FIFA : le parquet suisse fragilisé par les soupçons de collusion

Gianni Infantino a été élu à la tête de la FIFA en février 2016.

Gianni Infantino a été élu à la tête de la FIFA en février 2016. FABRICE COFFRINI / AFP

Voici un nouveau rebondissement dans la série à rallonge du « Fifagate », cette myriade de scandales de corruption, d’enquêtes pénales et de manœuvres politiques en lien avec la Fédération internationale de football (FIFA). Samedi 18 avril, les révélations de deux quotidiens allemand et suisse, le Süddeutsche Zeitung et le Luzerner Zeitung, contribuent à alimenter les soupçons de collusion qui pèsent sur le Suisse Gianni Infantino, président de l’instance mondiale depuis 2016, et des magistrats du Ministère public de la confédération helvétique (MPC).

Sur la base de plusieurs sources, les deux journaux avancent que le procureur suisse Cédric Remund, directement en charge de plusieurs procédures en lien avec la FIFA depuis 2015, aurait participé à une réunion secrète, le 16 juin 2017, à l’hôtel Schweizerhof de Berne, lors de laquelle M. Infantino et son ami d’enfance, le premier procureur du Haut-Valais Rinaldo Arnold, ont rencontré le procureur général suisse Michael Lauber et son chef de la communication, André Marty.

Ce rendez-vous, que M. Lauber n’a pas mentionné lors de son audition en novembre 2018 par l’Autorité de surveillance du parquet suisse (AS-MPC), a valu à ce dernier d’être visé par une enquête disciplinaire. Le 4 mars, l’AS-MPC a rendu les conclusions de son rapport et estimé M. Lauber était coupable « d’avoir contrevenu à plusieurs devoirs de fonction » en rencontrant, de manière informelle et à trois reprises, le président de la FIFA (partie civile dans ces procédures), en mars et avril 2016, et juin 2017.

Les rapporteurs ont indiqué que M. Lauber a « négligé de protocoler ses trois rencontres avérées », qui n’ont fait l’objet d’aucun procès-verbal. Le chef du MPC, à qui l’AS-MPC a infligé une réduction de son salaire annuelle, a fait appel de cette sanction devant le Tribunal administratif fédéral suisse.

Contacté par Le Monde, M. Remund n’a jusqu’à présent pas donné suite.

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Plusieurs procédures possiblement compromises

S’il est confirmé que le procureur Cédric Remund a bel et bien participé à la réunion de juin 2017, ce rebondissement pourrait compromettre plusieurs procédures pénales liées à la FIFA.

  • Le magistrat vaudois de 38 ans a notamment œuvré dans le cadre de l’enquête visant Nasser Al-Khelaifi, le patron qatari du Paris-Saint-Germain et de BeIN Media, ainsi que Jérôme Valcke, l’ex-secrétaire français de la FIFA.
  • M. Remund est par ailleurs en charge de la procédure relative à l’attribution controversée de la Coupe du monde 2006 à l’Allemagne. Un dossier pour lequel trois anciens cadres de la Fédération allemande et l’ex-numéro 2 de la FIFA Urs Linsi ont été renvoyés devant le tribunal pénal fédéral de Bellinzone. Repoussé jusqu’au 20 avril en raison de l’épidémie de Covid-19, le procès pourrait ne jamais aller à son terme dans la mesure où les faits seront prescrits le 27 avril.
  • Surtout, M. Remund est aussi concerné par la procédure dans laquelle l’ex-président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini, a été entendu comme témoin assisté, en septembre 2015, pour un paiement présumé déloyal de deux millions de francs suisses (1,8 million d’euros) que lui a fait, en 2011, l’ex-président de la FIFA, Sepp Blatter. Ce dernier fait l’objet d’une procédure pénale dans cette affaire. En mai 2018, c’est M. Remund qui avait signifié par courrier à M. Platini qu’il ne serait pas poursuivi dans le cadre de l’enquête.
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  • Selon le Süddeutsche Zeitung, ce procureur a été par ailleurs en charge d’une procédure relative à un contrat douteux signé en 2006 par M. Infantino, alors directeur de la division des affaires juridiques de l’UEFA, et octroyant des droits télévisés de la Ligue des champions à une société offshore, détenue par des hommes d’affaires inculpés par la justice américaine. Révélée par les Panama Papers, cette affaire – qui n’a pas valu au président de la FIFA d’être inculpé – a été classée par le MPC, en janvier 2018. Soit plusieurs mois près le rendez-vous de Berne de juin 2017.

La réunion de juin 2017 dont personne ne se souvient

Le Süddeutsche Zeitung et le Luzerner Zeitung apportent ces nouveaux éléments après que Le Monde et le journal suisse Neue Zürcher Zeitung ont révélé que les rapporteurs de l’Autorité de surveillance du parquet suisse ont estimé, dans leur rapport disciplinaire publié en mars, que M. Arnold a cherché, pour le compte de M. Infantino, le 8 juillet 2015, à glaner auprès du procureur Lauber des informations judiciaires concernant… Sepp Blatter et Michel Platini, alors favori dans la course à la présidence de la FIFA.

Selon le rapport de l’AS-MPC, ce rendez-vous a eu lieu quelques jours après « une réunion de cinq heures » entre la FIFA et le MPC.

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Pour expliquer ses différentes réunions informelles avec M. Lauber, M. Infantino assure avoir voulu « montrer sa volonté, ainsi que celle de la FIFA, de coopérer aux enquêtes concernant ce qui s’était passé à la FIFA avant son arrivée à la tête de l’organisation. »

Quant à la réunion du 16 juin 2017, plus particulièrement, pas plus M. Infantino que MM. Lauber, Marty et Arnold assurent s’en souvenir.

Dans le rapport disciplinaire de novembre 2018 visant l’ex-procureur suisse Olivier Thormann, que Le Monde a consulté, M. Infantino et M. Lauber « auraient souhaité » – après leur deuxième rencontre du 22 avril 2016 et selon M. Thormann – que « les futurs échanges à propos du complexe de procédures en lien avec la FIFA à un niveau non-opérationnel aient lieu entre M. Thormann et Marco Villiger », alors directeur juridique de la FIFA.

Ces intentions affichées, avant la rencontre de juin 2017, par le président de la FIFA et le procureur général suisse posent d’autant plus question dans cette affaire digne d’un roman d’espionnage.

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