Gasquet : “Au fond de moi, je me disais ‘si ça se trouve, je vais prendre une énorme branlée'”

Ce 15 avril 2005, il flotte une ambiance particulière sur Monte Carlo : c’est le jour des obsèques du Prince Rainier. Le funèbre événement a retardé les quarts de finale du tournoi, dont l’affiche principale est aussi la plus déséquilibrée : Roger Federer, 23 ans, n°1 mondial, alors au faîte (ou pas loin) de sa domination – un match perdu sur les huit derniers mois -, affronte Richard Gasquet, 18 ans et 101e mondial.

Mais le jeune premier du tennis français est déjà star en Principauté où il est devenu, trois ans plus tôt, le plus jeune joueur à passer un tour en Masters Series : à 15 ans, 11 mois et 9 jours, il avait dominé l’Argentin Franco Squillari. Le Suisse se méfie, donc. Il connaît évidemment le Biterrois de réputation. Il sait que Richard arrive lancé, en plus, après des qualifications rondement menées et un début de tournoi très intéressant, marquée notamment par une victoire (déjà) homérique au tour précédent sur Davydenko. Mais ce qu’il va découvrir va aller au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer…

Passé un début de match un brin timide, Gasquet se relâche et commence à envoyer des bourre-pifs dans tous les sens. Il expédie le 2e set en lâchant, dans le dernier jeu, trois coups gagnants venus d’ailleurs. “Je n’ai rien compris à la manière dont il jouait”, dira le Maestro, encore sonné, après sa défaite. Sur sa lancée, Gasquet se détache 5-3 au 3e set, balle de match sur son service. Là, il coince un peu, en choisissant de jouer liftée une volée de coup droit “facile” qu’il expédie dans les bâches. “Je n’arrivais plus à jouer !”, reconnaîtra le Français, qui laisse encore filer une balle de match à 5-4 (bien sauvée cette fois).

Mais il retrouve ses esprits à temps lors d’un ultime jeu décisif qui va rentrer dans la légende. Mené 5-3, Gasquet sauve trois balles de match à 5-6, 7-6 et 7-8, aidé aussi par Federer qui sort notamment deux coups droits. Avant de conclure derrière à sa première opportunité, à 9-8, sur un inoubliable passing de revers tiré depuis la Méditerranée (6-7, 6-2, 7-6 en 2h20). Le “signature shot” de Richard, le plus beau peut-être ce jour-là, en tout cas l’un des plus importants. Quinze ans après, celui qui menacera ensuite sérieusement Rafael Nadal en demi-finales en garde encore un souvenir vivace.

Richard Gasquet après sa victoire en 2005 contre Roger Federer.

Richard Gasquet après sa victoire en 2005 contre Roger Federer.Getty Images

Ce match contre Federer en 2005, cela reste clairement l’une de vos victoires les plus mythiques…

Richard GASQUET : L’une de celles qui aura fait le plus parler, en tout cas. C’est le match qui m’a fait “exploser” pour de bon aux yeux des gens, après une saison 2004 difficile lors de laquelle j’avais eu du mal à confirmer les attentes qui reposaient sur moi depuis tellement d’années. Il y a la victoire et il y a le scénario, aussi, avec cette balle de match assez incroyable, qui reste en moi comme une image forte. Je suis dans les bâches, je tire un passing de revers en bout de course, je revois Federer battu au filet et je réalise que je viens de le battre… Ce passing, je l’ai refait quelques fois ensuite dans ma carrière mais celui-là, il reste en moi… C’est sûr, il y avait beaucoup de choses dans cette victoire. On m’en a énormément reparlé. Mais contrairement à la victoire contre Squillari trois ans plus tôt, cette victoire-là m’a fait du bien. A 15 ans, j’avais eu du mal à gérer le fait d’être devenu limite un phénomène de foire. Là, cette fois, j’étais prêt. D’ailleurs, j’ai fait une très belle saison derrière.

