Back to back et threepeat, Jordan et les Bulls maîtres du monde

LA SAGA BULLS – Titrés pour la première fois en 1991, les Chicago Bulls vont installer pour de bon au cours des deux campagnes suivantes leur emprise sur la NBA. Face à une concurrence pourtant redoutable, la bande à Jordan étend son règne jusqu’au “threepeat”, rejoignant ainsi les Lakers et les Celtics des années 50 et 60. La franchise de l’Illinois est au sommet.

Seuls les Bulls peuvent battre les Bulls.” A l’automne 1991, juste avant le coup d’envoi de la saison, la petite phrase de Johnny Bach ne passe pas inaperçue. L’assistant de Phil Jackson annonce la couleur. Enfin installé au sommet, Chicago n’a pas l’intention de passer la main. Arrogants, les Bulls ? Peut-être. Mais la suite validera les propos de Bach. Si le titre conquis face aux Lakers avait sonné comme la fin d’une époque et la naissance d’une nouvelle ère, les deux campagnes suivantes vont imposer pour de bon la dynastie des Bulls de Michael Jordan. Du “back to back” au “threepeat”, la NBA devra se rendre à l’évidence : Mike le conquérant et ses acolytes ne seront jamais rassasiés.

Triangle, tyrannie et avènement : 1991, l'an I de la dynastie MJTriangle, tyrannie et avènement : 1991, l'an I de la dynastie MJ

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Triangle, tyrannie et avènement : 1991, l’an I de la dynastie MJ

IL Y A 9 HEURES

Même sacrés, les Bulls de MJ n’ont pas encore acquis en 1991 le statut qui sera le leur deux ans plus tard. La confirmation de leur mainmise sur la Ligue et la Dream Team seront passées par là. Le basket, alors, ne sera plus jamais comme avant. L’effet Jordan. Magic Johnson et Larry Bird étaient des stars du basket mais Jordan, lui, va se muer en une icône mondiale du sport et de la pop culture. Le journaliste américain Jesse Washington l’a résumé en 2018 dans The Undefeated :

Jordan a transformé le style et la substance du basket, il a élargi son périmètre, la façon de penser et d’appréhender cette discipline et jusqu’au sens même de l’accomplissement athlétique. Les gamins se sont mis à jouer en tirant la langue, ils ont tous voulu porter ses chaussures. Le basket est devenu un sport majeur dans des marchés où il n’existait pas ou peu, et ce jusqu’en Chine. Il a fait entrer les vedettes du sport dans l’ère des businessmen. Aujourd’hui, tout le monde trouve normal que Cristiano Ronaldo possède des hôtels, que LeBron et Kobe créent leur propre société de production. Mais c’est Jordan qui a initié et donc permis tout cela.

New York, le nouveau grand rival

Pour Michael Jordan, la période 1991-1993 va marquer l’apogée du sportif et de l’homme. Plus dominateur et flamboyant que jamais en NBA, maître du monde et même de l’Olympe avec l’épisode barcelonais, il est partout.

A la sortie de l’été 91, le numéro 23 est d’abord déterminé à asseoir sa domination et celle de son équipe. Avec un effectif quasiment inchangé sous la main, Phil Jackson sait où il va. Chicago perd deux de ses trois premiers matches, mais le reste de la Ligue a à peine le temps d’esquisser un sourire narquois que le rouleau compresseur se met en route : 14 victoires consécutives puis, une autre série de 13 matches gagnés. Avec 36 victoires pour 5 défaites à mi-saison, les Taureaux sont sur les bases d’une campagne de tous les records. Ils boucleront la phase régulière avec une fiche de 67-15 et un statut de grandissimes favoris à l’orée des playoffs.

Après avoir étrillé le novice Miami en guise d’apéritif (3-0), le tenant du titre doit ferrailler sept matches avec les Knicks. Chicago – New York, ou la rivalité la plus féroce des années 90. Les Knicks ont bâti une équipe ultra-physique, à faire passer les Pistons de Chuck Daily pour des chatons. Avec Pat Ewing en leader incontournable, John Starks en chouchou du Garden, Mark Jackson à la mène ou les body-buildés Anthony Mason et Charles Oakley (tiens, un ancien Bull des jeunes années de Jordan), Big Apple a du répondant, et un coach sachant gagner : Pat Riley vient d’arriver sur le banc new-yorkais. En rejoignant la côte Est, l’homme du “showtime” californien a changé de registre, mais pas d’ambitions.

