Nicolas Portal, directeur sportif vainqueur de six Tours de France, meurt à 40 ans

Nicolas Portal répond à la presse anglaise sur le Tour de France 2013.

Nicolas Portal répond à la presse anglaise sur le Tour de France 2013. JOËL SAGET / AFP

On ne sait, des prouesses de Nicolas Portal, laquelle fut la plus grande : apposer un vernis de sympathie sur la surface rêche du Team Sky ou gagner, à sa tête, six Tours de France par l’entremise de trois coureurs différents. Il n’y aura pas de septième, record détenu par Cyrille Guimard : directeur sportif de l’équipe cycliste britannique, Nicolas Portal est mort mardi 3 mars d’un infarctus à l’âge de 40 ans, dans sa maison d’Andorre.

Avec femme et enfants – une fille, un garçon –, Portal avait fait le court voyage depuis Auch (Gers), dont il gardait l’accent chantant, le goût du canard en magret et une habileté de mousquetaire. Andorre, pas pour le fisc, bien sûr, plaidait-il en privé ! C’était la nature et le travail qui le portaient dans la principauté, où résident tant de coureurs cyclistes, et on était presque tenté de le croire, tant les deux le comblaient. Nicolas Portal, belle gueule, tchatcheur invétéré, proche de ses coureurs et méticuleux jusqu’à l’obsession, aura ringardisé ses contemporains directeurs sportifs en neuf ans de métier.

Nicolas Portal naît le 23 avril 1979. D’abord, il roule dans les bois, surtout. Le VTT est peut-être moins noble, mais plus fun. La route vient ensuite, apprentissage dans le Gers, puis Blagnac et la découverte, au pôle France de Wasquehal, des pavés qui le feront vibrer. L’équipe AG2R l’embauche : Portal est un bon équipier, un liant dans la vie de groupe et passe-partout précieux, bon rouleur, honnête grimpeur. L’ambition ne le dévore pas, il apprécie son travail de l’ombre qu’il ne quitte qu’une seule fois, le temps d’une échappée victorieuse au Critérium du Dauphiné. Il découvre le Tour de France en 2003 puis le retrouve cinq fois de suite, avec AG2R puis Caisse d’épargne – gage de fiabilité, sportive et humaine. En 2006, il gagne par procuration, avec Oscar Pereiro.

Aux soupçons de dopage, il oppose « le boulot des gars »

Coureur, Portal est un défricheur. Stylistiquement, il garde des façons de vététiste, ou de surfeur, on ne sait – boucles d’oreille, collier de perles, sorte de crête. Dans ce sport à l’époque conservateur, il détonne. Sportivement, être un cycliste français et rejoindre une équipe espagnole, ces années-là, est encore plus osé.

Le 9 juin 2004, il remporte sa seule victoire en tant que coureur, sur le Critérium du Dauphiné, à Aubenas.

Le 9 juin 2004, il remporte sa seule victoire en tant que coureur, sur le Critérium du Dauphiné, à Aubenas. DAMIEN MEYER / AFP

Il rejette volontiers la négativité qui prédomine, à l’époque, dans les équipes françaises, comme leur conviction, non sans argument, que les Espagnols sont « tous chargés ». Le dopage, il dit n’en avoir jamais rien vu. Coureur, il a bonne réputation. Mais Alejandro Valverde, son leader chez Caisse d’épargne, suspendu pour dopage entre 2010 et 2012 ? « Super mec. » Après le passage de Portal chez Sky, une saison en 2010, les deux restent en très bons termes. Du reste, on ne connaît personne qui ne l’ait pas été : dans un milieu où les vieilles rancunes sont le ferment de futures trahisons, sur la route ou ailleurs, et où la rumeur est venimeuse, le Gersois vit au-dessus de la mêlée. Ceux qu’il n’aime pas ne méritent pas d’être mentionnés. Seules exceptions, les icônes Cyrille Guimard et Bernard Hinault, coupables d’avoir jeté le discrédit sur le Team Sky.

