De “l’impardonnable négritude” au grand pardon de Trump : Jack Johnson, une histoire américaine

RAGING BOXE – Jack Johnson a ouvert une voie au début du XXe siècle. Premier boxeur noir à décrocher le titre de champion du monde des lourds, il demeure une des grandes légendes de la catégorie reine et fut une grande source d’inspiration pour Mohamed Ali. Pour ce qu’il était sur le ring, mais aussi en dehors : un homme qui ne transigeait pas avec sa liberté. Quitte à passer par la case prison.

Raging Boxe, c’est la nouvelle rubrique d’Eurosport.fr consacrée à la folle histoire de la boxe. Un format bi-mensuel, à retrouver un vendredi sur deux, pour revenir sur les grandes et les petites histoires vécues sur les rings… et en dehors.


Raging Boxe

Ali, le pathétique adieu

05/06/2020 À 09:05

C’était peut-être le tweet le plus consensuel du mandat de Donald Trump. Il a surpris et c’est peu de le dire. Linda Haywood a même cru à une blague. Elle est l’arrière-petite nièce de Jack Johnson, une légende de la boxe, premier champion du monde noir de l’histoire des poids lourds, qui avait passé dix mois en prison en 1920. Son crime ? Avoir aimé une femme qui n’était pas de la même couleur que lui.

Ce 21 avril 2018, quand un cousin l’a appelée pour savoir si elle avait vu le tweet du président, Haywood a dû le relire trois ou quatre fois pour être certaine de bien avoir compris. Sensibilisé par Sylvester Stallone, Trump envisageait bel et bien de gracier à titre posthume ce champion à la vie “complexe et controversée”.

Un mois plus tard, Trump tenait parole. Lors d’une cérémonie organisée dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, en présence de Stallone, mais aussi de Linda Haywood ou encore du Britannique Lennox Lewis, ex-champion du monde des lourds lui aussi, Jack Johnson était réhabilité par la signature du chef de l’Etat américain.

L’évènement reste tout sauf anodin. D’abord parce que Jack Johnson n’était que le 3e cas de grâce présidentielle posthume dans l’histoire. La chose demeure rarissime. Ensuite parce qu’elle émane de Trump et vise Johnson, deux figures extrêmement controversées de leur époque respective, pour des raisons bien opposées.

Ce contrepied “trumpien” était d’autant plus inattendu que Barack Obama lui-même avait refusé d’accorder cette grâce à l’ancien boxeur. On peut même y voir un pied de nez à son prédécesseur, dont le silence avait constitué une immense déception à l’époque pour Linda Haywood, qui menait ce combat de longue date. En cause, d’autres accusations contre Johnson, celles de violences domestiques sur ses deux épouses.

La décision de Donald Trump a dépoussiéré le cas Johnson, peu à peu tombé dans l’oubli “par peur, indifférence ou ignorance de l’histoire“, selon un autre républicain, John McCain, ancien candidat malheureux à la présidentielle et grand défenseur de la cause de Johnson. Il fut pourtant un personnage d’une envergure rare. Un grand champion, qui dut se battre pour se faire accepter comme tel. Un homme libre aussi, arrogant, provocateur, prêt à défier des lois iniques et les préjugés de son temps, qui, même dans une moindre mesure, sont encore parfois ceux du nôtre.

24 mai 2018 : Donald Trump signe la mesure de grâce posthume pour Jack Johnson.

Crédit: Getty Images

Admirateur de Dumas et Napoléon

Jack Johnson est presque né avec la boxe. Quand il voit le jour à Galveston, au Texas, en 1878, le noble art balbutie ses premières paroles. Le premier champion du monde des lourds reconnu, John L. Sullivan, ne sera sacré que quatre ans plus tard, en 1882.

