“Coin flip” pour Magic, draft du siècle et blessure : la naissance des Bulls de Jordan

19 avril 1979. Rod Thorn, le manager général des Bulls, est installé dans son bureau du 13e étage du siège de la franchise de Chicago, sur Michigan Avenue. Il est en duplex téléphonique avec Larry O’Brien, le commissioner de la NBA, et Bill Sharman, représentant les Lakers. L’objet du jour ? Un tirage au sort pour déterminer qui héritera du premier choix de la draft à venir. Les Bulls ont fini la saison régulière avec un des pires bilans de la Ligue. Los Angeles, à l’inverse, est en playoffs, mais se retrouve en position de décrocher le gros lot grâce à un trade avec les New Orleans Jazz, trois ans plus tôt.

C’est un de ces moments susceptibles de changer le cours de l’histoire. Alors Chicago a effectué un sondage auprès de ses supporters : préférez-vous pile ou face pour le tirage au sort ? Face, ont répondu les fans. Rod Thorn aurait choisi pile, mais il s’incline. “Je ne sais pas pourquoi, mais je choisissais toujours pile quand il fallait jeter la pièce. C’est tout l’ironie de cette histoire“, sourira Thorn (bien) plus tard.

Depuis New York, Larry O’Brien annonce le déroulement du tirage. Si les deux équipes ne se mettent pas d’accord et souhaitent toutes les deux le même côté de la pièce, il y aura un premier “coin flip” pour déterminer qui aura le privilège de choisir pile ou face.

O’Brien : Chicago, souhaitez-vous choisir ?

Thorn : Oui, nous aimerions beaucoup puisque nous avons consulté nos fans.

O’Brien : Los Angeles, êtes-vous d’accord ?

Sharman : Oui, pas de problème pour nous.

Thorn : Nous choisissons face.

O’Brien : OK, gentlemen, je jette la pièce… La pièce est en l’air.

Pile ou face ?

Voilà à quoi tient et se joue les destins de deux franchises. A ce temps suspendu, infime poignée de secondes dont l’issue déterminera la décennie à venir sur les bords du Pacifique et ceux du Lac Michigan. Dix ans, au moins, à pile ou face. Car cette draft 1979 est de celles dont le premier choix vaut de l’or. Earvin Johnson, baptisé Magic depuis son année de freshman au lycée, envisage à 19 ans de quitter Michigan State pour se lancer dès maintenant en NBA. Depuis Pete Maravich dix ans plus tôt, aucun joueur universitaire n’a davantage excité les pupilles. Ce Magic, Bulls et Lakers en rêvent.

Magic Johnson à 19 ans, à son arrivée à Michigan State.

Magic Johnson à 19 ans, à son arrivée à Michigan State.Getty Images

La pièce retombe. Thorn ne se souvient pas avoir entendu l’annonce de Larry O’Brien mais, très vite, il a perçu une clameur et des cris de joie dans le téléphone. Il a vite compris qu’ils émanaient de la côte ouest. La pièce est retombée côté pile. Assis dans son large fauteuil, Thorn s’est penché, laissant tomber de dépit sa tête sur son bureau.

Magic Johnson sera évidemment choisi en première position par les Lakers lors de la Draft. Elu rookie de l’année, il décrochera dès 1980 le premier de ses cinq titres NBA avec la franchise californienne. Une ère glorieuse pour L.A. Le temps du showtime. Le nouvel âge d’or de la NBA, aussi.

Les Bulls, eux, vont sélectionner David Greenwood. Ironique, encore. Greenwood, pur angelino, est né et a grandi à Los Angeles et jouait à UCLA. Le pivot californien connaitra une carrière NBA honorable pendant douze ans, mais il n’est pas de ces “franchise players” qui vous changent la vie. Pire, à Chicago, il s’est retrouvé barré par Artis Gilmore, le Jabbar de l’Illinois, taulier de la raquette et star de l’équipe.

Les six stars de la Draft NBA 1979 autour du commissioner Larry O'Brien. Tout à droite, David Greenwood, le choix des Bulls. Magic Johnson est le 3e en, partant de la droite.