Sur le sujet, des discussions plus ou moins longues n’ont pas éclairci le mystère. Ce ne sont pas les soupçons qui l’irritent, mais la façon de le dire publiquement et de transmettre le doute au public. « Je ne te convaincrai jamais », se désole-t-il. A raison. Aux questions, il oppose, fermement le plus souvent, ce qu’il voit : « Le boulot des gars. » Et le sien, qu’il évoque moins parce qu’il n’aime pas parler de lui. Il se distingue en cela de Guimard et des autres grands directeurs sportifs de l’histoire du vélo : la victoire des coureurs leur appartenait toujours un peu. Pas Portal.

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Confident de Christopher Froome

En 2013, chez Sky, « Froomey » perce sous « Wiggo ». L’équipe Sky écarte subtilement Wiggins et son directeur sportif attitré, Sean Yates. Portal est le confident de Christopher Froome : le coureur prend le pouvoir, l’Auscitain suit. Il y a, chez les deux hommes, une exacte même obsession du travail et une ambition d’« outsider ». Froome, natif de Nairobi (Kenya) et professionnel sur le tard, n’avait aucune chance de se retrouver maillot jaune, de même que Portal, culture franco-espagnole et notoriété inexistante, n’avait aucune chance d’être au volant de la Jaguar du Team Sky.

Confessons qu’on a d’abord cru à un coup de com : en 2013, la Sky, nouvellement dominatrice sur le Tour de France, nomme directeur sportif principal un Français sympathique, polyglotte, toujours disponible pour porter la bonne parole de cette formation qui, pour le reste, a verrouillé la machine à double tour et avalé la clé. Mais le coup du « DS » fantoche ne tient pas. Pas six ans d’affilée dans une équipe qui pousse l’obsession du détail jusqu’à peser la gamelle de Christopher Froome avant de lui servir sa ration de blé, après l’étape.

Ensemble, « Nico » et « Froomey » écrivent leur grand œuvre : quatre Tours de France remportés (2013, 2015, 2016, 2017), avec une stratégie immuable, celle d’écraser le peloton à la masse dans la première arrivée en altitude. Lance Armstrong faisait pareil. Ça ne rend pas sympathique. Portal s’en moque : il assure le service après-vente avec un sourire de vendeur de climatisations, en anglais, français, espagnol. Pour les journalistes, c’est un désastre : ce type-là cause tant qu’il vous mettra en retard.

Cartes IGN et grands soucis

Il parle stratégie, sens du vent, ronds-points et bordures. Déplie, le soir, ses cartes IGN à la lumière du bureau ambulant – un grand bus noir – de l’équipe, relisant les notes prises lors de reconnaissances d’étapes du Tour des mois plus tôt. Murmure à l’oreille des coureurs après l’arrivée, un mot pour chacun, à l’écoute des petites contrariétés et grands soucis. L’empathie le soir, la stratégie le matin, disséquant l’étape à venir sur un grand écran.

Le goût des longues journées lui vient de sa mère, dit-il l’an dernier à Libération :

« C’est crevant mais j’adore ça, j’apprends chaque jour un nouveau truc (…) Mon père travaillait dans une carrière, elle était secrétaire médicale, puis assistante en bloc opératoire. Quand mes parents se sont séparés, ma mère faisait deux mi-temps pour gagner plus d’argent pour nous. Certains jours, elle enchaînait quasiment vingt-quatre heures avec juste deux siestes. »

En 2018 et 2019, Portal se pourlèche les babines : son équipe est soumise à plus forte pression et il confie adorer ça, la bagarre. Pas en interne, jure-t-il la main sur le cœur à qui veut l’entendre : chaque fois, deux coureurs de l’équipe prétendent gagner le Tour de France. Portal et son manageur Dave Brailsford gèrent ces ambitions avec tact et tranchent au moment adéquat. Avec calme et intelligence tactique. La victoire est toujours au bout, avec Geraint Thomas puis Egan Bernal. Portal agit en trait d’union entre les leaders successifs, à l’aise avec le Britannique ambitieux, le Gallois bon vivant et le Colombien timide.

Dans un communiqué, l’équipe Ineos a salué la mémoire du « coéquipier, collègue et ami » : « Ton esprit nous accompagnera toujours sur la route. » Pour Christopher Froo­me, « il était l’homme le plus gentil et heureux que je connaisse et croquait toujours la vie à pleines dents ».

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