainement un sentiment qui a un rapport étroit avec une forme de honte ou, ce serait la moindre des choses, de regrets.

Football

Knysna, une déconvenue jusqu’au bout : la FFF aurait perdu le rapport sur l’affaire

16/06/2020 À 14:38

Depuis une décennie, versions et bribes d’informations se croisent et s’entrechoquent. Qui a fait quoi ? Qui a décidé de quoi ? Pourquoi untel n’a pas le levé le petit doigt ou refusé de monter dans ce bus ? On n’ira pas jusqu’à dire qu’il y a autant de versions que d’interlocuteurs possibles. On n’en est tout de même pas très loin. Mais, dix ans après la grève la plus médiatique de l’histoire de la Coupe du monde, la question qui importe n’est plus celle qui nous titillait du côté de l’Afrique du Sud et dans les mois qui ont suivi un événement dont les auteurs n’ont pas instantanément saisi la portée symbolique.

Ce n’est pas tant de se pencher sur les responsabilités individuelles de cette œuvre collective qui compte, mais de comprendre comment le football français a pu en arriver là, quatre ans après être passé à côté d’une deuxième victoire en Coupe du monde, le soir où le rideau tombait sur la génération Zidane.

Bombe à retardement

La bombe qui a explosé le 20 juin 2010 était un engin à retardement dont le tic-tac avait commencé à trotter dans les têtes depuis déjà deux ans. Plus au nord du planisphère, en Suisse, puis dans les couloirs de la Fédération Française de Football, quelques responsables avaient appuyé sur la minuterie sans réellement connaitre le temps qu’il restait avant la détonation. Elle est arrivée pour sanctionner une équipe à l’envers, à l’endroit qui semblait le plus propice à une telle explosion.

Ceux qui ont mis les pieds sur le “Field of Dreams” – ou plus précisément au bord de celui-ci tant le chemin était balisé et contraint par un contingent policier de taille – ne peuvent avoir oublié cet espace lunaire, sorte de cratère bordé de conifères, au cœur duquel un terrain de football avait été créé de toutes pièces. Sur les hauteurs trônait le bunker de luxe des Bleus, le fameux Pezula Hotel. Etablissement 5 étoiles dont le nom est passé à la postérité et qui avait été retenu au grand dam de Rama Yade. Elle l’avait d’ailleurs fait savoir, par démagogie autant que par conviction.

Le staff des Bleus et les joueurs avaient peu apprécié la posture de la Secrétaire d’Etat. Rancuniers, ils le lui avaient fait payer, à leur manière. La mauvaise. Un jour de visite de township, l’équipe de France s’était arrangée pour éviter Rama Yade. Comment ? En avançant la venue des Bleus d’une heure. Elle avait débarqué alors que les Tricolores s’étaient éclipsés sans demander leur reste. Personne n’avait tiqué. Jean-Pierre Escalettes, boss de la FFF et accompagnateur de la Secrétaire d’Etat, était tout sourire.

Avec le recul, on peut le dire : si ça devait arriver à un endroit, cela ne pouvait être que celui-là, au cœur d’un camp de base illustrant dans les grandes largeurs la paranoïa développée par Raymond Domenech et son staff au fil des mois. A Knysna, les Bleus s’étaient cachés parce qu’ils n’avaient rien à montrer. Noël Le Graët, alors vice-président de la FFF, les avait pourtant exhortés à s’oxygéner et s’ouvrir après l’Euro 2008. Ils avaient préféré étouffer, un peu plus.

Raymond Domenech porte une responsabilité non-négligeable. Parce qu’il s’est coupé de tout le monde durant les deux années qui ont précédé le Mondial : de la presse, des supporters, aussi, de ses joueurs, surtout. Lors de l’Euro 2008, catastrophique sur le fond et surtout sur la forme, il avait commencé à se tromper d’adversaire, préférant notamment semer les journalistes sur le chemin de l’entrainement. Ce qu’il finirait d’ailleurs par faire en 2010 avec son capitaine Patrice Evra sur la route d’une conférence de presse aussi mémorable que pathétique au lendemain de la grève et à la veille d’un Afrique du Sud – France qu’il conclurait sans serrer la main de son homologue Carlos Alberto Parreira.