Ses parents sont d’anciens esclaves. Libres mais pauvres. Lui concierge, elle blanchisseuse. Ils ont six enfants. Tous savent lire et écrire. Une première “anomalie”. Un des grands torts de Jack Johnson sera de ne jamais répondre à l’idée qu’on se fait de lui. Passionné de littérature (il a dévoré tout Alexandre Dumas, son auteur préféré), d’opéra et d’histoire, admirateur de Napoléon “parce qu’il est parti de rien pour arriver au sommet comme moi“, dira-t-il, il égratigne l’image du noir stupide, inculte et bon à rien que beaucoup voudraient figer.

Au carrefour des XIXe et XXe siècle, un homme noir qui s’intéresse à ces choses-là ne force pas l’admiration. Il inquiète, est perçu comme une menace contre l’ordre considéré comme naturel des choses. Un noir ne pense pas, dans l’Amérique de ces temps-là. Et s’il boxe, c’est sans espoir de prétendre au titre suprême, celui de champion du monde des poids lourds, le plus grand honneur que l’on puisse alors imaginer dans le sport mondial et le symbole de la virilité moderne. Le champion du monde des lourds se voit ainsi affublé d’une autre couronne, officieuse, celle “d’Empereur de la masculinité”.

“Enfant, personne ne m’a jamais appris qu’un blanc m’était supérieur”

Johnson découvre la boxe à 15 ans. Alors qu’il a trouvé un petit boulot à Dallas dans un entrepôt, son patron, Walter Lewis, est un ancien boxeur. Il lui met le pied à l’étrier et lui offre sa première opportunité. En 1897, à 19 ans, Jack dispute son premier combat chez les professionnels et détruit son adversaire, Charley Brooks, en une poignée de minutes. Quelques années plus tard, fin 1904, il apparaît après une série de 15 victoires comme un des meilleurs poids lourds du pays et le “champion du monde noir des lourds”, un titre très officiel au début du XXe siècle.

Les boxeurs noirs ont alors le droit de combattre pour le titre mondial dans toutes les catégories, sauf les lourds, la plus prestigieuse de toutes. Le suprémacisme blanc refuse de prendre le risque de céder à un champion de couleur un tel honneur. C’est le refus de la peur. “Je ne me battrai jamais contre un noir. Je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai jamais“, clamait John Sullivan du temps où il détenait le titre.

Tout un paradoxe pour Johnson : si la boxe l’a sorti de sa condition, elle lui a jeté la discrimination à la face. A Galveston, gamin, il s’était senti en dehors de ça, comme il l’a écrit dans son autobiographie, In the ring and out, parue en 1927 : “Là où j’ai grandi, j’avais des amis blancs. Je mangeais avec eux, je jouais avec eux, leurs mères me donnaient des gâteaux et je les mangeais à leurs tables. Enfant, personne ne m’a jamais appris qu’un blanc m’était supérieur.”

Le héros de l’Amérique blanche s’appelle désormais James Jeffries. Champion du monde depuis 1899, il jouit d’une popularité inouïe. On le considère invincible. Trop puissant, trop fort. Jack Johnson rêve de le défier. Selon la légende, un soir de 1904, il serait même allé jusqu’à le suivre dans un bar de San Francisco pour lui demander de lui accorder une chance. Jeffries aurait refusé mais, posant 2500 dollars sur une table, il lui aurait dit : “Si tu veux te battre, rejoins-moi dans la cave. Ce sera entre toi et moi. Si tu parviens à remonter l’escalier tout seul, l’argent est à toi.” Vexé, Johnson a tourné les talons.

1899. Quelques jours après la quête du titre mondial des lourds, le nouveau héros de l’Amérique blanche pose élégamment pour la presse new-yorkaise.

