« Ce Tour de France fin août va chambouler toutes nos certitudes et c’est tant mieux »

Jérôme Pineau, le manageur de l’équipe B&B Hotels-Vital Concept, avec Bryan Coquard, en février 2019.

Jérôme Pineau, le manageur de l’équipe B&B Hotels-Vital Concept, avec Bryan Coquard, en février 2019. SYLVAIN THOMAS / AFP

Ce Tour de France, Jérôme Pineau l’attend depuis trois ans. Non invitée en 2018 et 2019, son équipe B&B Hotels-Vital Concept avait enfin obtenu le sésame tant désiré pour l’édition 2020. Alors que l’ensemble de ses 43 salariés (dont des coureurs comme Bryan Coquard et Pierre Rolland) sont actuellement au chômage partiel, le manageur espère que la Grande Boucle, décalée à la fin d’août (du 29 août au 20 septembre) marquera le retour à un début de vie normale pour l’ensemble du pays.

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Dans un entretien à Franceinfo, vous disiez très mal dormir dernièrement. L’annonce d’un Tour de France maintenu, mais décalé, doit être un soulagement ?

Ce n’est pas la tenue du Tour qui m’empêche de dormir la nuit, mais comment on va combattre ce Covid-19 et comment on va faire pour que cela ne se reproduise plus à l’avenir. Si Tour il y a fin août, cela voudra dire qu’on aura des certitudes et que la situation sanitaire le permet. Donc tant qu’on n’a pas vaincu ce virus, je ne vois pas comment on peut se réjouir.

Si le Tour a bien lieu à ces dates-là, ça sera une bonne nouvelle pour tout le monde, pas seulement pour nous, dans le cyclisme. Cela voudra dire qu’on pourra reprendre une vie plus ou moins normale, qu’on pourra sortir de chez nous, que les hôtels et les restaurants seront de nouveau ouverts. Cela sera un grand soulagement.

C’était une nécessité pour le cyclisme de sauver le Tour ?

Pour l’ensemble du cyclisme, pour nos partenaires, le Tour est économiquement important. Il fait partie du patrimoine français, si ce n’est mondial. Il y a peu de monde qui attend le Grand Prix de Pumelec et le Tro Bro Leon – à part moi car ce sont mes courses préférées – mais tout le monde attend le Tour.

C’est bien plus qu’une course de vélo. Ce sont les vacances, les paysages, la visite de la France, la foule, des gens de différents pays au bord de la route. Et il n’a pas lieu d’être autrement que comme ça.

Comme Christian Prudhomme, son directeur, vous n’aviez jamais envisagé l’hypothèse d’une course à huis clos ?

Je suis peut-être une comète dans ce milieu, mais le sport n’a pas lieu d’être pratiqué à huis clos. On ne fait pas du sport que pour nous, mais pour les gens. Sinon, pourquoi on a construit des stades ?

On imagine que ce Tour décalé à la fin d’août pose des questions concernant la préparation des coureurs, qui devait amener à une montée en puissance pour juillet.

On discute de ça avec nos entraîneurs et nos coureurs depuis le début du confinement. J’imagine que maintenant qu’ils disposent d’une date, ils vont avoir en tête une seule question : « Comment je fais pour être au top pour fin août ? »

On connaît la marche à suivre quand le Tour est en juillet dans un calendrier normal. Ce Tour fin août va chambouler tous nos certitudes et c’est tant mieux. Personne n’a de certitudes sur la préparation, comme c’est le cas ces dernières années. Tous les protocoles d’entraînement sont chamboulés, avec un Tour qui se termine le 20 septembre, des étapes de montagne où il fera bien plus froid, l’absence des stages en altitude en amont et sans les courses de préparation habituelles.

On va peut-être retrouver un Tour de France qui se jouera à la hargne, sur les « cojones » et tant mieux. Peut-être qu’on devrait donner la date au dernier moment chaque année (rires).

En fonction des pays et des règles de confinement, certains coureurs peuvent aujourd’hui s’entraîner presque normalement quand d’autres doivent se contenter de faire du « home-trainer ». Existe-t-il un risque d’inégalité des chances dans la perspective de ce Tour ?

Sans certitudes de calendrier, comme c’était le cas ces dernières semaines, l’entraînement ne change pas grand-chose. Personne ne sait quantifier la donnée psychologique. Faire des sorties de cinq ou six heures mais sans savoir pourquoi et pour quand, c’est compliqué aussi. Ceux qui sont confinés sont en train d’accumuler une envie d’aller bouffer du kilomètre qui ne sera pas négligeable en septembre.

Lesquels seront les mieux préparés ? Quand la saison débute en février, il ne sert à rien de faire des sorties de huit heures en novembre. C’est un peu le même décalage avec le Tour aujourd’hui. On sait qu’il faut huit à dix semaines pour être bien, je pense qu’on les aura. On ne sera pas meilleur ou moins bon que celui qui en fait quinze.