A l’époque, vous sortez en effet d’une année 2004 compliquée, vous manquez le début de saison 2005 en raison d’une varicelle. Mais dès que vous revenez, vous êtes transformé. Que s’est-il passé entre-temps ?

R.G. : Eric Deblicker, mon entraîneur d’alors, m’a beaucoup aidé à passer un cap psychologique. En 2004, j’avais traversé une sorte de crise d’adolescence, j’avais eu du mal à gérer certaines choses liées aux attentes, je m’étais un peu perdu. Eric m’avait imposé un cadre. Les résultats passaient au second plan. Je m’étais bien refait pendant l’intersaison. Malheureusement, il y avait eu cette varicelle qui m’avait fait rater l’Open d’Australie. Mais effectivement, quand je reviens, je joue bien d’entrée. J’attaque ma saison 2005 fin février au Challenger de Cherbourg où j’abandonne contre Djokovic parce que je suis cuit, je subis encore les conséquences de ma varicelle. Mais derrière, j’enchaîne deux titres en Challenger. Contre Federer, j’arrive avec beaucoup de confiance et énormément de victoires (Ndlr : 15, précisément). J’étais prêt, heureux d’être là et d’affronter Federer.

Que représentait-il alors pour vous ?

R.G. : Je n’avais aucun repère puisque c’était la première fois que l’on se jouait. Je le connaissais évidemment beaucoup moins que Rafa. J’avais une petite appréhension, quand même. Au fond de moi, je me disais : “si ça se trouve, je vais prendre une énorme branlée.” Mais je ne l’ai pas idolâtré, comme j’ai pu faire contre Agassi, juste après, à Rome où j’avais pris 2 et 3 en le regardant pendant tout le match. Parce qu’Agassi, j’avais vraiment grandi avec lui. Federer, ça ne m’a pas fait la même impression. J’avais bien sûr un immense respect mais dès que le match a commencé, c’était un adversaire comme un autre. Sauf que j’étais 101e et lui n°1. Ça faisait un petit écart sur le papier. Mais dès le début du match, même si je me fais breaker d’entrée, je sens assez vite que je ne suis pas largué. J’arrive à exploiter son revers, qui est plus fragile à l’époque. Quand je perds le 1er set au tie break, je suis presque soulagé parce que je vois que j’ai le niveau. Ça me relâche totalement. Derrière, je fais un gros 2ème set. C’est devenu un énorme match. Et plus ça avançait, plus j’y croyais.

Roger Federer et Richard Gasquet après leur match épique à Monte-Carlo en 2005.

Roger Federer et Richard Gasquet après leur match épique à Monte-Carlo en 2005.Getty Images

Après coup, Federer s’est dit très surpris par votre jeu, d’abord assez prudent, puis totalement débridé à partir du 2ème set…

R.G. : C’est un mélange d’insouciance, de confiance et de relâchement. Ce n’est pas un changement tactique à proprement parler. Mais je sens qu’en lâchant mes coups, ça peut passer. Alors, quitte à perdre, autant le faire bien… Je rentre peu à peu dans cette fameuse zone que tout le monde connaît, à tous les niveaux. Bon, c’est mieux de l’avoir sur le central de Monte Carlo contre Federer que sur le court n°1 à Tokyo !

Au moment de conclure, vous êtes quand même rattrapé par la tension…

R.G. : C’est sûr que d’un coup, ce n’est plus pareil. Quand on se rapproche de la victoire face à un tel joueur, on est forcément rattrapé par des émotions. Et lui, évidemment, il l’a senti tout de suite. Ça aurait pu me coûter cher. Finalement, je m’en sors bien. Globalement, je l’ai trouvé un peu tendu. Le public m’avait énormément soutenu, cela y a contribué aussi, je pense. Peut-être a-t-il également été un peu surpris. En fait, avec Roger, on n’a jamais vraiment reparlé ce de match, pas du tout même ! Par la suite, c’est devenu plus compliqué contre lui. Il a beaucoup progressé, notamment côté revers. Aujourd’hui, c’est un bien meilleur joueur qu’il ne l’était en 2005. Cela dit, je crois que la fois où j’ai le mieux joué contre lui, c’est au 1er set de la finale de Toronto, l’année suivante. Je lui avais mis 6-2 en 20 minutes et sincèrement, c’est le meilleur set de ma carrière, de loin. Malheureusement, derrière, j’avais pris 6-3 6-2.