Crédit: Getty Images

Un boxeur avant-gardiste

En 1905, Jeffries prend sa retraite. Il a 29 ans. Invaincu et au sommet de sa gloire, le champion estime avoir affronté tous les adversaires blancs valables. Il n’a donc plus aucune raison de rester sur les rings. Le roi s’en va et, symbole ultime de son pouvoir, choisit lui-même ses héritiers : Marvin Hart et le Britannique Jack Root. Lorsque les deux hommes s’affrontent le 3 juillet 1905 à Reno pour la succession de Jeffries, ce dernier leur fait promettre de ne jamais franchir la “Color line”, celle qui impose, par la morale, au champion du monde blanc de ne pas donner sa chance à un challenger noir.

Johnson fulmine. Sa couleur, sa seule couleur de peau lui interdit d’obtenir ce qu’il est persuadé de mériter. Les portes de la gloire se refusent à lui, à cause de son “impardonnable négritude“, comme l’écrira WEB Du Bois, sociologue et historien afro-américain. Sa faute, son tort, c’est donc d’être noir et d’avoir des rêves et des ambitions de blanc. On le surnomme “le crasseux”. Pas parce qu’il est sale. Mais parce qu’il est noir.

De l’avis de tous, il est pourtant un boxeur d’exception. Une allonge interminable avec sa stature de plus d’un mètre quatre-vingt-dix et une rare intelligence, aussi. Son style ? Attendre, défendre, puis mordre quand l’odeur du sang affleure. Toujours au moment opportun. Un schéma déconcertant et avant-gardiste en ces temps où la stratégie principale se résume à la bagarre de rue. Il donnait l’impression d’être “facile” sur le ring et de dominer ses adversaires sans effort.

James Corbett, alias Gentleman Jim, prônait un peu la même approche que Johnson, et il était célébré pour cela. Johnson, lui, est qualifié de paresseux et de lâche pour les mêmes motifs. Dans le documentaire Unforgivable Blackness : The Rise and Fall of Jack Johnson consacré en 2004 à Johnson par Ken Burns, l’écrivain Stanley Crouch pointe la contradiction : “Pour des descendants d’esclaves qui avaient travaillé chaque jour de leurs mains, se faire traiter de paresseux par ceux qui étaient assis sur leur véranda à siroter des cocktails, c’était vraiment quelque chose.”

Burns pris à son propre piège

Jeffries parti s’occuper de sa ferme, le titre mondial est devenu la propriété de Tommy Burns, un boxeur canadien. Lui aussi refuse de se frotter à un adversaire noir, malgré la pression croissante, émanant notamment du roi d’Angleterre lui-même. “S’il refuse d’affronter Jack Johnson, alors ce Burns n’est qu’un bluffeur“, clame Edouard VII. Burns assure ne pas faire de discrimination, mais ne veut pas se battre contre Johnson pour moins de 30000 dollars. Une somme tellement exorbitante qu’elle sera, pense-t-il, rédhibitoire. Il se trompe et va se retrouver pris à son propre piège. En 1908, un homme d’affaires australien, Hugh McIntosh, réunit les fonds pour organiser le combat. Tommy Burns doit accepter.

Il sera doublement perdant. Avant et après le combat. Les tenants du suprémacisme lui tombent dessus, à commencer par John Sullivan. “Que la honte s’abatte sur ce Burns, qui préfère l’argent à l’honneur“, tonne l’ancien champion. “Je vais battre ce negro, aussi vrai que je m’appelle Tommy Burns“, clame le champion. Cocasse, puisque son vrai nom était Noah Brusso. Comme beaucoup de juifs au début du siècle, il avait choisi “d’angliciser” son patronyme.

Pour le pauvre Burns, ce sera le combat de l’humiliation. Il a lieu à Sydney au lendemain de Noël, le 26 décembre 1908, à 11 heures du matin. Le championnat du bout du monde. 70000 spectateurs se sont massés au Rushcutter’s Bay Stadium. McIntosh a mis les petits plats dans les grands. Mieux, il coproduit un documentaire autour du combat, le premier de l’histoire de la boxe à être filmé en intégralité.