Patrick Ewing face à Bill Cartwright lors de la série entre Knicks et Bulls en 1992.Patrick Ewing face à Bill Cartwright lors de la série entre Knicks et Bulls en 1992.

Patrick Ewing face à Bill Cartwright lors de la série entre Knicks et Bulls en 1992.

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La faim retrouvée

Les Knicks envoient un message. Ils viennent remporter le match 1 au Chicago Stadium, puis recollent à 2-2 et à 3-3 dans la série. Les médias nationaux font leur miel de l’inimitié entre les deux équipes, d’autant que les protagonistes eux-mêmes ne manquent pas une occasion de souffler sur des braises déjà incandescentes. Après le 4e match, remporté par New York, Phil Jackson se plaint publiquement de l’arbitrage. Les hommes au sifflet, selon lui, ne protègeraient pas assez ses joueurs face au style adverse confinant à la violence.

La réplique de Pat Riley s’avère cinglante. “Je pense qu’il nous insulte, tout simplement, clame le “gomina coach”. J’ai remporté six titres NBA, je suis allé 13 fois en finale. Je connais mieux que personne l’exigence des playoffs. Le fait qu’il passe son temps à chouiner envers les arbitres constitue une insulte à notre envie de nous battre et de gagner.”

Le 17 mai 1992, le Chicago Stadium retient son souffle avant le décisif match 7. Mais la foule va vite respirer à son aise. Limités à 89 points par match depuis le début de la série, les Bulls galopent toute la soirée, retrouvent enfin leur adresse et les Knicks boivent la tasse. Scottie Pippen signe un triple double mais c’est bien Michael Jordan qui lamine New York. Spin moves à droite, à gauche, double pump-shots, fade away, tout y passe. Entré sur le parquet comme on monte sur le ring, MJ plante 18 points dès le 1er quart-temps et finit avec 42 unités au compteur.

Chicago s’impose 110-81 et éteint ce début de révolte. “New York mérite du crédit, salue Jordan. Nous avons entamé la série en pensant que ça se terminerait par un sweep, mais il a fallu bagarrer sept matches. Ils nous ont réveillés. Nous avons retrouvé ce soir la même faim que celle qui nous animait il y a un an.” Souffre-douleur favori des Bulls, Cleveland cède ensuite en six matches en finale de conférence. A l’Est, rien de nouveau. Chicago fait toujours la loi.

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Jordan – Drexler, la guerre des clones

Il faut aller au nord-ouest du pays pour trouver la potentielle dernière arme anti-Bulls. Valeur sûre, Portland n’a plus manqué les playoffs depuis dix ans et tourne autour du titre comme une abeille au-dessus du pot de confiture. Battus en finale en 1990 par Detroit puis en finale de conférence par les Lakers, les Trail Blazers se sentent prêt à franchir la dernière marche, Jordan ou pas Jordan.

Ambition légitime, tant la franchise de l’Oregon affiche un roster complet. Si cette finale aiguise l’appétit, c’est toutefois d’abord parce que Portland possède en Clyde Drexler le quasi alter ego de Jordan. Aérien, spectaculaire, complet, “The Glyde” est ce qui se rapproche le plus du numéro 23 le plus célèbre de la planète. Jordan – Drexler, c’est la guerre des clones. D’autant plus excitante que le destin du premier a été lié directement à celui du second. C’est parce que les Blazers avaient drafté Drexler en 1983 qu’ils ont fait l’impasse sur Jordan un an plus tard. L’heure est venue de payer la note.

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Si l’arrogance présumée des hommes de Phil Jackson agace une partie désormais croissante du pays, le challenger n’est pas en reste, à l’image de Buck Williams. Ce dernier lâche une petite bombe à l’avant-veille du match 1 : “Les Bulls ? Ils possèdent un très grand joueur, mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’une grande équipe. Autour de Jordan, il n’y a que des role players“. Qu’il en soit convaincu ou se risque à une provocation, l’intérieur des Blazers joue avec le feu. On ne fouette pas l’orgueil d’une équipe à l’ego déjà surdimensionné. Surtout pas celui de Michael Jordan.

D’autant que la mégastar masque difficilement son agacement en ce début de mois de juin. Sacré MVP de la saison régulière pour la 3e fois, MJ entend les voix discordantes, non négligeables, estimant que Drexler aurait mérité ce titre. Alors il va répondre. Sur le terrain. Le meilleur, c’est moi. Le boss, c’est moi. On n’en doute qu’à ses propres dépens.