Les six stars de la Draft NBA 1979 autour du commissioner Larry O’Brien. Tout à droite, David Greenwood, le choix des Bulls. Magic Johnson est le 3e en, partant de la droite.Getty Images

Magic serait-il venu à Chicago ?

Magic Johnson à Chicago. Tout eût été différent. Pour les Bulls. Les Lakers. La NBA. A moins que… “Je ne serais pas allé jouer là-bas, je serais retourné à la fac“, jurait Magic en 1991 avant d’affronter Chicago pour ce qui sera sa dernière finale. C’est vrai, Johnson ne rêvait alors que de Los Angeles. Il détestait le froid, la neige, le vent et avait soupé de tout ça dans le Michigan. “Un jet de pièce a changé ma vie !“, souriait-il alors. Et pas que la sienne.

A Chicago, tout le monde est pourtant convaincu que Magic serait venu. “Tous les contacts que nous avions avec lui nous indiquaient qu’il aurait joué pour Chicago, il n’avait plus rien à prouver ni à gagner en NCAA, il voulait passer professionnel. Ça n’a jamais été une source d’inquiétude pour nous“, confiait en 2012 au Chicago Tribune Rod Thorn, alors à la tête des Sixers.

Lors des cinq années suivantes, les Lakers vont remporter deux titres (1980 et 1982) et disputer deux autres finales (1983, 1984). Les Bulls, eux, végètent. Sur la même période, ils ne se hissent qu’une fois en playoffs, en 1981. Le double effet Magic. “Sans lui, les Lakers étaient une bonne équipe mais pas dominatrice, juge Rod Thorn. S’il avait atterri à Chicago, je pense qu’il aurait transformé l’équipe de la même manière, car avec Artis Gilmore et Reggie Theus (drafté en 1978, NDLR), nous aurions été très compétitifs.

Compétitifs, les Bulls ne le sont pas. Quand arrive la draft 1984, ils sortent d’une misérable campagne : 27 victoires, 55 défaites. Le deuxième pire bilan de leur histoire. Foutu pour foutu, ils ont tradé Reggie Theus en cours d’exercice. Le roster a des trous partout mais, Theus parti, le poste de shooting guard s’ajoute à la liste des priorités.

La pire décision de l’histoire de la draft

Le 19 juin 1984, au Felt Forum de New York, se tient celle que l’on considère aujourd’hui encore comme “la plus grande draft de tous les temps”. Cinq “Hall fo Famers” en émergeront, dont trois membres de la future Dream Team de Barcelone.

Aucun doute ne plane sur l’identité du numéro un. Il joue à Houston. En NCAA. Et jouera à Houston. En NBA. Il s’appelle Akeem Olajuwon (le “H” viendra plus tard, après sa conversion à l’islam), mesure 2,13 m, mais galope comme un meneur. Doté de mains soyeuses, le Nigérian sait tout faire. Un an auparavant, déjà nantis du premier choix de la draft, les Rockets avaient sélectionné Ralph Sampson. Un pivot, déjà. Ils formeront les fameuses “Twin Towers” et mèneront Houston jusqu’aux Finals en 1986, avant que les genoux de Sampson ne l’entraînent dans un irrémédiable et précoce déclin.

Olajuwon et Sampson, les Twin Towers de Houston.

Olajuwon et Sampson, les Twin Towers de Houston.Getty Images

Portland dispose du deuxième choix. L’évidence baisse d’un ton. Derrière Olajuwon, deux joueurs figurent dans l’esprit de tout le monde au-dessus du reste de la mêlée : le pivot de Kentucky, Sam Bowie, et l’arrière de North Carolina, Michael Jordan. Chacun a ses arguments. Autant tirer… à pile ou face.

Mais dans le contexte de cette année 84, pour Portland, le choix apparaît presque inéluctable. En 1983, les Blazers ont drafté un certain Clyde Drexler, dont Michael Jordan est une sorte de clone (amélioré, mais ça, personne n’en a encore la garantie). Il fera leur bonheur et sera source de leur plus grand malheur : de peur de se retrouver avec deux stars sur un même poste, ils vont laisser filer Jordan. Un “non-choix” vu comme la pire décision de l’histoire de la draft. Sauf qu’à l’époque, il n’y a pas grand monde pour la remettre en cause.