Compte tenu de l’éloignement, peu de journalistes ont effectué le déplacement, aussi coûteux que chronophage. Un témoin de luxe est toutefois missionné par le New York Herald. Bourlingueur et journaliste à ses heures, l’écrivain Jack London sera le témoin privilégié de cette page d’histoire. A son grand dam. Car l’auteur de Croc-Blanc, s’il se définit comme humaniste et socialiste, est aussi prisonnier de la vision contemporaine. “Avant d’être socialiste, je suis un homme blanc“, dit-il. Il vomit les Chinois, les Mexicains et, bien sûr, les noirs. Son racisme assumé transpire dans ses écrits sur la boxe. Il apparaît alors d’une triste banalité. Aux Etats-Unis ou ailleurs. Comme en Australie.

L’écrivain Jack London en 1910.

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La naissance du “trash talking”

Lorsqu’il monte sur le ring, Jack Johnson est accueilli par des huées et des insultes dans une sombre communion. “Crève, sale négro !, Tuez le nègre !” Sûr de lui, le Texan répond à cette foule hostile par des grands sourires et des baisers. Rarement un combat sera apparu aussi inégal. La seule impression visuelle ridiculise presque Tommy Burns qui rend 20 centimètres à son adversaire.

Dès l’entame du 1er round, le Canadien se rue sur Johnson. Cueilli d’un uppercut, il est au tapis en quelques secondes. Johnson s’amuse avec lui. Il pourrait le détruire en cinq minutes, mais prolonge le plaisir. Il lui parle, aussi. Le géant de Galveston est le premier “trash talker” de l’histoire. “Frappe ici, Tommy“. “Plus fort, Tommy“. “Mais qui t’a appris à boxer, Tommy ? Ta grand-mère ?

Au cours de la 14e reprise, la police australienne monte sur le ring pour mettre fin au massacre. Elle ordonne que les caméras ne tournent plus pour ne pas filmer la déchéance de Burns. Le monde ne doit pas être témoin jusqu’au bout du triomphe d’un boxeur noir. Reste qu’à 30 ans, Jack Johnson devient champion du monde des poids lourds et un des personnages les plus célèbres de son temps.

Les mots de Jack London dans le Herald trahissent autant son dégoût que son admiration : “Il n’y a jamais eu de championnat du monde aussi inégal. C’est dur à dire, Tommy, mais pas plus durs que les coups que tu as reçus. Il était trop grand, trop habile, trop intelligent. Il était inattaquable. Ses bras longs, sa taille, son regard froid n’ont cessé de mettre Burns en difficulté.” Puis London conclut par un appel au secours, destiné à James Jeffries, le champion invaincu mais retraité, désormais espéré comme le sauveur de l’honneur blanc : “Il doit sortir de sa ferme et ôter ce sourire du visage de Johnson. Jeff’, c’est à toi maintenant…

Le premier “combat du siècle”

Après le “non” surgit l’argument du “oui mais”. Oui, Jack Johnson est champion du monde, mais le vrai champion reste Jim Jeffries. Tous ses successeurs ne le sont que par défaut. Johnson ne demande pas mieux. Qu’on lui amène Jeffries. L’affrontement fait saliver. Ce sera, officiellement, le tout premier “combat du siècle”. Le fermier se laisse convaincre par l’argent et son ego. Difficile de résister quand tout un pays vous réclame et qu’un type vous met une fortune sous le nez.

Tex Rickard, premier grand promoteur de l’histoire de la boxe, a rassemblé une somme colossale pour monter le match. Jack Johnson, bien que champion, accepte d’être moins payé. L’important est ailleurs pour lui. Malgré tout, pour la première fois, deux boxeurs vont dépasser les 100 000 dollars de gain pour un combat.

Jeffries – Johnson : Le match du siècle.