The Shrug

Lors du match inaugural de ces Finals 1992, Michael Jordan livre un récital. Ce sera un de ses plus grands soirées et, à coup sûr, une des plus fameuses images de sa carrière. Jordan – Drexler, c’est le match dans le match. Dans ces premières minutes, chacun le se scrute. Les deux stars ne se quittent pas. Défensivement, l’arrière des Blazers décide de laisser la porte ouverte à trois points. Une arme encore marginale à l’époque. Jordan va l’exploiter.

A la fin du premier quart-temps, il a déjà inscrit 18 points, dont trois paniers à trois points. Le deuxième acte est la copie conforme du premier : il ajoute 17 points et trois paniers à trois points supplémentaires. 35 points en une mi-temps et six paniers à trois points. Du jamais vu en playoffs. Sur son sixième shoot longue distance, Jordan se tourne vers le côté, écarte les bras et hausse les épaules comme pour dire “ce n’est pas ma faute, je n’y peux rien, tout rentre“. Cet exploit restera connu sous le nom de “The shrug”, “le haussement d’épaules”.

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Jordan a fait de ce match 1 une affaire personnelle. Il s’agissait de détruire Portland, mais aussi Drexler, et cette vendetta durera bien au-delà de ces Finales. Dans son excellent livre Playing for Keeps : Michael Jordan and the world he made, David Halberstam est revenu sur cet épisode. Il raconte comment, pendant les Jeux de Barcelone, Jordan a fait vivre un calvaire à son rival lors des séances d’entraînement :

Jordan ne ratait jamais une occasion de faire du trash talk. ‘Clyde, je t’ai bien botté le cul, hein ?’ ‘Ça ne te rappelle rien ?’ ‘Tu crois que tu peux m’arrêter cette fois ?’ ‘Attention aux trois points, Clyde’. Et ainsi de suite. Certains membres de la Dream Team finiront par demander à Jordan d’arrêter parce qu’ils étaient désormais coéquipiers et qu’il n’y avait aucun intérêt à rouvrir des blessures aussi fraîches. Il s’est calmé, mais, même après ça, les coaches ont bien noté qu’à chaque fois que Drexler était face à lui à l’entraînement, Jordan se montrait plus intense qu’avec n’importe qui d’autre.”

Michael Jordan et Clyde Drexler sur le podium des Jeux de Barcelone.Michael Jordan et Clyde Drexler sur le podium des Jeux de Barcelone.

Michael Jordan et Clyde Drexler sur le podium des Jeux de Barcelone.

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Quand Magic énerve MJ

Ce que le pauvre Drexler ignore, c’est que son grand rival avait une autre bonne raison d’être énervé ce soir-là. En tout cas si l’on en croit Magic Johnson. Contraint de prendre sa retraite après avoir révélé en début de saison sa séropositivité, l’ex-Laker officie comme consultant sur NBC. Il est donc aux premières loges.

En février dernier, il a livré une anecdote dont personne n’avait encore entendu parler. La veille de ce Game 1, il a passé la soirée chez Michael Jordan. En compagnie du père de ce dernier, ils ont joué aux cartes. “Avec son père, on l’a plumé, rigole Johnson. On joue, et je finis par dire ‘Michael, il est tard, je dois rentrer, et toi tu as un match demain.’ ‘Non, MJ (Magic Johnson), tu ne pars pas’. C’est un tel compétiteur, que quand il perd, il vous empêche de partir.”

Le lendemain, toujours d’après Magic, c’est donc à lui que s’adressait le “Shrug”. “Il était tellement chaud, reprend-il. Il met quatre puis cinq paniers à trois points, et quand il met le 6e, il se tourne vers la table. Mais c’est moi qu’il regarde. Parce qu’il était énervé à cause de moi. Il a passé ses nerfs sur Clyde Drexler.”

Que Magic surestime ou non son rôle dans cette histoire peut-être trop savoureuse pour être complètement honnête importe guère. Toute cette séquence témoigne de ce qui distingue Michael Jordan du moins commun des mortels : plus encore qu’un immense joueur, sans doute le plus grand de tous, il est un incroyable compétiteur.

Le duel Michael Jordan - Clyde Drexler lors des Finales NBA 1992.Le duel Michael Jordan - Clyde Drexler lors des Finales NBA 1992.

