Cyclisme: l’avenir incertain des petites courses du calendrier professionnel

Le cyclisme professionnel est un écosystème fragile. Un colosse aux pieds d’argiles reposant sur sa plus grande épreuve, le Tour de France. En temps normal, cela fait déjà des victimes. Exemple avec le Tour de Picardie, absorbé, sur l’autel de la fusion des régions, par les 4 jours de Dunkerque en 2017. La nouvelle super-région des Hauts de France ne souhaitait plus donner des crédits pour les deux courses. Il avait alors fallu faire un choix. Le Tour de Picardie disparaissait et laissait derrière lui un palmarès gargantuesque. Indurain, Vinokourov, Boonen, Hinault, Stablinski, Bouhanni ou encore Démare. Et toute une terre de vélo orpheline. 

Imaginez alors l’hécatombe en temps de crise. Du côté des courses encore en lice pour 2020, comme le Tour du Limousin Nouvelle-Aquitaine prévu du 18 au 21 août, on se félicite tout du moins de l’espoir de pouvoir encore avoir lieu comme prévu, ou presque. Car avec les ajustements du calendrier World Tour (Première division du vélo), et notamment le report en août du Criterium du Dauphiné (on ne connait pas encore la date exacte), principale épreuve de préparation au Tour de France, les épreuves initialement prévues à ce moment-là de la saison sont dans l’incertitude. “On attend toujours une officialisation du calendrier UCI pour savoir ce que l’on fait, explique ainsi Christophe Gibeau, délégué à la sécurité sur le Tour du Limousin Nouvelle-Aquitaine. On va peut être devoir avancer la course d’un ou deux jours, mais c’est un vrai casse-tête pour tout caler correctement et on espère savoir au plus vite”. 

“On a besoin d’une date”

Un casse-tête certes moins important que pour une course de trois semaines aussi imposante que le Tour de France, mais un casse-tête malgré tout. “On a besoin d’une date pour avancer sur les dossiers, pour boucler l’évènement avec chacune des collectivités qui doivent accueillir la course. Et pour voir avec les bénévoles aussi s’ils pourront être avec nous. Ils sont près de 2.000 en tout sur l’ensemble des quatre jours de course. Mais avec cette crise, auront-ils leurs jours de vacances ? Pourront-ils être présents au moment où la course se déroulera ? C’est là toute la question.” “Si on peut le faire, on le fera, poursuit le patron de l’épreuve Claude Fayemendy. Car notre passion elle, n’a aucun prix, mais c’est vrai que ça risque d’être extrêmement compliqué à organiser comme ça, à peine trois mois à l’avance”. 

En parallèle, se posent inévitablement des questions pour l’avenir de ce genre d’épreuves. Car le vélo, s’il attire un nombre très important de spectateurs, ne fait pas d’argent avec la billetterie, puisqu’il est gratuit. Il en récupère assez peu sur le front du merchandising, hormis sur les grosses épreuves du calendrier. En général, les fonds viennent sur les petites courses professionnelles, pour la plupart, des collectivités territoriales et des partenaires privés. Et les coûts d’organisation sont parfois très importants. Le budget du Tour du Limousin Nouvelle-Aquitaine, en l’occurrence, est fixé à 800.000 euros par an. Et comme pour toutes les autres courses, il dépend de la générosité des collectivités territoriales et aussi de celle des partenaires privés. En l’occurrence, 120 entreprises pour le Tour du Limousin Nouvelle Aquitaine, qui permettent de financer l’épreuve à hauteur d’un quart des fonds nécessaires. “On a beaucoup de petits partenaires, des entreprises locales, et on ne sait pas ce qu’ils vont devenir, s’inquiète Claude Fayemendi. C’est sûr que la première chose qu’une entreprise va supprimer avec cette crise, c’est son budget communication, et donc notamment les crédits qu’elle pourrait nous allouer pour être visibles sur le bord des routes”. 

“Si on a moins de budget, il va falloir resserrer les boulons”

Alors comment feront-elles, toutes ces courses, à l’avenir si leur budget est à ce point remis en cause ? “Aujourd’hui, on a les reins solides, on a de la trésorerie, donc je pense qu’a court terme notre épreuve n’est pas menacée, même en cas d’annulation cette année, explique Claude Fayemendi. Mais elle sera quoi qu’il arrive fragilisée. Si on a moins de budget, il va falloir resserrer les boulons. Il y aura peut être moins d’équipes, moins de réceptions, etc.” Plus alarmiste, le patron des Boucles de la Mayenne, Pierrick Guesné avouait récemment, toute son inquiétude en vue de l’édition 2021 de sa course. 2020 ayant déjà été annulée, puisque l’épreuve devait se dérouler au mois de mai.

Mais le tableau est-il si sombre pour autant ? Invité samedi midi sur RMC, Jérôme Pineau, patron de l’équipe BnB Hotels Vital Concept, se félicitait que ces courses professionnelles de second rang puissent éventuellement servir de préparation au gotha du peloton cycliste international en vue du Tour de France. Car les courses World Tour seront très peu nombreuses cette année et ne pourront pas se dérouler avant le 1er août, comme l’a récemment indiqué l’Union Cycliste Internationale. Pourtant, les coureurs auront besoin quand même besoin d’accumuler les jours de compétition pour récupérer un semblant de condition avant le Tour de France. 

“Des top coureurs du monde entier” sur la Polynormande?

Prenons l’exemple de la Polynormande, classique du circuit européen qui doit cette année fêter ses 40 ans. Le 16 août, si elle a lieu comme prévu, elle pourrait servir de dernier tremplin ou presque à un tas de coureurs pros qui n’ont pas l’habitude de s’y aligner, l’épreuve étant traditionnellement placée trois semaines après la fin de la Grande Boucle. “Les trois meilleures équipes françaises viendront, ça c’est sûr, explique Gaël Morel, co-président de l’épreuve. Mais on est en contact avec le reste des équipes de première division mondiale, et on pourrait revenir vers elle et leur formuler de nouvelles invitations si la course a bien lieu. Avoir des top coureurs du monde entier, ce serait génial pour nous… à condition qu’il y ait du public.”

Car la question sanitaire se pose aussi pour les petites courses. Et en particulier pour la Polynormande. Au départ d’Avranches, dans le département de la Manche, elle se compose notamment de 12 tours d’un circuit principal avec à chaque fois des passages dans la localité de Saint Martin de Landelles. “Chaque année, il y a évidemment beaucoup de monde au bord de la route, poursuit Gaël Morel. Sauf qu’on ne sait pas si on aura le droit d’organiser avec du public ou pas. Si on nous contraint au huis clos pour raison sanitaire, on préfèrera annuler pour ne pas mettre en porte-à-faux nos partenaires, qui ont besoin s’ils nous donnent de l’argent d’avoir une visibilité auprès du public. C’est notre garantie pour continuer à exister à l’avenir.” 

Car si elle n’a pas lieu en 2020, l’avenir de la Polynormande ne serait pas remis en cause. A l’inverse de certaines épreuves qui salarient à temps plein plusieurs personnes, l’épreuve ne fonctionne que grâce à son armée de 200 bénévoles environ. “A voir ce qu’il adviendra des frais engagés, notamment les droits d’entrée pour être labellisée course UCI. Mais même si on n’en revoit pas la couleur, ça ne serait pas un énorme problème pour notre avenir” conclut Gaël Morel.

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