Quand je repense à tout ça aujourd’hui, il y a un peu de nostalgie

Ce qui surprend globalement en revoyant ce match à Monte Carlo, c’est la manière dont vous faites avancer la balle. Rarement on vous a vu cogner aussi fort ! Vous aviez un matériel différent à l’époque ?

R.G. : Vous savez, à 18 ans, le matériel… Je vais vous raconter une anecdote : pendant ce match, j’ai utilisé deux modèles de raquette différents. En fait, en 2004, j’ai fait pas mal de changements, parce que je commençais à avoir des problèmes de bras. Je suis d’abord passé de la Head Prestige à la Head Extrême, plus facile à jouer. Ensuite, en fin de saison, je fais des tests avec un cadre à 16 montants – au lieu de 18 – pour gagner en puissance. Là-dessus, je contracte la varicelle. A 18 ans, c’est assez violent. Je suis donc arrêté pas mal de temps. Du coup, je mets toutes mes raquettes au placard et quand je repars, j’ai ressors mes raquettes en mélangeant les 18 et les 16 montants. Et je joue la moitié de la saison 2005 comme ça, jusqu’à ce que Jean-Jacques Poupon, le cordeur de l’équipe de France, s’en aperçoive lors d’un stage de coupe Davis au mois de juillet. Contre Federer, je sais que j’ai joué le 1er set avec une 18 montants, puis le reste en 16 montants (Ndlr : on lui fait alors remarquer qu’il casse son cordage et donc change sa raquette juste avant le tie break du 3è set). Eh bien, je ne sais pas du tout avec quel cadre j’ai fini le match ! A l’arrivée, j’ai quand même fini la saison 12ème mondial en utilisant deux raquettes différentes. Aujourd’hui, cela ne pourrait plus arriver. Mais à l’époque, le tennis n’était pas encore aussi professionnel.

Vous l’avez revu, vous, ce match ?

R.G. : J’ai revu des bribes, oui, sur Youtube. Ça fait tellement longtemps, pfff… Quinze ans, ça fait peur. C’était une autre vie. J’ai du mal à réaliser. Je me souviens quand même de pas mal de choses. J’étais sur place depuis longtemps puisque j’avais joué les qualifications. J’avais fait quelques soirées avec Gaël (Monfils), qui était déjà là lui aussi. Quand je repense à tout ça aujourd’hui, il y a un peu de nostalgie. Mais je suis heureux d’être toujours là sur le circuit, 15 ans après. Je ne l’aurais vraiment pas cru ! Et j’en suis assez fier, quand même.

Le lendemain, vous aviez failli sortir Nadal en demi-finales, ce qui aurait été un exploit immense : aujourd’hui encore, personne n’a battu Federer et Nadal dans un même tournoi sur terre battue !

R.G. : J’aurais pu, je n’étais pas loin. J’avais fait un match énorme, très spectaculaire. Je menais un set, un break. Je n’avais pas réussi à finir le truc mais honnêtement, ce n’est pas de ma faute. Comme d’habitude, il s’était battu, re-battu… C’était un monstre, déjà. Surtout, il progressait de jour en jour. Je l’avais joué deux mois plus tard à Roland-Garros, ce n’était déjà plus le même. Il faisait plus chaud à Paris, sa balle remontait plus haut, il avait accumulé beaucoup de confiance entre-temps. Il était devenu injouable…

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