Au fil des mois, de provocations en mauvaises prestations, le sélectionneur s’est transformé en cible mouvante que personne ne pouvait défendre, pas même les pontes de la FFF qui l’avaient pourtant reconduit à une très large majorité au retour de l’Euro. Et même conforté au début de l’automne, après une entame de campagne de qualification moyennement rassurante et quelques premiers écarts de communication, tels que la tirade sur “l’odeur du sang”, “les lois d’exception” et “la guillotine”.

“Il s’agit d’un échec retentissant, sur le plan sportif, mais plus grave peut-être : il s’agit de la dégradation de l’image de l’équipe de France”. Le jour où Jean-Pierre Escalettes, président de la 3F, a prononcé ces mots, il ne faisait aucunement allusion à Knysna, dont il n’imaginait pas le quart de la possibilité. Non, le président évoquait l’Euro 2008, ses matches insipides et une demande en mariage aussi regrettable que pathétique. C’est en connaissance de cause qu’il a poussé à la reconduction du sélectionneur national et, patron faible d’une institution censée être forte, a participé à pousser le bus des Bleus vers le précipice.

Tentative de distanciation sociale

Le 20 juin 2010, l’ironie voulut que le piètre spectacle de ces Bleus repartis s’enfermer dans leur bus après un court et triste tour de piste fut organisé alors que l’entrainement était ouvert au public. Ce n’était que la troisième fois du Mondial, au cœur d’une ville où logeaient également les joueurs danois, agréables convives dont Knysna n’a jamais eu à se plaindre. Ce 20 juin-là, aussi, étaient massés dans les gradins des gamins du coin, venus du township voisin et invités pour l’occasion.

Eux ne savaient rien de la déflagration qui s’était produite à la mi-temps de France – Mexique, des insultes de Nicolas Anelka, de son exclusion du groupe et de l’apparition émue, en claquettes-chaussettes, de Franck Ribéry dans l’émission Téléfoot pour éteindre l’incendie et les rumeurs qui voulaient qu’ils se soit battu avec Yoann Gourcuff dans un avion.

“Faut calmer un peu le truc… tout le monde se fout de nous”, avait-il notamment dit devant un parterre médusé et en direct sur TF1. Scène surréaliste mais à la hauteur du reste de la représentation, soit dit en passant. Quelques heures plus tard, larmes séchées et sanglots ravalés, Ribéry allait boycotter un entrainement en pleine Coupe du monde, à quarante-huit heures d’un rendez-vous mal engagé, certes, mais décisif. Ce serait d’ailleurs, ironie du sort, le dernier de sa carrière sur la grande scène planétaire.

Les gamins venaient juste voir des footballeurs professionnels et pas n’importe lesquels. Ils ont eu droit de regarder un bus, rideaux tirés, pendant une bonne quarantaine de minutes. A l’opposé de la scène, ils n’ont même pas eu droit d’entendre Raymond Domenech, sorti du bus pour lire la fameuse missive sans que l’on ne comprenne encore complètement pourquoi il s’y est collé. L’effet escompté, une distanciation sociale avec ses joueurs, ayant été raté dans les grandes largeurs.

Il y a quelques années, William Gallas, interrogé par nos confrères de RMC, avait confié que ce n’était pas au sélectionneur de la lire mais que ce dernier était responsable de tous les maux bleus. Fort de café alors que Gallas ne fut pas le plus exemplaire d’entre tous, lui qui avait passé sa Coupe du monde dans son coin, la moue boudeuse parce que Patrice Evra lui avait été préféré pour porter le brassard de capitaine. Ce qui ne fut pas une riche idée, vous en conviendrez.

Comme beaucoup d’autres membres du groupe France, William Gallas, pourtant l’un des joueurs majeurs de l’ère Domenech, avait fini par se lasser du sélectionneur. La réciproque était probablement vraie, même si Domenech a toujours essayé de sauver les apparences et évité de jeter quiconque sous le bus. Les décideurs ne l’avaient pas vu – ou n’avaient pas voulu le voir – alors que les signes tangibles étaient là, dès l’été 2008 et l’Euro. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que cette histoire se terminerait mal. Le 20 juin 2010, le football français a spectaculairement récolté ce qu’elle avait semé. Qu’il se soit de nouveau hissé au sommet de la hiérarchie mondiale en 2018 n’en est que plus exceptionnel. De Knysna à Moscou, il y avait du chemin.

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