Le culte des Big men

D’abord parce que Jordan, en dépit de son effarant potentiel, n’a pas montré en NCAA tout ce dont il était capable. La “faute” à son coach, Dean Smith. A North Carolina, le collectif prime sur l’individu. Une blague galope chez les Tar Heels à l’époque : “Quelle est la seule chose au monde qui peut empêcher Michael Jordan de marquer 30 points par match ? Dean Smith.”

Puis la NBA vit dans le culte des “big men”. Malgré l’émergence de Julius Erving dans les années 70 et celle, plus récente, de Magic Johnson, l’idée selon laquelle on ne peut gagner sans un pivot ultra-dominant est profondément ancrée depuis les dynasties de Bill Russell et Wilt Chamberlain. Voilà pourquoi Houston n’a eu aucun scrupule à drafter Sampson puis Olajuwon en douze mois. Mais constituer une telle doublette au poste d’arrière ne viendrait à l’idée de personne. D’autant que les Blazers sont eux-mêmes nostalgiques des années Bill Walton. L’ancien pivot de UCLA a fait leurs beaux jours, jusqu’à les amener au titre en 1977.

Lorsque David Stern, dont c’est la toute première draft, revient au micro pour annoncer le nom du numéro 2, personne n’est surpris d’entendre : “Portland selects Sam Bowie, University of Kentucky.” Le choix ne va pas sans risque. Bowie a un corps fragile. Ses jambes, surtout. Il a passé deux années à l’infirmerie durant sa carrière universitaire. Mais sa dernière saison a rassuré et, quand il est sur le terrain, il aguiche. Bowie sait tout faire. Scoreur, défenseur, excellent passeur… Puis, après tout, les Blazers ont pris leurs précautions avec toute une batterie de tests. Mais en 2012, il avouera à ESPN avoir menti pour ne pas éviter une dégringolade le jour de la draft :

Je vois encore le médecin prendre un petit maillet et me taper sur le tibia gauche. ‘Je ne sens rien, ça va’, je lui disais. Mais j’avais très mal au fond de moi. J’ai menti, c’était peut-être mal, mais j’avais des besoins, mes proches aussi, et je crois que j’ai agi comme n’importe qui l’aurait fait.

Sam Bowie sous le maillot des Blazers.

Sam Bowie sous le maillot des Blazers.Getty Images

Les Sixers offraient Docteur J pour MJ

Souvent blessé, et limité offensivement, Sam Bowie quittera Portland en 1989. Pour la petite histoire, il a failli rejoindre… Chicago en 1992, à la demande de Michael Jordan et Phil Jackson. Les Bulls, lassés de leur faiblesse au poste de pivot, cherchaient à se renforcer dans ce secteur. Bowie reste aux yeux de l’Histoire comme l’hérésie de cette draft 1984. Sentiment renforcé par l’extraordinaire densité de cette cuvée. Car, au-delà de Jordan, les Blazers sont aussi passés à côté de Charles Barkley, John Stockton, voire Alvin Robertson, Otis Thorpe ou Kevin Willis.

Pour Chicago, il n’y a pas à réfléchir. Michael Jordan vient de leur tomber dans les bras. Rod Thorn est toujours le manager des Bulls. Avant de valider le pick de sa franchise, il reçoit quelques alléchantes propositions. L’une d’elles émane de Philadelphie. Les Sixers offrent Julius Erving à la place de ce 3e choix. Docteur J a certes 34 ans, mais il demeure une immense star et un des meilleurs joueurs de la Ligue. Mais cinq ans après l’infortuné “coin flip” pour Magic, Thorn n’aurait raté Jordan pour rien au monde une fois Olajuwon parti.

