Carnets de sport : « C’est l’une des premières fois que j’ai le sentiment d’avoir une vie normale »

Leurs sports et leurs objectifs diffèrent, mais pas leurs préoccupations, avec un mode de vie qui repose sur l’activité physique et un calendrier programmé des mois à l’avance. Trois sportifs français de haut niveau racontent chaque semaine au Monde leur confinement : la judokate Madeleine Malonga, le cycliste Romain Bardet et le rugbyman Antoine Dupont. Deuxième épisode de leur carnet, à suivre jusqu’à la levée de cette mesure sanitaire contre l’épidémie due au coronavirus.

Lire aussi : Episode 1, mardi 24 mars.

Romain Bardet : « Psychologiquement, il peut y avoir de la casse »

Les écrans d’ordinateurs avec les simulations de course face au home-trainer de Romain Bardet.

Les écrans d’ordinateurs avec les simulations de course face au home-trainer de Romain Bardet.

Romain Bardet, 29 ans, coureur de l’équipe AG2R-La Mondiale, a fini deux fois sur le podium du Tour de France.

« C’est l’une des premières fois que j’ai le sentiment d’avoir une vie normale. La fatigue mentale a complètement disparu. Faire dix ou quinze nuits consécutives à la maison, cela ne m’arrive jamais. Cette continuité m’apporte une tranquillité. J’ai le temps de me concentrer sur des choses en profondeur.

Le plus grand péril, psychologiquement, est que tous les jours se ressemblent. Je monte parfois sur le home-trainer à 7 heures, parfois à 16 heures. Je fais attention à ne pas faire les choses dans le même ordre. Pour cela, avoir un bébé à la maison aide bien ! Ça m’oblige à être très adaptable.

C’est un luxe de pouvoir profiter de mon enfant, qui va avoir cinq semaines. C’était l’une de mes angoisses en tant que père : avec tous ces déplacements, est-ce que je vais le voir grandir ? C’est un vrai bonheur d’être là à chaque minute de son développement. Donner le biberon la nuit est un moment privilégié.

Ne pas pouvoir prendre un bol d’air est ce qui me manque le plus ; profiter d’une sortie de vélo pour s’arrêter en haut d’un col et faire corps avec la nature. J’aime rouler seul et m’arrêter régulièrement, pour prendre des photos ou simplement apprécier l’environnement. En faisant un footing d’un kilomètre autour de chez moi, je me sentirais comme un hamster sur sa roue.

Je peux m’en passer car j’ai la chance d’avoir une maison et un extérieur. Je fais cinq jours de sport par semaine, trois heures quotidiennes : une à deux heures de home-trainer et une heure de renforcement physique général, pour ne pas perdre les acquis. L’idée est qu’il n’y ait pas de sas de transition dès lors que nous aurons un calendrier de reprise, que mon organisme puisse encaisser de grosses charges d’entraînement.

Lire aussi Le Tour de France mise toujours sur un départ fin juin, mais envisage d’autres scénarios

Quand je pense que nous ne sommes même pas en avril… Aujourd’hui, nous avons peut-être 5 % à 10 % de chance de reprendre les courses en juin. J’ai vu sur le live du Monde.fr que les Britanniques envisageaient de rester confinés jusqu’en juin : on n’est pas sorti d’affaire !

Deux mois de home-trainer, cela exige de vraies ressources mentales. Psychologiquement, il peut y avoir de la casse. Cela me semble soutenable sur quatre à six semaines. J’ai essayé Zwift. Avec cette plate-forme, j’arrive à faire une heure de home-trainer de plus avec la même pénibilité.

Je n’ai jamais été attiré par la réalité virtuelle mais c’est comme les apéros en vidéo : ça fait quand même du bien ! Cela rompt un peu l’isolement. Avec l’équipe nous allons faire deux à trois séances hebdomadaires ensemble dès cette semaine. Comment dire… C’est la solution la moins pire. »

Madeleine Malonga : « Il faut gérer ce grand flou »

Madeleine Malonga s’échauffe sur son tapis de sol.

Madeleine Malonga s’échauffe sur son tapis de sol.

Madeleine Malonga, 26 ans, est championne du monde de judo dans la catégorie – 78 kg.

« Mardi [24 mars], l’annonce du report des Jeux olympiques a été un mélange de déception et surtout de soulagement. Je m’y attendais. C’est la décision la plus sage et la plus judicieuse car la priorité est aujourd’hui la santé. Maintenant, il y a un peu de déception car ça fait quatre ans que l’on se prépare mentalement et physiquement pour cet été. Et puis, je n’ai pas une nature patiente : attendre encore un an me paraît super long alors qu’en fait, pas tellement…

Psychologiquement, c’est assez bizarre. Ce n’est pas une baisse de moral au sens propre mais je ne réalise pas encore. J’attends que la fédération nous communique les modalités : le nouveau programme, les nouvelles compétitions, les qualifications. C’est un peu ce grand flou qu’il faut gérer.