Le duel Michael Jordan – Clyde Drexler lors des Finales NBA 1992.

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Le coup le plus génial du “Zen Master”

L’autre épisode fameux des Finals 92 survient dix jours plus tard. Les Bulls ont repris la main en remportant le match 5 à Portland. Ils ont désormais deux occasions de conclure dans leur antre du Chicago Stadium. Mais les Blazers ne renoncent pas. Pendant trois quarts-temps, ils surclassent leur hôte. Drexler éteint Jordan. Terry Porter tire enfin partie de son ascendant physique sur les meneurs des Bulls, John Paxson et BJ Armstrong. Jerome Kersey sort son meilleur match de la série. C’est un sans-faute. A l’entame du dernier quart-temps, un 7e match paraît inévitable : 79-64 Portland.

Phil Jackson va alors tenter un de ces paris dont l’audace flirte avec la folie. Pour démarrer l’ultime période, le “Zen Master” laisse quatre de ses titulaires, dont Jordan, sur le banc. Seul Scottie Pippen est aligné, en compagnie d’hommes du banc, voire du bout du banc. Ce sera son coup le plus génial. “Génial ou stupide, en fonction des évènements, sourira Jackson après le match. Mais je devais essayer quelque chose. Rien d’autre n’avait marché. Ce lineup nous a redonné de l’énergie et une chance de gagner.”

1992 : Phil Jackson sur le banc des Bulls avec son adjoint Johnny Bach.1992 : Phil Jackson sur le banc des Bulls avec son adjoint Johnny Bach.

1992 : Phil Jackson sur le banc des Bulls avec son adjoint Johnny Bach.

Crédits Getty Images

Le sous-fifre Bobby Hansen, 12e homme des Bulls durant ces playoffs, lance l’improbable révolte en marquant à trois points sur la première possession. Stacey King se démène sous le cercle. Scott Williams arrache des rebonds et provoque une faute offensive. BJ Armstrong ne rate plus un shoot. Et Scottie Pippen, parfait dans son rôle de leader, orchestre le tout. En moins de trois minutes trente, ce drôle de cinq pas franchement majeur a passé un 14-2 à des Blazers soudain paniqués, ensevelis sous la pression conjointe d’un adversaire déchainé et d’un public en délire. “Nous avons commencé à jouer pour ne pas perdre plutôt que pour gagner“, regrettera l’arrière Danny Ainge.

Depuis le banc, Michael Jordan observe. D’abord sceptique (“franchement, je pensais que le match était terminé“, avouera-t-il), il se transforme en supporter numéro un surexcité, sans doute bluffé, comme tout le monde, par ce à quoi il assiste. C’est peut-être d’ailleurs Pippen qui l’épate le plus. Cette séquence contribuera à modifier le regard que le général porte sur son plus fidèle lieutenant : “Pour prendre les choses en main dans une telle situation, il faut une énorme confiance. Je savais que Scottie pouvait l’avoir, et je suis heureux qu’il l’ait montré. C’était une situation délicate pour lui, car vous, médias, ne l’auriez pas raté si ça ne s’était pas bien passé.”

Pas de larmes, juste du champagne

Lorsque Jackson relance Jordan à 8’36” de la fin, Chicago n’a plus que trois points de retard. Il reste à achever la bête. La star ne va pas s’en priver, inscrivant 12 points dans les six dernières minutes. Pippen, héros jusqu’au bout, donne définitivement l’avantage aux Bulls d’un jumper à un peu plus de deux minutes de la fin. Chicago s’impose 97-93 dans une atmosphère indescriptible. Jamais ce bon vieux Stadium, bientôt réduit en poussières, n’a fait autant de bruit.

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Pilule amère pour Portland. Invité à commenter sa propre “analyse” d’avant-finale sur les “role-players”, Buck Williams se couvre de ridicule : “Je ne suis toujours pas convaincu que la meilleure équipe ait gagné le titre.” Come on, man… Ce dernier quart-temps a pourtant appuyé là où ça fait mal. Comme souvent à ce niveau, c’est l’attitude et le mental, plus que le jeu, qui ont séparé les deux équipes. Ce que Sports Illustrated va résumer d’une formule assassine : “Les Blazers ? Du talent, mais beaucoup trop de nerfs et pas assez de cerveaux.”

