Coronavirus: pourquoi les médecins du Top 14 sont inquiets pour la reprise

Un questionnaire pour évaluer les dommages psychologiques

Avant de s’attarder sur la forme physique des joueurs du Top 14, les médecins veulent déjà s’assurer que cette crise sanitaire et ce confinement n’ont pas laissé de traces psychologiques chez les joueurs. On peut être un joueur pro, jeune et costaud, tout en étant très affecté par cette période inédite et délicate.

A Toulon, le staff a pris les devants, juste avant le confinement: “Certains jeunes joueurs, célibataires, se sont mis en colocation. Ne serait-ce que pour vivre ce moment particulier à deux ou à trois, dans un appartement, et garder un peu plus le moral, explique Didier Demory, le médecin du Rugby Club Toulonnais. On a aussi des joueurs étrangers. Pour eux, c’est très déstabilisant. Ils sont dans un pays étranger qui traverse une crise et dans lequel ils ne maîtrisent pas tous les codes. Surtout, ils sont loin de leur famille, ce qui crée beaucoup d’inquiétude alors qu’on est face à une pandémie mondiale.”

Elliott Rubio, médecin du Stade Français, confirme: “Il faudra qu’on ait un œil et qu’on trouve des outils pour évaluer ces joueurs-là, afin de voir l’impact psychologique que cette crise a eu. Ce sont des athlètes habitués à un rythme soutenu, parfois à un statut et à une notoriété. Ils sont nourris à des objectifs à court et moyen termes. On se retrouve avec des joueurs qui, aujourd’hui, s’entraînent du mieux qu’ils peuvent, mais ne savent pas trop pourquoi ni pour quand.”

Les médecins s’accordent à dire qu’il y avait un manque, dans les clubs de Top 14, au niveau du suivi psychologique. Selon nos informations, un questionnaire très précis est donc en préparation au sein de la commission médicale de la LNR. Il sera identique pour tous les clubs, et distribué très prochainement. L’objectif est de détecter des symptômes d’angoisse, de dépression ou de chocs psycho-traumatiques liés à cette crise.

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Le dépistage, une obligation…

La question des tests fait débat. Elle est pourtant essentielle et consistera la base de toute reprise de l’entrainement. Il s’agira d’identifier les joueurs qui ont contracté le virus et ceux qui ne l’ont pas eu afin de savoir qui est susceptible d’être immunisé. Cela permettra aussi de suivre avec attention tous les joueurs, même ceux qui n’ont pas de symptômes mais qui pourraient être porteurs du virus. La mission se veut large, complexe et pourrait être mal perçue par le grand public.

Pour Jacques Giordan, le médecin coordinateur du MHR, le sport ne doit pas être un monde à part. “On s’inscrit dans la population générale, explique le membre du staff médical montpelliérain. Par rapport aux joueurs de rugby et aux sportifs en général, il y aura des gens prioritaires pour effectuer ces tests et ces examens, notamment dans les Ehpad. La santé prime sur le jeu.”

… et beaucoup de questions

Plusieurs médecins ont déjà soulevé, en interne, ces préoccupations éthiques et déontologiques. Certains clubs reconnaissent aussi que ces tests ne seront efficaces que s’ils sont nombreux (joueurs, staff, personnel administratif, etc.) et très réguliers. Ce qui engendre un coût important, si ces tests sont effectués dans un cadre privé.

“Le joueur ne vit pas dans une bulle, il a une famille, une femme, des enfants, une vie sociale, ajoute le Toulonnais Didier Demory. Est-ce qu’il pourra encore avoir un rapport avec les journalistes et accorder des interviews? Je ne parle même pas du lien avec les supporters, des séances de dédicaces ou des matchs avec du public.” Les frissons d’une descente de bus au Stade Mayol ne sont pas prêts de revenir… La perspective d’une finale au Stade de France, même fin août, ne ravit pas les médecins du Top 14.

Des séquelles cardiaques pour tous les contaminés?

Concernant les tests, les clubs de Top 14 naviguent à vue. “Cette mise en place des examens est très longue et les tests sérologiques ne sont pas encore validés, explique Jacques Giordan, médecin coordinateur de Montpellier avant de détailler son propos. On va se retrouver avec trois groupes. Un groupe négatif, que l’on pourra entraîner, avec prise de température matin et soir. Un groupe positif au virus, avec des joueurs contagieux qui devront donc être isolés. Et un groupe de garçons probablement immunisés, mais à qui il faudra aussi faire réaliser des examens cardiaques poussés.”

Il sera effectivement recommandé d’effectuer sur les rugbymen et autres sportifs une batterie d’examens cardiologiques pour éviter tout risque de myocardite: électrocardiogramme, test d’effort, IRM du cœur.

Une étude sur l’impact du Covid-19 sur les sportifs

La commission médicale de la LNR prend en considération tous les doutes qui existent sur le plan cardiaque, comme l’explique encore Didier Demory. Dans un sport comme le rugby, où les chocs sont nombreux et le rythme est intense, le sujet est sensible et pris très au sérieux.