Chicago tient enfin son “cornerstone player”. Celui autour duquel on construit et peut faire fortune, sportivement et économiquement. The “Lose Bulls” sentent qu’ils vont cesser de faire rire à leurs dépens. Et il ne leur a pas fallu longtemps pour le comprendre, comme l’a raconté Rod Thorn dans le documentaire The 1984 Draft : “Après le premier entraînement de la pré-saison, j’ai reçu un coup de fil d’un des entraîneurs assistants qui m’a dit ‘Rod, tu n’as pas merdé cette année à la draft‘. Finalement, ce ‘coin flip’ perdu pour Magic nous a permis d’avoir Michael. Sans quoi il aurait été hors de notre portée car avec Magic, nos résultats auraient été bien meilleurs.”

Quand le rookie de l’année dérange

Instantanément, Chicago devient l’équipe de Michael Jordan. Talent, charisme, show, leadership, le jeune arrière a déjà tout et assume tout du haut de ses 21 ans. Son aisance frappe. Il n’a pas l’air d’un débutant, comme s’il avait intégré d’emblée les subtilités et les exigences du basket pro. “A Star is born” titre Sports Illustrated dès le mois de décembre 84.

Le vieux Chicago Stadium ne désemplit plus et devient une des “places to be” de la NBA. Après un match Chicago – New York, Bernard King, la star des Knicks et meilleur marqueur de la Ligue en cette saison 1985, glisse : “Tout ce que je peux vous dire, c’est que les habitants de Chicago ont de la chance. Ils vont se régaler.”

Michael Jordan lors de sa saison rookie, en 1985.

Michael Jordan lors de sa saison rookie, en 1985.Getty Images

Avec des stats effarantes (28,2 points, 6,5 rebonds, 5,9 passes), Jordan est désigné rookie de l’année, devant Olajuwon, seul autre débutant à grappiller quelques voix. MJ ne fait pas de l’ombre qu’aux jeunots de sa génération. Les fans l’ont choisi comme titulaire pour le All Star Game 1985. Et des dents grincent. Certains se plaignent de la trop grande attention accordée à l’ancien Tar Heel. Alors, lors du All Star Game, on l’ostracise gentiment. Le ballon arrive rarement jusqu’à lui. Selon les médias, Isiah Thomas aurait mené la fronde, ce que le meneur des Pistons démentira.

Quoi qu’il en soit, Jordan a déjà replacé ses Bulls au cœur de l’attention médiatique à défaut de les avoir remis au centre du jeu sportif. Il est encore trop seul pour cela et ce sera le drame de ses premières saisons. Génial soliste, le numéro 23 peine à trouver des concertistes capables de le suivre. Il flambe, mais n’illumine pas encore son équipe.

L’ailier Orlando Woolridge l’épaule efficacement, mais cette équipe n’est pas de taille à jouer dans la cour des plus grands. Malgré tout, Chicago accroche la 7e place de la Conférence Est et les playoffs pour la première fois depuis quatre ans. Sans y faire de vieux os, certes, avec une défaite 3-1 face à Milwaukee, mais l’objectif est atteint. Le premier effet Jordan.

Le pied en vrac

Sa deuxième saison sera la plus douloureuse de sa carrière, physiquement et psychologiquement, mais aussi celle de la confirmation du talent et du caractère hors normes du personnage. Jordan va y affirmer son génie et son leadership. Dès la fin de l’été, MJ n’est pas content et il le dit. Le nouveau general manager, Jerry Krause, a tradé David Johnson pour George Gervin, que Jordan tient pour un des principaux responsables de la “conspiration” contre lui lors du dernier All Star Game.

La nouvelle star exprime publiquement son mécontentement. Le début d’une relation houleuse avec Krause, où la haine ne sera jamais bien loin, même si les deux hommes sauront toujours mettre leurs griefs de côté dans l’intérêt supérieur de la franchise.

Tout commence mal. Mais tout commence bien. Les Bulls remportent leurs deux premiers matches de saison régulière. Puis vient la catastrophe. Face à Golden State, le numéro 23 se réceptionne mal sur son pied gauche. Le premier diagnostic n’est pas trop alarmant : entorse de la cheville. On parle d’une absence de six semaines dans le pire des cas. Jordan refuse les béquilles, prend presque à la légère sa blessure. Mais la douleur est terrible. Son pied enfle. Des examens complémentaires révèlent la tuile. Jordan a le pied fracturé. Cette fois, c’est en mois que se chiffre son indisponibilité. Ce sera la seule blessure grave de toute sa carrière.