Avec ce “back to back” savouré, cerise sur le gâteau, devant son public, Chicago amorce sa dynastie. Contraste saisissant avec les larmes d’Inglewood un an plus tôt, il n’y a cette fois que sourire jusqu’aux oreilles de Jordan. “Je me sens rempli de joie, dit l’inévitable MVP. L’année dernière, c’était la fin de sept années de frustration, et j’avais évacué tout ça après notre titre. Là, je n’ai été frustré qu’une petite année. Alors, pas de larmes, juste du champagne.”

John Paxson, lui, s’est tourné vers Phil Jackson. Le coach raconte : “John m’a dit ‘quel long et étrange voyage’. Je ne sais pas s’il faisait référence aux Grateful dead (What a long, strang trip it’s been est un des albums du groupe de Palo Alto, NDLR), mais il a raison. Cette saison était un long et étrange voyage. L’an dernier, c’était la lune de miel. Celle-ci restera une odyssée.” Jackson n’imagine pas que la campagne suivante sera la plus dure de toutes. Ereintante. Stressante. Le titre des chemins de traverses plus que des autoroutes.

Au pied du mur

Deux années de conquêtes ont laminé les organismes et les systèmes nerveux. Jordan et Pippen, rincés par l’enchaînement des Finals et des Jeux, sont autant au sommet de leur gloire que de leur épuisement. L’exercice du pouvoir use. Dans l’histoire de la NBA, seuls les Lakers 50’s, alors à Minneapolis, et les Celtics des années 50-60’s ont réussi à remporter trois titres consécutivement. En connaisseur, Magic Johnson prévient ses camarades Jordan et Pippen : “si les Bulls ont trouvé que conserver leur titre était difficile, ils vont vite réaliser que gagner trois fois de suite est la chose la plus dure que l’on puisse imaginer.

D’autant que, dans le même temps, la concurrence s’aiguise. A l’Ouest comme à l’Est. 1993 marquera ainsi l’unique fois au cours de leurs six titres où les Bulls ne termineront pas avec le meilleur bilan de leur conférence. Avec 57 victoires et 25 défaites, ils ont été devancés par les Knicks. Pour assouvir leur désir de triplé, Jordan and co devront donc prendre le dessus sur New York en finale de conférence sans l’avantage du terrain, puis en faire de même lors des Finals face aux Suns de Charles Barkley, qui présentent le meilleur bilan de la Ligue.

Scottie Pippen et Michael Jordan en 1992. Les deux piliers des Bulls sur le parquet.Scottie Pippen et Michael Jordan en 1992. Les deux piliers des Bulls sur le parquet.

Scottie Pippen et Michael Jordan en 1992. Les deux piliers des Bulls sur le parquet.

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Confrontés à des problèmes inédits, les joueurs de Phil Jackson se retrouvent même au pied du mur en perdant au Madison Square Garden les deux premiers matches de la série face aux Knicks. En 24 séries de playoffs sur leurs six campagnes nappées de gloire, c’est l’unique fois où ils seront menés par deux victoires d’écart.

L’heure des Knicks est venue, c’est certain. Maladroit, parfaitement tenu en laisse par son chien de garde John Starks, Jordan symbolise les difficultés du double tenant du titre. Mais une fois encore, le champion, même dans les cordes, va puiser dans sa force de conviction des ressources insoupçonnées. “Ne sous-estimez jamais le cœur d’un champion“, comme ne l’a pas encore dit Rudy Tomjanovich.

The Charles Smith Game

Lors des deux rencontres suivantes, Chicago se refait la cerise devant son public. Mais New York regrettera longtemps l’occasion manquée du 3e match. “Nous n’étions pas prêts mentalement, a jugé en 2018 Stan Van Gundy, alors l’assistant de Pat Riley. Dans ce match, Jordan a fini à 3 sur 18 aux tirs. Ils nous ont collé vingt points avec Jordan à 3 sur 18… C’était notre chance. Nous aurions dû mener 3-0.”

En conflit ouvert avec la presse à la suite de révélations sur son addiction au jeu et ses millions de dollars de perte dans des paris, Jordan redevient Jordan lors d’un match 4 d’anthologie, au cours duquel il claque 54 points à la face des Knicks en dépit d’une défense acharnée. Pat Riley a tout tenté pour le freiner, plaçant Doc Rivers sur lui en relais d’un Starks martyrisé, mais rien n’y a fait. “Il m’a juste botté le cul, concède Starks. De toute façon, il a rentré tant de tirs improbables et il était tellement dans la zone que nous aurions pu mettre n’importe qui, ça n’aurait rien changé.”