Je continue à me préparer tant bien que mal. Rien n’a vraiment changé depuis une semaine. La petite nouveauté a consisté en une séance de préparation mentale avec une spécialiste. On a discuté du report, comment je le vivais, comment j’allais passer les prochaines semaines…

En judo, il y a des façons de s’entraîner en solo même si partir pour un mois comme ça c’est difficile. Grâce au tendo korenshu, on peut travailler la précision des techniques, au niveau des pieds et des jambes, de la combinaison entre le bas et le haut du corps. Au début, on peut s’exercer devant le miroir pour voir que ce que l’on fait mais comme j’ai l’habitude, je fais sans.

J’essaie de maintenir ma vie sociale. On a organisé par exemple un apéro Facetime avec des copines, dont l’une qui habite au Canada. C’était une bonne soirée qui a duré deux heures. Tous les jours, j’essaie d’appeler mes parents [infirmiers] et mes sœurs [aides-soignantes].

On ressent la pression à l’hôpital qui est au maximum et une certaine fatigue psychologique et physique. Ce n’est pas évident quand ils te disent qu’ils vont au travail avec une boule au ventre. Tout ça permet de relativiser : le judo est vraiment secondaire.

Ce confinement induit un rythme de vie différent. Par exemple, avoir du temps pour cuisiner est très agréable. Ce qui n’est pas le cas d’habitude quand tu sors de l’entraînement, que tu dois manger et te coucher tôt. J’ai pris plaisir à préparer de bonnes lasagnes maison ou un “fried rice chicken” à la thaïlandaise. J’ai même pris le temps de faire du repassage alors que déteste ça ! »

Antoine Dupont : « On redécouvre aussi les jeux de société »

Antoine Dupont, à Castelnau-Magnoac (Hautes-Pyrénées).

Antoine Dupont, à Castelnau-Magnoac (Hautes-Pyrénées).

Antoine Dupont, 23 ans, demi de mêlée des Bleus, est champion de France de rugby en titre avec le Stade toulousain.

« Passer quinze jours sans aucune heure impérative de réveil : cette sensation ne m’était pas arrivée depuis longtemps. Le matin, je dors pas mal, je me réveille quasiment à chaque fois vers dix heures. Le corps récupère. Mon frère continue son travail d’éleveur, lui. Il me permet de garder un rythme dans la journée.

L’autre jour, je me suis fait virer du supermarché de mon village. Quelqu’un du magasin m’a dit : “Désolé, ce n’est qu’une personne à la fois.” J’ai dû attendre dehors pendant que ma copine continuait les courses.

Après ma blessure à une épaule, je recommence maintenant à courir intensément. En tout, environ une heure quotidienne d’entraînement physique, toujours en fin de journée. Ça reste très loin de ce dont j’ai l’habitude en club. Il y a un peu de corde à sauter, des squats, des exercices de “renfo” musculaire. Pas la peine de courir à plus d’un kilomètre de la maison. Le ministère des sports le déconseille et j’ai surtout besoin de courses fractionnées. Quand ils le peuvent, mon frère et ma copine participent aux séances. Le club vient aussi d’envoyer un message à toute l’équipe pour nous dire que nous, joueurs, pourrons bénéficier d’un accompagnement mental.

L’après-midi, je trouve des occupations à l’extérieur de la maison pour entretenir le terrain. Sinon je regarde un film, une série. J’ai fini les épisodes de Narcos et vais m’attaquer à ceux du Bureau des légendes, après en avoir déjà pas mal entendu parler. Ou bien à ceux de Validé, de Franck Gastambide.

En temps normal, quand mon équipe se déplace en avion, la solution de facilité est de télécharger une série. Mais là, même si je ne suis pas forcément un grand passionné de littérature, je compte aussi me mettre à la lecture du livre de Jean-Paul Dubois, le dernier prix Goncourt [Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon]. Un Toulousain, lui aussi. On me l’a offert à Noël et c’est bien d’essayer de s’ouvrir à d’autres choses qu’à Netflix ou Instagram.

Le soir, avec mon frère, sa copine et la mienne, on redécouvre aussi les jeux de société. Ce devait au moins faire quinze ans que je n’avais pas joué au Scrabble. Pendant le confinement, j’aurais bien aimé aussi apprendre à jouer de la guitare, mais je n’en ai pas acheté une à temps.

Pour le rugby, c’est encore flou : même à la fin du confinement, j’imagine qu’on ne pourra pas rejouer dès le week-end suivant en championnat et s’entraîner comme d’habitude. Car si quelqu’un d’entre nous est porteur du virus… »

Lire la suite sur Le Monde.fr