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Pour magnifier l’évènement, il faut une date à la hauteur. Ce sera le 4 juillet, jour de la fête nationale, dans le Nevada, à Reno, “la ville du péché”. La petite enceinte, montée de toutes pièces, ne pourra contenir que 20000 personnes. Ils seront le double à “assister” au combat au pied du stade, pour en saisir au moins la clameur. Les billets s’arrachent au marché noir. L’effervescence atteint des proportions délirantes. “Jamais il n’y a eu de plus grand combat, et sans doute n’y en aura-t-il jamais de plus grand, écrit Jack London. Tout homme sensé aimant la boxe se doit absolument de se rendre à Reno.”

Johnson a reçu des menaces de mort en cas de victoire. Le sheriff de Reno et ses adjoints doivent confisquer toutes les armes à feu avant l’accès aux tribunes. Comme à Sydney, la marée blanche, peuplée de chapeaux pour se protéger du brûlant cagnard du Nevada, passe son temps à injurier le champion du monde. Jim Corbett, qui a pris place dans le coin de Jeffries, n’est pas le dernier à l’alpaguer verbalement. Mais rien n’atteint le grand Jack. Sans se départir de son sourire provocateur, il pilonne Jeffries, dont le style agressif se heurte à la défense impénétrable de Johnson.

Jack Johnson à sa montée sur le ring pour affronter Jim Jeffries.

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La victoire contre Jeffries, sommet de sa gloire

Très vite, l’issue de ce débat à sens unique ne fait aucun doute. Si Johnson prolonge le combat, ce n’est là encore que par crainte des représailles d’une foule hostile. Il donne même l’impression de ne pas prendre au sérieux l’évènement. Il rigole, semble s’amuser. A John Sullivan, installé au premier rang, il lance : “Alors John, je croyais que ce type savait cogner ?” Jeffries fait preuve d’un grand courage, mais ses cinq années loin des rings l’ont alourdi. Lent, emprunté, moins puissant, il n’a rien d’autre à proposer que sa volonté.

Au terme du 14e round, l’ancienne idole, le nez cassé et les yeux presque fermés, regagne son coin le corps maculé de son propre sang. Cette fois, Jack Johnson peut l’achever. Dans la reprise suivante, il expédie par trois fois au sol un Jeffries hagard, empêtré dans les cordes. Jamais, dans sa carrière, il n’avait été au tapis. Son clan, Corbett en tête, finit par jeter l’éponge pour abréger ses souffrances.

C’était un spectacle pitoyable, se lamentera Jack London. Tandis que Jeffries restait étendu en travers des cordes, un même cri s’échappa de la poitrine d’un grand nombre de spectateurs. A ce cri se mêlaient des larmes et une abjecte déception.” Détruit sur le ring, Jim Jeffries reconnait humblement sa défaite. Sans chercher la moindre excuse, il rend même hommage à son bourreau : “Même à mon sommet, je n’aurais pas pu battre ce gars.”

Jack Johnson est au sommet de sa gloire. Il les a tous battus. Il restera champion du monde durant sept ans. Symbole ironique de sa totale domination, un “Championnat du monde des lourds des blancs” sera bientôt créé, le vrai titre étant inaccessible. Mais ce 4 juillet 1910 marque, sans qu’il le sache encore, le pic de sa carrière comme de sa vie. Les ennuis vont commencer. Une vaguelette, d’abord. Une lame de fond, bientôt.

Reno, 4 juillet 1910. Jeffries à terre, au pied d’un Johnson triomphant. Une des images les plus célèbres de l’histoire de la boxe.

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Le “Mann Act”

Car si le boxeur Johnson dérange, l’homme insupporte davantage encore. Le fond (un noir champion du monde) relève déjà de l’insupportable. La forme, elle, est vécue comme intolérable. En dehors du ring, le champion du monde ne se comporte pas non plus comme les blancs le souhaiteraient. Il s’habille avec des vêtements de luxe, porte d’énormes bagues à ses doigts. Il raffole des voitures derniers cris.