En playoffs avec 30 victoires

On pense sa saison terminée et celle des Bulls avec. Mais Chicago s’accroche, avec Woolridge en homme à tout faire et un jeune rookie amoureux du travail de l’ombre, Charles Oakley. Malgré un bilan maigrichon (seulement 30 victoires), la faiblesse de la concurrence à l’Est permet aux Bulls de se frayer un chemin jusqu’aux playoffs. On n’avait plus vu une équipe en après-saison avec plus de 50 défaites depuis… les Bulls de 1968.

Michael Jordan retrouve les parquets juste avant la fin de la saison régulière. Il a fulminé, rongé son frein. Les deux Jerry, Krause et Reinsdorf, le propriétaire des Bulls, ne voulaient pas le revoir jouer. Pas question de prendre de risques sur le long terme. “J’étais mort de trouille à l’idée qu’il revienne trop tôt et se reblesse encore plus gravement“, avouera le general manager. Au début du printemps 86, deux médecins donnent leur feu vert, mais avec des restrictions en termes de minutes. Un troisième met un stop devant le risque de rechute.

Le truc, dira Jordan en 2012, c’est que je m’entrainais deux heures par jour. J’étais capable de m’entraîner aussi intensément pendant deux heures quotidiennement et à mon retour, ils m’ont fait jouer sept minutes par mi-temps.” Alors, avant d’affronter Boston au premier tour des playoffs, il demande à pouvoir se livrer à fond et obtient gain de cause.

Les Celtics, ceux de Bird, Parish, McHale, Johnson, Ainge et Walton, sont au sommet de leur art. Ils n’ont perdu que 15 matches (un seul sur leur mythique parquet !) et seront sacrés champions en ne laissant traîner que deux petites défaites en quatre tours de playoffs. Chicago, balayé 3-0, n’était pas de taille à leur barrer la route.

Mais de cette série subsiste un moment de grâce. Un match mythique. Le deuxième au Boston Garden. Lors du premier, les 49 points de Michael Jordan n’ont pas suffi. Alors il va en faire encore plus. Ça ne suffira toujours pas, les Bulls s’inclinant 135-131 après deux prolongations d’un spectacle ahurissant de trois heures et cinq minutes.

C’était Dieu déguisé en Michael Jordan

Combinant le jumper de Jerry West et l’agressivité vers le cercle d’un Docteur J, l’arrière de Chicago écœure la défense verte et blanche, sans réponse à ce problème insoluble : 63 points. Le record d’Elgin Baylor, vieux de 24 ans, passe à la trappe. 34 ans après, le record de MJ tient toujours. Mais le collectif des Celtics finit par faire la différence.

Un joueur peut-il battre les Boston Celtics à lui tout seul ?” avait interrogé Pat O’Brien sur CBS juste avant le match. “Non, je ne crois pas“, avait répondu Jordan. A raison. “Je me fous des points et du record, je rendrais mes 63 points si ça nous donnait la victoire“, balance-t-il en regagnant le vestiaire.

Mais le récital a bluffé tout le monde. “C’était incroyable, juste incroyable, souffle Orlando Woolridge. Par moments, j’aurais voulu aller m’asseoir pour regarder et profiter du spectacle. C’était magique.”

Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je viens de voir aujourd’hui, dira après la rencontre le coach de Boston, K.C. Jones. “Vous voulez savoir à quel point Jordan a été grand ce soir ?, ajoute-t-il. Je vais vous le dire: quand je cherche une solution tactique, je regarde mon banc et je vois les gars chercher mon regard comme pour me dire ‘moi coach, je peux être utile’. Mais quand je cherchais quelqu’un pour stopper Jordan ce soir, je voyais les regards me fuir. Tout le monde baissait les yeux.”

Larry Bird non plus ne cache pas son admiration. Pour le personnage, d’abord : “Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il a dit qu’il voulait revenir cette saison alors que tout le monde lui disait de ne pas le faire. Il se foutait du choix de draft. Il voulait jouer, être compétitif, gagner. Ça vous montre quel genre de gars il est.”