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Deux partout, balle au centre. New York dispose toujours de l’avantage du terrain, mais avant de retourner au Garden, la peur a changé de camp et les Bulls ont retrouvé leur morgue. “Si nous continuons de jouer comme lors des deux derniers matches, je peux vous garantir que nous remporterons cette série“, clame Horace Grant. “Horace se prend pour une voyante maintenant ? réplique Charles Smith. Nous avons toujours les clés de cette série.” L’ailier new-yorkais ne le sait pas encore, mais il sera bien malgré lui le héros malheureux du game 5. Bientôt, il sera d’ailleurs baptisé “The Charles Smith Game”.

L’exceptionnelle intensité de la rivalité entre les deux franchises va culminer lors des deux rencontres suivantes. Les Bulls le savent, ce 5e match est déterminant pour eux. S’ils le perdent, il leur faudra venir remporter un match 7 à Big Apple. Exploit inédit en playoffs depuis plus d’une décennie : les quinze dernières séries ayant duré jusqu’au game 7 ont été remportés par l’équipe avec l’avantage du terrain.

Riley : “Je ne vois pas qui peut les battre”

Menés d’un point, les Knicks ont une dernière possession pour arracher la victoire. Charles Smith, sous le cercle, est à un layup de la gloire. Lui, le mal aimé. Tradé à l’intersaison avec Mark Jackson, le plus New-Yorkais des New-Yorkais. Trente secondes, plus tôt, il a manqué un lancer-franc crucial qui aurait permis aux siens d’égaliser.

Mais tout peut être oublié s’il inscrit le panier de la gagne. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, Charles Smith est contré. Jordan, Grant et Pippen par deux fois l’empêchent de marquer. Séquence surréaliste. 27 ans plus tard, New York réclame encore une faute. Est-ce que cela aurait suffi ? Pas sûr. C’est bien aux lancers que les Knicks ont creusé leur tombe ce soir-là avec un pathétique 20 sur 34. Sur la contre-attaque, BJ Armstrong clôt les débats dans un silence de mort : 97-94 Chicago.

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La série n’est pas encore terminée mais tout le monde a compris. Portés par Jordan et plus encore par un Pippen décisif en fin de rencontre, les Bulls dominent le 6e match (96-88) pour retourner en finale. Ils l’ont fait. Dans un entretien au New York Times, Phil Jackson confiait en 2016 que cette finale de conférence face aux Knicks était sans doute la plus dure jouée par les Bulls des 90’s et, par conséquent, leur plus grande performance. “Nous venons d’être battus par une équipe, salue de son côté Pat Riley. Malheureusement pour nous, nous avons retrouvé ces quatre derniers matches les Bulls des deux dernières années. Franchement, je ne vois pas qui peut les battre.”

J’aime bien Charles, mais il me fatigue. Et on ne doit pas lire la même Bible

Un homme est pourtant convaincu du contraire. Il s’appelle Charles Barkley. A 30 ans, après des années de frustration à Philadelphie, Sir Charles veut sa part de gloire. A Phoenix, où il a débarqué après les Jeux de Barcelone, il est persuadé de la tenir enfin. Nouveau leader, nouveau coach (Paul Westphal), nouvelle salle (l’America West Arena), nouveau logo, les Suns ont fait leur révolution. Et ça marche.

Barkley s’épanouit sous le soleil de l’Arizona. Crime de lèse-majesté, il est même sacré MVP devant Jordan. Les Suns, forts de l’avantage du terrain acquis via leur formidable saison régulière (62-20) se verraient bien réussir là où les Blazers et les Knicks ont échoué. Plus grande gueule de tout le pays, Barkley parle. Beaucoup. “Nous allons remporter le titre, c’est écrit, parce que c’est notre destin et que dieu le veut”, clame-t-il. “J’aime bien Charles, mais il me fatigue. Et on ne doit pas lire la même Bible“, rétorque Jordan.

Jordan - Barkley, le choc au sommet des Finales 1993.Jordan - Barkley, le choc au sommet des Finales 1993.

Jordan – Barkley, le choc au sommet des Finales 1993.

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Ces Finals 1993 comptent parmi les plus fantastiques de tous les temps. Du grand basket, du suspense, une triple prolongation, des records à gogo, il n’aura rien manqué. Y compris un dénouement à la hauteur. Lorsque Chicago remporte les deux premières rencontres sur le parquet des Suns sans qu’il n’y ait quoi que ce soit à redire, difficile pourtant d’imaginer que cette série puisse virer au cultissime.