Qu’il exhibe sa réussite, son argent et sa gloire dans la vie de tous les jours s’avère plus pénible encore que de le voir démontrer sa supériorité pugilistique. Son “impardonnable négritude” l’est d’autant plus qu’elle s’affiche fièrement. Puis Johnson est d’une arrogance folle. Quand la comète de Halley passe à portée de l’œil humain en avril 1910, il reste couché. “Elle repassera un jour, dit-il. C’est moi qu’il faut regarder, car vous n’en verrez jamais un autre comme moi.”

La transgression suprême, le Texan la commet dans sa vie privée, en sortant avec des femmes blanches. La provocation de trop, celle qui précipitera sa perte. Jack Johnson ne voit rien venir, mais le piège va se refermer sur lui. En 1912, sa femme, Etta, plonge dans la dépression à cause des infidélités, des coups répétés de son mari et de la mort de son père. Elle se suicide d’une balle dans la tête. C’est l’occasion que les nombreux ennemis du roi des lourds attendaient. Une campagne politico-médiatique s’engage pour dénoncer les mariages entre blancs et noirs. Le président Wilson menace de les interdire.

Quelques semaines plus tard, le champion repart de Las Vegas avec Lucille Cameron, une jeune femme de 18 ans. Blanche, elle aussi. C’est une de ses maitresses qui, à l’occasion, charme les clients du Cafe de Champion, le restaurant ouvert par Johnson à Chicago. Il est ferré. Le géant de Galveston tombe sous le coup du “Mann Act”, une loi interdisant à un homme de sortir d’un Etat avec une autre femme que la sienne. Lucille Cameron deviendra son épouse, mais elle ne l’est pas encore.

Lucille Cameron et Jack Johnson.

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“Ils ont bien crucifié le Christ, alors pourquoi pas moi ?”

Jack Johnson est arrêté et inculpé de douze chefs d’accusation, dont proxénétisme et corruption. Son procès se tient au printemps 1913. Jack fait encore le beau, toisant jurés et juges comme ses adversaires sur le ring. Condamné à un an et un jour de prison, il lâche : “Ils ont bien crucifié le Christ, alors pourquoi pas moi ?” C’est cette sentence que le stylo de Donald Trump effacera 105 ans plus tard.

Avant son appel, Jack le sulfureux file au Canada avec Lucille et son manager. Le trio gagne l’Europe. Johnson s’installe à Paris, effectue plusieurs combats, rencontre un jeune boxeur de 19 ans dont la France sera bientôt folle. Il s’appelle Georges Carpentier. Mais il finit par s’ennuyer. S’il ne regagnera les Etats-Unis qu’en 1920, le boxeur revient sur le continent américain dès 1915.

Cette année-là, à la Havane, il perd sa couronne mondiale en s’inclinant contre Jess Willard par K.O. dans la… 26e reprise. Le champion déchu aurait, dit-on, tout fait pour perdre, espérant davantage de clémence de la justice américaine s’il regagnait le pays débarrassé de son étiquette de roi des poids lourds. Moins glorieux, moins gênant, espère-t-il. Il purgera tout de même dix mois de prison.

Quand il en sort, il a 42 ans. Son ère glorieuse est derrière lui. Mais jamais il ne cessera vraiment de boxer. Son dernier combat professionnel date de 1931, à 53 ans. En 1945, au Madison Square Garden, il livre encore une exhibition de trois rounds contre Joe Jeannette, un des rivaux de sa jeunesse. Un an plus tard, le 10 juin 1946, il trouve la mort dans un accident de voiture en Caroline du Nord. Il avait 68 ans.

1915 : Jack Johnson à terre face à Jess Willard. La fin d’un règne de sept années.

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Uncle Tom Johnson

Personnage complexe, controversé et fascinant, Jack Johnson est une des figures majeures “non seulement du sport américain, mais de l’histoire américaine du début du XXe siècle“, estime le New York Times à sa mort. Pour ce qu’il était autant que sa manière d’être, il a brisé des barrières. Si l’ennemi public numéro un des suprémacistes blancs a tant inquiété, c’est autant par la crainte de l’inspiration qu’il pouvait insuffler que pour ses propres agissements.