Espérez-vous que les coureurs français puissent bientôt retrouver leurs routes d’entraînement ?

Ils respectent bien sûr le cadre du confinement, mais je me demande quel danger représente un coureur professionnel qui s’entraîne seul et dans le respect des gestes barrières ? Je comprends qu’en cas d’accident, cela risquerait d’encombrer les urgences. Aujourd’hui, je constate qu’il y a plus de monde sur les routes quand je me rends une fois par semaine à mon bureau. On voit aussi des chantiers reprendre.

« Je ne vois pas en quoi un coureur qui s’entraînerait autour de chez lui serait plus dangereux qu’un autre travailleur »

Je ne vois pas en quoi un coureur qui s’entraînerait autour de chez lui, sur un circuit qu’il communiquerait au préalable, serait plus dangereux qu’un autre travailleur. Qu’on interdise la pratique du sport loisir, je comprends parfaitement. Ce que je comprends moins, c’est qu’on parle là d’une pratique de travail. A la différence des autres sports, un cycliste peut s’entraîner seul. Je ne vois pas le problème si un Bryan Coquard peut rouler deux ou trois heures dès à présent. Honnêtement.

Avant le 11 mai et le début du déconfinement ?

Je pense qu’on en fera la demande dans le cadre du droit du travail, mais si on n’est pas autorisé, on respectera les règles.

Avec ce calendrier bouleversé, comment votre équipe va-t-elle s’organiser pour donner un minimum de jours de courses à ses coureurs ?

Si on part du principe qu’on ne peut organiser des courses avant mi-juillet, nous étions – et restons – engagés sur des épreuves d’un jour en Belgique et en Espagne, mais aussi sur des courses à étapes comme le Tour de Wallonie fin juillet, puis celui de l’Ain, de Burgos ou du Danemark en août. Le Critérium du Dauphiné sera peut-être recalé cet été. Il y a des courses.

C’est important que nous, les équipes, soyons solidaires des organisateurs, et soyons présents pour participer à des courses même pendant le Tour. Aujourd’hui, une équipe comme la nôtre est composée de 23 coureurs et seulement huit ou neuf seront sur le Tour. Il faudra bien faire courir les autres ailleurs.

Vous avez connu treize Tours de France comme coureur en juillet. Comment imaginez-vous celui-ci en septembre ?

Je l’imagine difficilement pour l’instant. Comment peut-on l’imaginer quand on ne l’a connu qu’en juillet ? Je pense que ça sera quand même une belle fête populaire. La France ne sera plus en vacances, mais il y aura des gens au bord des routes. Et en septembre, il fait souvent plus beau qu’en juillet. On s’adaptera. La vie est faite de changements et d’adaptation. Avant cette crise, qui imaginait qu’on aurait accepté de rester confiné pendant des semaines chez nous ?

Romain Bardet sera au départ du Tour de France

C’était enfin son printemps italien. Après des années à axer toute sa saison sur le Tour de France, Romain Bardet (2e en 2016 et 3e en 2017) devait découvrir le Giro en mai et regarder la Grande Boucle en juillet depuis son salon de Brioude (Haute-Loire). Mais la crise sanitaire actuelle a changé les plans du coureur français de 29 ans.

Manageur de l’équipe AG2R-La Mondiale, Vincent Lavenu a annoncé que son coureur serait très probablement au départ du Tour de France, le 29 août à Nice. « Avec le chamboulement du calendrier, de nouvelles perspectives se sont ouvertes à nous. Le Tour de France sera l’événement sportif majeur de la saison, tous sports confondus. C’est essentiel que Romain soit de la partie », a-t-il expliqué lors d’une conférence de presse vidéo.

Avec un calendrier chamboulé, il se révèle impossible pour Bardet de doubler avec le Tour d’Italie annoncé le 3 octobre (et peut-être réduit à deux semaines, comme la Vuelta, croit savoir RMC Sport). Surtout que l’Auvergnat a fait du championnat du monde, organisé le 27 septembre sur le circuit montagneux de Martigny, en Suisse, son grand objectif de la saison. « Evidemment, les coureurs qui visent les Mondiaux se devront d’être au départ du Tour de France », rappelle son manageur.

Interrogé sur le problème de la préparation au Tour selon les pays et les règles de confinement, Vincent Lavenu pense que les compteurs seront remis à zéro d’ici à la fin d’août. « Si le déconfinement est amorcé le 11 mai, on sera largement dans les temps. Je ne suis pas inquiet. Les coureurs ne partiront pas de zéro. Certes, les gars n’ont pas pu réaliser un entraînement normal sur la route, mais ils ont passé des heures sur les “home-trainers”. Il y a moins de volume, mais il y a du qualitatif. »

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