Après ces deux défaites, Barkley fulmine dans le vestiaire : “nous avons joué comme des petits garçons.” Un à un, il passe un savon à ses coéquipiers. Tout le monde y a droit. Kevin Johnson, Dan Majerle, Tom Chambers, Danny Ainge, Richard Dumas, Olivier Miller… Sir Charles a un mot aimable pour chacun. Il veut fouetter leur fierté. Bien vu. L’équipe qui arrive à Chicago apparaît transfigurée. Les Suns ont du caractère. Menés 2-0 au 1er tour par les Lakers, ils s’en étaient déjà sortis par miracle en remportant les trois matches suivants, avant de dompter leurs nerfs en finale de conférence lors d’un étouffant match 7 face à Seattle.

Un avant-goût du basket du XXIe siècle

De l’arrogance à la facilité, les Bulls ont-ils voulu sortir le champagne trop tôt ? Contre toute attente, ils vont être contraints de revenir à Phoenix. Chez eux, où ils étaient supposés plier l’affaire, ils n’ont pu remporter qu’un seul match sur trois. Celui du milieu, grâce à 55 points de Michael Jordan.

Mais les Suns ont arraché le premier (la fameuse triple prolongation) avant de s’imposer alors que Chicago menait la série 3-1 et jouait pour le titre. Lorsque les Suns atterrissent à cinq heures du matin à l’aéroport de Phoenix, 12000 supporters attendent Barkley et les siens. Un fol espoir vient de renaître. Les deux derniers matches doivent avoir lieu en Arizona. Il n’y en aura qu’un, mais il sera inoubliable.

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Ce game 6 est un des plus extraordinaires de l’histoire, de ceux que l’on peut voir et revoir. Il vaut notamment pour son premier et son dernier quart-temps, mémorables dans deux registres distincts. Le premier offre un avant-goût du basket du XXIe siècle. Une vitesse de jeu suffocante, deux collectifs proches de la perfection, une adresse diabolique et du shoot à trois points en veux-tu en voilà, bien au-delà des normes d’alors. Après ces douze premières minutes, Chicago mène 37-28. Une heure et demie plus tard, les Bulls comptent encore huit points de marge, 87-79, à l’issue de la 3e période.

Les douze dernières minutes vont sceller la place de ce match dans le gotha et cimenter celles des Bulls au même endroit. Etouffés par la défense des Suns, Jordan et les siens vont rester plus de six minutes trente sans inscrire le moindre panier. Incapables de sortir de l’étreinte, ils ont l’air des Blazers un an plus tôt dans le même match 6. Avec quatre longueurs d’avance et la possession à moins d’une minute de la fin, Phoenix a toutes les cartes en main pour arracher un 7e duel décisif. Mais quelques mauvais choix permettent à Chicago de rester en vie. Il reste 14 secondes et une dernière action aux Bulls pour sauver ce qui peut l’être.

John Paxson, The blind pig

Jusqu’ici, Michael Jordan a inscrit les neuf misérables points de son équipe dans ce quart-temps. Le coup de génie de Phil Jackson, une fois encore, sera de prendre tout le monde à contre-pied. Lors du temps mort, il dessine un jeu baptisé “The blind pig”. Le cochon aveugle. Celui que personne ne voit venir. “Je ne sais pas d’où vient ce terme, rigolait le coach lors de la promotion de son livre, 11 rings, en 2013. Pour un entraîneur, c’est une des actions les plus gratifiantes quand elle fonctionne, parce que les cinq joueurs touchent le ballon.”

Michael Jordan effectue la remise en jeu. Après un échange avec BJ Armstrong, il sert Scottie Pippen. Le swingman opère le mouvement décisif en prenant le dessus sur Barkley. A partir de là, la défense des Suns ne contrôle plus rien. Pippen trouve ensuite Horace Grant. Phoenix commet alors l’erreur fatale : si Paul Westphal avait spécifié “aucune prise à deux, même sur Jordan“, lors du temps mort, Danny Ainge met le cap sur l’intérieur aux lunettes, libérant ainsi John Paxson derrière la ligne à trois points. Horace Grant n’a plus qu’à ressortir la balle vers son meneur.