Pourtant, il a entretenu des rapports ambivalents avec la communauté afro-américaine, comme personne ne l’appelait encore. Adulé à son retour de Sydney lorsqu’il est devenu champion du monde (une gigantesque parade avait été organisée à Harlem), il a parfois été perçu comme une menace jusque parmi les siens à cause de ses prouesses sur le ring ou de son attitude provocatrice.

Dans les jours suivant sa victoire contre Jeffries à Reno, des émeutes éclatent dans tout le pays. Les blancs, humiliés par la victoire de Johnson, s’en prennent à des noirs à Pittsburgh, New York, Saint-Louis ou en Louisiane. En réplique, des noirs attaquent des blancs à leur tour. Au total, 50 villes dans 25 Etats sont touchées. On dénombre au moins 20 morts et des centaines de blessés. Au XXe siècle, deux évènements ont provoqué des émeutes raciales incomparables par leur ampleur : la mort de Martin Luther King et le combat Johnson – Jeffries.

Lui-même ne s’érigeait pas en héros noir mais en homme libre. “C’était quelqu’un qui refusait d’être défini par sa race“, expliquait l’historien américain Randy Roberts, auteur en 1983 d’un livre sur le champion. Son désir de liberté et d’émancipation était d’abord le sien. Il avait l’âme d’un empêcheur de haïr en rond, pas celle d’un guide. Johnson verra même d’un mauvais œil l’émergence de Joe Louis dans les années trente. Il aurait voulu rester à jamais le seul champion du monde des lourds noir. Personne n’a autant critiqué Louis que lui, allant même jusqu’à souhaiter l’arrivée d’un “nouvel espoir blanc pour le stopper”. Plus à un paradoxe près, on le surnommera même “Uncle Tom Johnson” pour cette prise de position iconoclaste et incompréhensible aux yeux des noirs dans l’entre-deux-guerres.

Ali était Johnson réincarné

Comme homme et comme boxeur, il deviendra pourtant une source d’inspiration malgré lui. Un certain Mohamed Ali a répété à l’envi combien il se reconnaissait en Jack Johnson, sur le ring et dehors. “Celui qui croit en la réincarnation voit à l’évidence Johnson dans Ali“, écrira en 1988 le magazine Ring, en couronnant le premier comme le plus grand poids lourd de tous les temps devant le second. Dans un entretien à L’Express en 2011, Randy Roberts rappelait cette anecdote savoureuse :

Quand Ali remonte sur le ring, après avoir été condamné pour son refus de faire la guerre au Vietnam, il rencontre Jerry Quarry, un poids lourds blanc, qu’il bat par arrêt de l’arbitre. A chaque fois qu’il le touche, il dit : “Jack Johnson is here, is here!” (Jack Johnson est là, il est là).”

Il n’est pas plus pertinent ou utile de faire penser les morts que de les faire parler mais, en 2018, certains se sont demandé si Jack Johnson aurait apprécié de devoir sa grâce à une personnalité comme Donald Trump ou même d’être simplement gracié. Sa pensée, comme sa boxe, était insaisissable.

De Reno à Galveston, de la prison de à la Maison Blanche, l’ombre du géant de Galveston et la portée symbolique de son destin continuent d’agiter la mauvaise conscience de l’Amérique, toujours fréquemment prise de spasmes nés de cette question brûlante. Il y a tout juste un siècle, Jack Johnson croupissait en prison. Interviewé depuis le pénitencier, il ne s’était défini ni comme noir ni comme boxeur. “Souvenez-vous que quoi que vous écriviez à mon sujet, disait-il, j’étais simplement un homme.”

Jack Johnson (1878 – 1946)

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