Énormes attentes, grosses déceptions : “Les cons, ils l’ont fait”, la folie Lucas à Rennes

C’est le futur Ronaldo. Le nouveau phénomène de ce football auriverde si riche en talents. Tous les échos venus du Brésil sont élogieux. Severino Lucas est pétri de qualités. Technique. Rapide. Et adroit devant le but. “Il avait tout. J’avais vu des matches. Et il sentait bon“, se rappelle avec envie Eric Di Meco, qui a eu un rôle clef dans cette histoire en tant que manager de l’OM. Durant cet été 2000 un peu fou, le jeune Brésilien a fait saliver quelques clubs en Europe et a finalement débarqué au… Stade Rennais, qui surprend grâce à un transfert impressionnant. 140 millions de francs, soit plus de 21 millions d’euros pour un joueur de 21 ans ! Un record pour le club breton encore aujourd’hui. Un record et un flop légendaire.

L’été 2000 est celui de tous les espoirs en Bretagne. L’été de toutes les folies surtout. Pendant quelques semaines, Rennes s’est mis à rêver en grand. Et a fait tourner quelques têtes sur la planète football. Pour la première fois, le club breton utilise vraiment la puissance financière de son riche propriétaire François Pinault. Grâce à lui, les Rouge et Noir ont des ambitions. Et le montrent comme jamais : avec fracas et exubérance. Pour assouvir leurs envies de grandeur, ils achètent à foison pour signer un mercato aussi intrigant qu’excitant.

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2001

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2001Getty Images

Gourcuff : “C’était un deuxième attaquant qui n’était pas non plus un meneur de jeu.”

En quelques semaines, César (PSG), Luis Fabiano ou encore Vander, Philippe Delaye et Bernard Lama arrivent dans la capitale bretonne pour jouer sous les ordres d’un Paul Le Guen ambitieux. Mais les deux transferts marquants à l’époque sont de vrais paris. Ils portent le sceau de la jeunesse et du risque : 80 millions de francs pour Mario Turdo (Celta Vigo) mais surtout cette arrivée de Severino Lucas. Avec un résultat catastrophique.

Quatre buts en 28 matches de championnat lors de sa première saison dans l’Ille-et-Vilaine. Deux en 33 rencontres lors de son deuxième exercice. Le buteur présenté comme si prolifique et prometteur avec l’Atlético Paranaense n’est que l’ombre de la star annoncée. Et c’est un doux euphémisme. Attaquant ou meneur de jeu, Paul Le Guen et Christian Gourcuff, qui l’ont dirigé à tour de rôle en Bretagne, n’ont même jamais vraiment trouvé son poste de prédilection. “Comme joueur, il était un peu atypique, se souvient Gourcuff. Ce n’était pas un attaquant de pointe. C’était un deuxième attaquant qui n’était pas non plus un meneur de jeu. Donc, il était un peu difficile à situer comme il n’était pas non plus capable de faire des différences fondamentales sur un match”.

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2001

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2001Getty Images

Di Meco : “A aucun moment, on s’est dit : ‘ils se sont fait arnaquer'”

Vingt ans plus tard, le Brésilien reste une énigme. Et un traumatisme en Bretagne. Avec une question, comment le club breton a-t-il pu se tromper à ce point ? “Il y a une forme d’arnaque car il y avait eu une lutte entre Marseille et Rennes“, se souvient encore Christian Gourcuff. “Les agents ont fait monter les enchères à une époque où Rennes avait ouvert les vannes sur le plan financier“. Le duel à distance avec l’Olympique de Marseille est bien une des clefs de cette transaction record. Attention cependant, il ne faut pas refaire l’histoire : l’OM n’a pas joué un mauvais coup à Rennes. Le club phocéen rêvait bien de l’attirer. “A l’époque, on était les premiers à s’être mis dessus. On était en avance sur ce garçon qui était l’une des futures stars attendues du Brésil. On le voulait à tout prix. Mais on est vite sorti de la course car c’était trop cher pour nous“, se rappelle Eric Di Meco, qui est aujourd’hui consultant chez RMC.

Si la presse parle à l’époque d’un accord donné par Robert Louis-Dreyfus pour un transfert estimé à 60 millions de francs, l’OM n’a tout simplement pas eu les moyens de s’offrir ce joueur que certains Marseillais voyaient comme l’attaquant de pointe tant recherché. Surtout quand Rennes a décidé d’aller jouer dans des hauteurs surprenantes. Et même agaçantes pour certains. “Quand ils mettent ces 140 millions, on se dit : ‘Putain, ils l’ont fait les cons’. On le pense d’une manière envieuse. A aucun moment, on s’est dit : ‘ils se sont fait arnaquer’. Je n’ai jamais eu cette impression-là. On était un peu jaloux“, avoue encore l’ancien latéral de l’OM et l’équipe de France.

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2000

Severino Lucas avec le Stade Rennais en 2000Getty Images

Ce n’était pas la star annoncée avec son transfert

La jalousie ne durera pas très longtemps. Recruté par Rennes pour pallier le départ de Shabani Nonda – le serial buteur congolais parti à Monaco -, Severino Lucas n’a jamais été à la hauteur des espérances, malgré quelques gestes techniques appréciés. L’étiquette de ce transfert record y est pour beaucoup. “Ce n’était pas un mauvais joueur, se souvient Christian Gourcuff. C’était un type agréable. Mais il a souffert du décalage entre son niveau et l’étiquette qu’on lui a donnée. Ce n’était pas la star annoncée avec son transfert. Tout le problème était là : le décalage entre le prix de son transfert et son niveau”.

Décevant à souhait et face à ce constat d’échec, le Brésilien sera prêté à deux reprises au Brésil. Avant de revenir quelques mois en 2003-2004, sans plus de succès pour finalement filer au Japon, où il retrouvera un peu de lumière. Loin de la Bretagne. Et de ses rêves. Ce couac aura marqué sa carrière, il n’a jamais vraiment rebondi. Mais il a aussi laissé une trace indélébile dans les couloirs de la Piverdière. Et freiné les ardeurs rennaises. “Cette histoire a refroidi un peu monsieur Pinault“, reconnait Pierre Dréossi, qui a été manager général du club breton à partir de 2002. “L’affaire Lucas a compté dans la volonté des actionnaires de ne pas faire de folies. Ça les a refroidis et à juste titre

Cette histoire a refroidi un peu monsieur Pinault

Marqué au fer rouge par cet été 2000 raté, le club rouge et noir a retenu les leçons et changé de stratégie. “Si on a été le premier centre de formation français pendant sept ans, c’était aussi pour ça“, enchaîne Pierre Dréossi. “On était alors plus sur la volonté d’avoir un équilibre financier et on a mis en place une politique de formation. Même si c’était un grand confort d’avoir monsieur Pinault comme actionnaire, il n’y a plus eu de folies dans les salaires ou les transferts, en tout cas à mon époque“.

Comme un symbole, Rennes aura ainsi mis presque 20 ans avant d’accepter de ressortir le chéquier pour acheter un joueur dans les mêmes sphères (ndlr : 21 millions pour Raphinha l’été dernier). Il n’est pas toujours évident de chasser ses vieux fantômes. Et de réaliser le transfert rêvé même en affolant les compteurs. Rennes l’aura appris à ses dépens. “Je pense que ce gamin est venu trop tôt en France et qu’il a explosé. Le championnat de France n’était pas fait pour lui. Ce n’était peut-être pas le bon moment, pas le bon club et pas le bon championnat. Je reste persuadé que c’était un bon joueur“, conclut Di Meco. Bon peut-être. Mais pas le nouveau Ronaldo assurément.

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