Puis il en vient à sa performance hors normes : “il est le joueur le plus excitant et le plus incroyable dans le basket aujourd’hui. Je ne pensais pas que quelqu’un soit capable de faire ce que Michael a fait lors de ces deux derniers matches. Et franchement, même si ça vous paraître bizarre, c’est plutôt fun de jouer contre un tel phénomène. Dans 15 ans, avec mes gamins, je me poserai devant la télé pour revoir ce match mais là, ce soir, je suis juste content d’avoir gagné.”

Enfin, Bird lâche ce qui demeure une des phrases les plus fameuses du livre d’or de la NBA : “C’était Dieu déguisé en Michael Jordan.”

Michael Jordan face à Larry Bird en 1986.

Michael Jordan face à Larry Bird en 1986.Getty Images

3000 points, comme Chamberlain

Ce match, au fond, dit tout de la première période de la carrière de Jordan. Lui est déjà inarrêtable, mais ses Bulls ne le sont pas. Loin de là. Chicago cherche toujours la bonne formule pour gagner avec sa megastar. Comme Kevin Loughery un an plus tôt, Stan Albeck est remercié. Jordan va donc connaître avec Doug Collins son troisième entraîneur en trois saisons. Une instabilité qui lui pèse.

La campagne 1986-87 ressemble aux deux précédentes. Les Taureaux de l’Illinois ne progressent pas dans la hiérarchie. Ils finissent à nouveau au 8e rang à l’Est. Juste de quoi maintenir leur présence en playoffs pour mieux y être désossés, encore, par les Celtics. MJ commence à s’impatienter. Le reste de la NBA oscille entre une admiration certaine et un début de ricanement devant l’incapacité de “Air Jordan” à faire franchir un cap à sa franchise. Jordan ne servirait-il que sa propre cause ?

Individuellement, sa saison est exceptionnelle. Il dépasse les 37 points de moyenne par match. Jamais il ne fera mieux. Pour la première fois depuis Wilt Chamberlain en 1963, un joueur passe la barre des 3 000 points dans une saison. Il affole les compteurs. Fin novembre – début décembre, Jordan enquille neuf rencontres à plus de 40 points. Le 26 février, il en claque 58 contre les Nets, dont un record de lancers-francs (26), puis signe deux matches à 61 points. Mais Chicago reste Chicago.

Michael Jordan, Chicago Bulls, 1988.

Michael Jordan, Chicago Bulls, 1988.Getty Images

1987, l’autre draft qui a tout changé

Il faudra une autre draft pour tout changer et apporter enfin à His Airness un casting susceptible de lui prêter durablement main forte. En 1987, les Bulls disposent de deux “picks” dans les dix premiers choix : le 8e et le 10e. Jerry Krause a préparé sa short-list. Parmi les joueurs “atteignables”, il a coché deux noms : Scottie Pippen et Horace Grant. Il aura le second. Pas le premier, sélectionné avec le 5e choix par Seattle.

Mais Krause n’est pas du genre à renoncer. Après une nuit entière de négociations, il trade le pivot Olden Polynice, retenu initialement par les Bulls avec le 8e pick et un second tour de draft contre Pippen. “Nous sommes très contents, jubile Doug Collins. Nous devons absolument nous diversifier offensivement, nous ne pouvons pas toujours nous reposer que sur Michael. Je pense qu’avec Scottie et Horace, nous pourrons le faire à moyen terme.”

Dans la quête de leurs futurs trophées, cette draft 1987 apparaîtra presque aussi importante que celle de 1984. Pippen, issu d’une petite université, constituait pourtant un vrai pari. Il sera plus que gagnant. Le numéro 33, fidèle lieutenant du général Jordan, va devenir une star à part entière et un des plus grands joueurs des années 90. Les pièces du puzzle commencent à se mettre en place. Pourtant, l’heure des triomphes mettra encore du temps à arriver.

Scottie Pippen sous le maillot de Central Arkansas en 1987.

Scottie Pippen sous le maillot de Central Arkansas en 1987.Getty Images

MARDI : 1988-90 : Émergence de Pippen, The Shot et les “Jordan Rules” : 88-90, les Bulls n’y sont pas encore

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