Football : les astuces des chaînes de télé pour faire oublier les tribunes vides

Un caméraman devant des tribunes vides lors d’un match à Francfort, le 30 mai 2020. La Bundesliga, le championnat de football allemand, a repris depuis le 16 mai, sans public.

Un caméraman devant des tribunes vides lors d’un match à Francfort, le 30 mai 2020. La Bundesliga, le championnat de football allemand, a repris depuis le 16 mai, sans public. SWEN PFORTNER / AFP

Le championnat de football allemand a repris le 16 mai. Dans des stades vides, par mesure de sécurité sanitaire. Depuis le canapé, le spectacle n’est plus tout à fait le même : les voix des joueurs et des entraîneurs résonnent étrangement, on peut entendre distinctement les frappes et les crépitements des appareils des photographes ; les buts se célèbrent avec un minimum de contact.

Pas de plans des tribunes, pas de vues aériennes du stade et de son public déchaîné, pas de gros plans sur les visages des spectateurs qui exultent ou se désolent, pas de chants, pas de rumeurs excitantes lorsque la tension est à son maximum, pas plus que d’acclamations délirantes au moment des buts. « Ça fait perdre le rythme, la dynamique et l’ambiance qui font la spécificité du sport en direct », résume Luc Pannier, directeur des antennes de RMC Sport. Exit une partie de la dramaturgie.

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Le huis clos est – pour le moment – la norme pour les compétitions à venir : le championnat de football portugais reprend mercredi 3 juin sans public, la Liga espagnole suivra de la même façon, le 11 juin, puis la Premier League anglaise, le 17 juin. En France, la ministre des sports s’est montrée optimiste, auprès de nos confrères de L’Alsace, quant à un possible accueil restreint du public pour cet été.

Face à la situation, les chaînes de télévision sportives à péage affichent plutôt de l’optimisme : « Le plus dur est derrière nous », affirme Florent Houzot, directeur des antennes de BeIN Sports. « Le plus dur », c’est-à-dire : pas de sport du tout. En attendant, ces chaînes s’adaptent. « Cela nous oblige à développer une autre grammaire, une autre écriture », positive le réalisateur François Lanaud, qui officie sur BeIN Sports.

« Le problème pour le téléspectateur, c’est le son »

Premier réflexe : déplacer certaines caméras et resserrer les cadrages pour éviter de capter le manque d’activité en tribunes. Multiplier les plans sur le jeu et rester fidèle à ses temps forts, au plus près des joueurs. « C’est le jeu qui dicte avant tout notre réalisation, notre mission reste la même », précise Emmanuel Roustit, aux manettes, pour RMC Sport, de la réalisation du huitième de finale à huis clos de Ligue des champions entre le PSG et le Borussia Dortmund, le 11 mars.

Pendant les temps morts, lorsque le ballon sort ou qu’un joueur est blessé, les réalisateurs peuvent multiplier ralentis ou gros plans. Une manière de retrouver l’émotion qui fait le sel d’un match. « Le véritable problème pour le téléspectateur, c’est le son », considère toutefois Emmanuel Roustit.

Les premières expérimentations des télévisions pour les matchs sans public ont visé à masquer l’écho des enceintes vides. Ainsi, la chaîne payante allemande Sky Deutschland, qui fournit le signal international des rencontres de la Bundesliga, a proposé de superposer sur un match en direct l’ambiance préenregistrée mais mixée en temps réel d’un autre match, si possible opposant les mêmes équipes. BeIN Sports a également offert cette option à ses abonnés. Le résultat n’a pas réjoui tout le monde.

Florent Houzot, directeur des antennes de BeIN Sports, considère malgré tout que l’expérience est une réussite, même si elle « peut être améliorée. » « Le ressenti du téléspectateur est le plus proche d’un vrai match, juge François Lanaud. Mais ça ne doit pas devenir trop artificiel. Quand on entend des sifflets inopinés sur le gardien par exemple, on caricature ce qu’est un match de football. »

Le réalisateur salue l’expérience de la ligue de football sud-coréenne, qui a diffusé dans les stades des chants de supporteurs et quelques réactions préenregistrées du public, au moment des buts ou des corners : « un artifice plus proche de la réalité ».

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13 000 silhouettes en carton dans les tribunes

Un groupe de supporteurs du club allemand Borussia Mönchengladbach a fourni plus de 13 000 effigies de supporteurs en carton pour orner son stade.

Un groupe de supporteurs du club allemand Borussia Mönchengladbach a fourni plus de 13 000 effigies de supporteurs en carton pour orner son stade. Martin Meissner / AP

Autre centre d’intérêt pour François Lanaud, les échanges entre entraîneurs et joueurs, désormais audibles en l’absence de public et à même d’apporter des indications pour la réalisation. « Ces échanges théâtralisent la rencontre : c’est une communication pertinente, qui apporte des éléments nouveaux au téléspectateur ».

« Le téléspectateur peut excuser certaines choses s’il entend l’entraîneur donner des indications que le joueur ne suit pas, par exemple », appuie Emmanuel Roustit. « Des personnalités vont peut-être émerger auprès du grand public grâce à leurs voix et à leurs réactions pendant le match », s’enthousiasme François Lanaud.

« Le bon compromis est de trouver des éléments qui font le plus vrai possible », résume Luc Pannier, pour qui, visuellement, l’habillage des tribunes reste une solution pour faire oublier les milliers de sièges vides et l’écho d’un stade désert. Il salue la « belle initiative » d’un groupe de supporteurs du club allemand Borussia Mönchengladbach, qui a fourni plus de 13 000 effigies de supporteurs… en carton, pour orner son stade.

Une proposition également jugée intéressante par François Lanaud, au-delà de son aspect cocasse. « Même s’il n’y a pas de mouvement, on a une identité visuelle proche de la réalité », analyse le réalisateur.

« Si on doit repenser une réalisation à long terme, on peut imaginer avoir des écrans géants dans les stades avec un public chez lui qui réagisse en direct, suggère François Lanaud. Des communautés se réunissent déjà pour créer, sur des applications, comme Zoom, des moments de ce type. Cela permettrait d’avoir, en son et à l’image, les gens au stade. »

Ce type de dispositif est déjà utilisé en Corée du Sud, mais aussi au Danemark : pour la reprise du championnat de football, le 28 mai, les supporteurs de l’AGF Aarhus étaient présents par visioconférence dans l’enceinte de leur club.

Pas de crainte d’une désaffection des abonnés

Autres pistes évoquées : ajouter des statistiques dans un habillage spécial sur un autre canal ou dans un coin de l’écran sur la chaîne principale. « La plupart des téléspectateurs préfèrent la retransmission “classique”, observe Florent Houzot. Mais cette expérience additionnelle peut rencontrer un succès auprès d’un public qui s’intéresse de près à la tactique du jeu. »

Les données sont déjà omniprésentes, note Jacques Blociszewski, chercheur indépendant et auteur de l’ouvrage Le Match de football télévisé (éditions Apogée, 2007), car elles « favorisent les paris sportifs » et les « commentaires sur les réseaux sociaux ». Renforçant ainsi la participation des téléspectateurs.

Chez RMC Sport, comme chez BeIN, on ne craint pas la désaffection des abonnés, même si la situation devait durer. « Sur la Ligue des champions, avec Lyon et le PSG toujours qualifiés, il y a de l’enjeu pour les téléspectateurs français », estime Luc Pannier, dont la chaîne ne propose que des abonnements annuels qui ne peuvent être suspendus avant échéance.

« Les compétitions reprennent progressivement, je suis optimiste quant au retour du public », avance Florent Houzot. En attendant le retour dans les stades.

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