Dakar: comment les femmes pilotes vivent-elles les restrictions de liberté en Arabie saoudite?

Dans la tête, le dilemme: se réjouir d’avoir l’opportunité de tenir un volant ou un guidon dans la course la plus prestigieuse et mythique du genre ou garder le goût amer d’une conduite qui se fera dans un pays où les femmes sont encore montrées du doigt – voire bien pire – quand elles tentent de s’installer au poste de conductrice dans leur vie quotidienne? Drôle de sentiment au moment de prendre le départ de cette édition du Dakar pour les huit femmes pilotes inscrites sur la liste des participants.

La volonté de véhiculer l’image d’un pays ouvert

“Ce fut une surprise à l’annonce de l’organisation du Dakar ici, parce que je sais que les femmes ne peuvent y conduire que depuis deux ans, confiait avant le départ Laia Sanz, qui participe pour la neuvième fois à la course sur sa moto. Mais je pense que c’est positif que nous soyons ici au final. Je pense que nous pouvons aider, en montrant que les femmes peuvent être compétitives, fortes. Je suis heureuse de représenter les femmes ici.”

Un discours qui va de pair avec la volonté du comité organisateur et des autorités saoudiennes: en résumé, c’est une question d’image. Comme le Qatar avant elle, l’Arabie Saoudite doit combler un déficit médiatique en tentant de bâtir des ponts entre la société dite occidentale et sa vision réputée traditionaliste… voire radicale. Et le Dakar fait office de vitrine internationale.

Pas de voile obligatoire dans les lieux publics

“C’est vrai qu’on s’est posé des questions, surtout en tant que femmes, explique Camelia Liparoti, pilote italienne de SSV et à la tête du seul équipage 100% féminin de cette édition toutes catégories confondues. Et finalement c’est super, on est assez à l’aise. Pour l’instant en tous cas, tout est positif.”

En concédant avoir anticipé les demandes de port de voile: “Je m’attendais à ça donc je suis partie un peu à l’aventure les premiers jours, dans les centres commerciaux, sans voile, raconte-t-elle. Avec les cheveux blonds, les yeux clairs. Je me suis dit que j’allais voir les réactions… et finalement non. J’ai demandé un peu aux filles à l’hôtel, elles m’ont raconté que six mois plus tôt, une loi avait rendu le voile facultatif. Ce n’est plus un problème.”

Le sport, un moyen de communication idéal

Le prince Mohammed Ben Salmane, trentenaire intronisé en 2017, affiche des projets de long terme pour son pays: mais la politique et la géopolitique passent par l’ouverture à l’extérieur. Et le sport est un vecteur porteur en matière d’image. Outre le Dakar (avec un bail de cinq ans), l’Arabie Saoudite a fait des événements sportifs une aubaine sur le plan de la communication.

Le pays accueillera cette semaine la Supercoupe d’Espagne nouvelle formule (à quatre équipes, avec demi-finale et finale) et donc le Barça, le Real, l’Atlético et Valence. Puis le Saudi International en golf à partir du 30 janvier, le Saudi Tour en cyclisme – la nouvelle épreuve made in ASO –  et avait déjà accueilli la revanche entre Anthony Joshua et Andy Ruiz le 7 décembre. Un des chaînons du plan “Vision 2030” du dirigeant saoudien, qui visent à développer les échanges économiques avec l’extérieur pour contrer la baisse des revenus issus des énergies fossiles.

Des avancées mais pas encore de révolution

Si de vrais efforts sont fait sur un plan humain, l’Arabie Saoudite est encore loin du compte. Le pays était classé 141e… sur 145 dans le classement 2018 du forum économique mesurant l’égalité hommes-femmes. Reste que depuis deux ans, les femmes peuvent y conduire – ou du moins y sont autorisées par la loi, la plupart étant soumises au tutorats et donc devant obtenir l’autorisation de leur père ou mari pour prendre le volant – peuvent bénéficier d’un passeport (sans véritable liberté de mouvements pour autant) et certaines, courageuses, tombent désormais le voile.

“Mohammed Ben Salmane a profité d’arriver au pouvoir alors que ces mesures étaient déjà dans les tuyaux, explique à France Info Quentin de Pimodan, spécialiste du Moyen Orient. Si vous prenez l’autorisation donnée aux femmes de conduire, on trouvait déjà un article de la Saudi Gazette qui en parlait en 2013, au détour d’un sujet sur les femmes bédouins obligées de prendre le volant.”

“On pourra juger après”

“Il y a un message positif. On voit que l’Arabie Saoudite ouvre les portes et est heureuse de recevoir le Dakar, avec tout ce qui en fait partie: les femmes, un équipage 100% féminin, un couple marié dans une voiture… c’est une très bonne possibilité pour se rapprocher. Si j’ai eu de l’appréhension? Non, et j’espère que les autres non plus, insistait fin novembre Andrea Peterhansel, épouse de Stéphane qui a finalement dû renoncer à jouer les copilotes pour raisons de santé. On pourra peut-être juger après mais là, on se sent bienvenues. On sent cette envie du pays de montrer son désert, de préparer un terrain de jeu exceptionnel.”

Un terrain de jeu qui n’en est pas un pour tout le monde. En 2018, la fondation canadienne Thomson-Reuters a classé l’Arabie Saoudite cinquième pays le plus dangereux du monde pour les femmes. On y arrête toujours des femmes pour “indécence” et la grande majorité d’entre elles sont encore soumises au bon vouloir de leur “tuteur”. Difficile de leur dire que voir une poignée d’occidentales conduire sur une course de rallye leur changera la vie.

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