“Les spécialistes se demandent si l’infection au Covid-19 peut engendrer une trophicité cardiaque, indique le médecin du RCT. C’est une question, et on se doit d’y apporter une réponse. Une étude sur « le coronavirus et le sportif de haut niveau » est en cours. Il y aura un suivi pour les joueurs qui ont une sérologie positive afin de s’assurer que tout va bien au niveau du cœur.”

Des entraînements adaptés et des précautions drastiques

Les staffs de Top 14 se préparent à changer radicalement le quotidien des entraînements. Et tout ce qu’il y a autour. Arriver en tenue, prendre sa douche à domicile, éviter les repas et les collations en collectivité, toutes les hypothèses sont envisagées… 

Au Stade Français, Eliott Rubio avoue que la reprise pourrait se révéler épique. “Il va falloir revoir l’utilisation des vestiaires, des parties communes, de la restauration. Ça va être une somme de challenges que l’on va devoir affronter, explique le médecin du club parisien. Ce sera très compliqué, et dans tous les secteurs du club. Sans oublier les soins, les réunions vidéos, etc. Tous ces moments où il faudra respecter les distances barrières, je ne sais pas comment on va faire!”

Alexis Palisson lors d'un exercice individuel

Un sentiment partagé par son homologue héraultais. “On est vraiment dans l’inconnu, reconnaît Jacques Giordan. D’ailleurs, on ne sait pas encore s’il faudra s’entraîner avec des masques…”

Des entraînements en limitant les contacts ou en groupes réduits, le défi est-il vraiment possible en rugby? “En Allemagne, les footballeurs ont interdiction de tacler et ils ont repris l’entrainement avec des mesures de distanciation, rappelle Didier Demory. Deux mètres minimum entre chaque joueur, en football, ça peut aller pour se faire des passes. En rugby, cela paraît compliqué avec les mêlées, les touches et les plaquages. Il y aura un avant, et un après. Ce n’est pas comme une grippe, où l’on sait qu’il faut être vigilant entre décembre et mars. Des études nous montrent que cette crise du coronavirus peut durer ou provoquer quelques pics. Si un joueur est atteint, on met toute l’équipe en quatorzaine? Ainsi que le staff? Il y a beaucoup d’incertitudes.”

Limiter les risques de blessures

Concernant la peur de voir les joueurs du Top 14 se blesser lors de la reprise, là aussi, le message des staffs médicaux se veut unanime. Il ne faut surtout pas précipiter le retour à la compétition, afin de ne pas risquer de provoquer beaucoup de blessures. Un mois de préparation avant les matchs, c’est le grand minimum réclamé par les médecins et préparateurs physiques.

Benoît Hennart est kinésithérapeute et fondateur de Sport Pro Santé, un centre d’entraînement basé à Toulouse, où un accompagnement individualisé est proposé aux rugbymen professionnels. Selon lui, les joueurs sont capables, en solo, de maintenir leur masse musculaire. Mais “le plus grand des problèmes” concerne l’absence d’entraînement collectif.

“Il y a une étude qui a regardé les effets du lock-out, en NFL (un arrêt du football américain pendant plus de 18 semaines, à cause de négociations économiques, NDLR). Ils ont comparé le nombre de ruptures du tendon d’Achille. Sur une saison régulière, il y en avait cinq par an. Suite au lock-out, il y a eu douze ruptures en un mois! Les tissus ne sont plus assez stimulés. Tout d’un coup, on remet à un haut niveau le stress mécanique, et ça pète.”

Les médecins craindront les gros plaquages lors de la reprise

Benoît Hennart et ses confrères craignent les contacts, les fameux tampons, auxquels le corps doit se réadapter après chaque intersaison pour éviter les “béquilles, lésions musculaires ou tissulaires”. L’entretien physique à la maison ne remplacera jamais le terrain. “Courir, pousser, sauter, résume Didier Demory avant de prévenir. Il nous faudra du temps.”

Retrouver le niveau sans forcer

Même pour les clubs dont la saison est terminée, et qui ne reprendraient la compétition qu’un peu plus tard, le risque de blessure sera important. Du côté du Stade Français, on veut prendre le temps pour préparer les joueurs au mieux. “A Paris, il y a des contraintes qui sont plus importantes qu’en province, précise Eliott Rubio. Ici, il y a eu des restrictions de sorties notamment pour la course. Les joueurs ont des logements de plus petite taille et il est plus difficile pour eux d’avoir du matériel. On va récupérer des joueurs qui seront complètement désentraînés et qu’il faudra les ramener à leurs niveaux de performances antérieurs, mais sans trop les pousser non plus.”

Tout un programme. Et tant d’incertitudes, qui conduisent de nombreux acteurs du rugby à se demander s’il est bien raisonnable d’envisager une reprise du Top 14 dès cet été.

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