Shooteur d’élite, Paxson s’est retrouvé des centaines de fois dans cette position au cours de sa carrière. Mais ce tir-là pèse le poids de la postérité. “Dès que j’ai vu Pax’ avec le ballon, je savais que c’était terminé“, assure Jordan. “J’ai juste pris le ballon et j’ai shooté, comme je l’ai fait toute ma vie, raconte Paxson. Comme je le faisais quand j’étais gamin. Je n’ai pas réfléchi, j’étais en mode automatique.” Ficelle. 99-98, Chicago.

Homme de l’ombre, celui que Chicago surnommait “le plombier”, parce que, à ses débuts, avec sa moustache et la tenue rouge des Bulls, il avait des airs de Mario Bros, le personnage emblématique de Nintendo, vient de vivre la saison la plus pénible de sa carrière. Blessé, il a perdu sa place de titulaire au profit de BJ Armstrong. Mais ce 20 juin 1993, il devient un héros pour l’éternité sur les bords du Lac Michigan.

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8-1 à l’extérieur en finale

Si la grande histoire a retenu le tir de Paxson, elle a tendance à oublier que, derrière, Phoenix avait encore près de quatre secondes pour rafler la mise. Il faudra un contre de Horace Grant sur Kevin Johnson pour mettre un terme définitif à cette saison. Grant, le troisième homme, fantomatique depuis deux matches. Un point lors du Game 5 et un autre dans ce Game 6. Le tout premier de la rencontre. Mais avec cette passe décisive pour Paxson et ce contre, lui aussi vient de contribuer à la légende.

Cet infernal dernier quart-temps dit tout de ce que sont devenus les Bulls. L’équipe de Jordan, oui, indispensable pour maintenir à flots un navire en perdition. Mais un véritable collectif, aussi, tout ce qu’ils n’étaient pas au début de la carrière du numéro 23. Du tir victorieux de Paxson à celui de Steve Kerr, de sa passe caviar pour Bell Wennington au Garden l’année de son retour, Jordan n’oubliera pas de s’appuyer, au besoin, sur ses partenaires, y compris sur les moins illustres.

Ce dernier acte s’avère également révélateur de la phénoménale capacité de ces Bulls à trouver une porte de sortie, encore et toujours. Même dans la difficulté. Surtout dans la difficulté. Les Taureaux de ce premier Threepeat n’aimaient rien tant que l’adversité. Pour preuve, lors de ces trois finales, ils ont remporté huit des neuf matches disputés en territoire ennemi.

Les trois bannières du premier Threepeat au siège des Chicago Bulls.Les trois bannières du premier Threepeat au siège des Chicago Bulls.

Les trois bannières du premier Threepeat au siège des Chicago Bulls.

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Dans trois mois et demi, Jordan sera à la retraite

Jamais une équipe n’avait inscrit aussi peu de points dans un 4e quart-temps en finale NBA. Chicago, avec ses 12 faméliques unités, a trouvé le moyen de battre un record à l’America West Arena. Mais tout le monde s’en fout. 1991. 1992. 1993. Les Bulls tiennent leur fameux threepeat. Cette troisième bague est celle de la dynastie. Un doublé n’aurait suffi à la valider.

Entre les blessures, la concurrence, les aléas, l’usure physique et psychologique, ce sacre-là est peut-être le plus beau de tous. “C’est ce que j’ai fait de plus compliqué dans ma vie“, souffle Jordan au micro de NBC dans le vestiaire de l’America West Arena, lors de la remise du trophée. Avec 41 points de moyenne sur ces Finals, un record de plus, His Airness a survolé les débats. A 30 ans, il est au firmament. Ses Bulls aussi.

Johnny Bach avait raison. Seuls les Bulls pouvaient battre les Bulls. En réalité, seul Michael Jordan peut stopper cette dynastie. Quand Bob Costas, relayant des rumeurs, lui demande alors que le champagne coule à flots s’il sera là à la reprise, MJ n’hésite pas : “J’ai encore faim et mon amour pour ce jeu reste très grand.” Il suffira pourtant d’une annonce en forme de coup de tonnerre pour rebattre les cartes et ouvrir à nouveau le jeu. Dans trois mois et demi, il sera à la retraite. Et les Bulls orphelins.

Les Bulls à l'honneur après leur troisième sacre consécutif en 1993.Les Bulls à l'honneur après leur troisième sacre consécutif en 1993.

Les Bulls à l’honneur après leur troisième sacre consécutif en 1993.

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