Ligue des champions : sur fond de tensions diplomatiques, le PSG se déplace chez le club estampillé Erdogan

L’équipe d’Istanbul Basaksehir, pour ses débuts en Ligue des champions, sur le terrain de Leipzig, le 20 octobre 2020.

Un drone surveille le parking. Une centaine de policiers lourdement armés boucle les alentours de l’hôtel. Et depuis son arrivée en Turquie, le Paris-Saint-Germain (PSG) se déplace en véhicule neutre, pas en rouge et bleu. Voilà pour le compte rendu d’avant-match, peu courant, tel que décrit par l’envoyé spécial du Parisien.

Mercredi 28 octobre, l’équipe de la capitale française disputera dans la plus grande ville de Turquie son deuxième match de la saison en Ligue des champions (à partir de 18 h 55). Une semaine après une défaite à domicile contre Manchester United, Paris affronte l’Istanbul Basaksehir, l’équipe a priori la plus faible de son groupe.

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Un match prévu dans un stade vide, pour cause de Covid-19, mais déjà sous haute tension diplomatique : après avoir recommandé à son homologue français, Emmanuel Macron, « des examens de santé mentale » au prétexte que ce dernier a défendu – en mémoire de Samuel Paty, professeur assassiné – la liberté de caricaturer le prophète de l’islam, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a appelé ses compatriotes, lundi, à boycotter les produits de France.

En conférence de presse, Thomas Tuchel se dit « un peu triste, mais pas inquiet ». Et l’entraîneur allemand du PSG d’espérer « qu’il n’y aura pas d’imbrication entre sport et politique ». La phrase paraît naïve au sujet de l’Istanbul Basaksehir, que d’aucuns surnomment le « FC Erdogan », tant la mainmise du chef de l’Etat islamo-conservateur s’y fait ressentir.

Bastion de l’AKP

Un choix par défaut, en réalité. Enfant, le président de la République de Turquie soutenait plutôt le Fenerbahce, l’un des trois grands clubs d’Istanbul avec Galatasaray et Besiktas. Trois clubs nés au début du XXe siècle, « dans les quartiers modernes et laïques de la ville », rappelle Daghan Irak, sociologue du sport et maître de conférences en journalisme à l’université de Huddersfield (Royaume-Uni). « S’il avait pu, c’est vers l’un de ces trois clubs – certainement Fenerbahce – auquel Erdogan aurait probablement souhaité être identifié », estime Jean-François Polo, enseignant en sciences politiques à l’IEP de Rennes et bon connaisseur des liens entre sport et politique en Turquie.

Mais, dans le pays, même un dirigeant aussi autoritaire que M. Erdogan aurait bien du mal à uniformiser les tribunes les plus populaires du pays. Rare moment de convergence entre équipes rivales, les manifestations de 2013 contre le pouvoir en place avaient donné lieu à un regroupement entre supporteurs des trois géants stambouliotes, sous le nom d’« Istanbul United ». « Ce mouvement a duré peu de temps et cela ne veut pas dire pour autant que ces clubs sont tout entiers contre le gouvernement », précise Emir Guney, responsable du département des études sur le sport à l’université privée Kadir Has d’Istanbul.

« Dans notre centre d’entraînement, il y a même des buts d’Erdogan qui passent sur les écrans » Enzo Crivelli, attaquant français d’Istanbul Basaksehir

Si M. Erdogan se retrouve finalement plutôt lié à l’Istanbul Basaksehir, c’est qu’il s’agit d’un club neuf. Sans histoire ni supporteurs. Donc maléable à sa guise. En 2014, le premier ministre devient président de la République de Turquie. Cette même année, la métropole d’Istanbul se sépare de son club fondé en 1990 à l’initiative du maire social-démocrate Nurettin Sözen – auquel succédera M. Erdogan entre 1994 et 1998.

La vente à des investisseurs permet la mainmise du président turc. Le club prend alors son nom actuel, qui vient du quartier où il a déménagé – sur la rive asiatique de la ville –, un district créé de toutes pièces du temps de la municipalité de M. Erdogan, et bastion électoral de sa formation politique, l’AKP (Parti de la justice et du développement).

Couleur des maillots ? Orange, comme celle de l’AKP. Président du club ? Goksel Gumusdag, mari de la nièce par alliance de M. Erdogan. Le club a surtout fait affaire avec le groupe hospitalier privé Medipol, celui du médecin personnel du chef de l’Etat. Quitte à porter le nom officiel, entre 2015 et 2019, de Medipol Basaksehir Football Club.

Pour bâtir son nouveau stade Fatih Terim (du nom de l’ancien sélectionneur national et actuel entraîneur de… Galatasaray), le club a aussi fait appel à la société Kalyon Grup, proche du pouvoir, rappelle le site spécialisé FC Geopolitics.

Un groupe de supporteurs « 1453 »

Le jour de l’inauguration, en juillet 2014, M. Erdogan se trouvait évidemment là. Sur la pelouse, plus précisément. A l’occasion d’un match de gala, le futur président (et ancien footballeur semi-professionnel du club de la régie des transports d’Istanbul, l’IETT) inscrivait trois buts pour les photographes. Depuis, le club a décidé d’un hommage : interdiction d’attribuer le numéro 12 à quelque joueur que ce soit, le numéro de M. Erdogan ce jour-là. « Dans notre centre d’entraînement, il y a même des buts de lui qui passent sur les écrans », raconte à L’Equipe, un rien candide, l’attaquant français Enzo Crivelli.

Comptant notamment sur l’appui de la compagnie aérienne Turkish Airlines, le club a très vite eu les moyens de convaincre des recrues (le Togolais Emmanuel Adebayor ou encore le Français Gaël Clichy, parmi les plus connues). Au point de réussir en 2020 ce que seulement deux autres clubs avaient réalisé jusque-là : priver le trio Fenerbahce-Galatasaray-Besiktas d’un titre de champion de Turquie, treize ans seulement après son accession en première division.

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Enzo Crivelli a vécu la victoire. « Le président Erdogan nous a reçus dans son palais à Ankara, se souvient le joueur. Il nous a offert une montre qu’il nous a dédicacée avec une cravate. »

Reste un domaine dans lequel le club reste très loin de rivaliser : la ferveur populaire. En Turquie, l’attachement aux trois géants d’Istanbul passe avant celui à l’AKP, d’autant plus dans une ville où le parti présidentiel a perdu les élections municipales de 2019. Hormis un groupe de supporteurs dénommé « 1453 » (la date de la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II, dit « le Conquérant »), les 17 000 places du stade Fatih Terim sonnaient creux déjà avant la pandémie de Covid-19.

« Le PSG, un club ami », promet le président d’Istanbul Basaksehir

Promis, le PSG sera traité en « club ami ». Goksel Gumusdag, le président d’Istanbul Basaksehir, a voulu jouer l’apaisement dans un entretien à l’agence de presse turque Anadolu. « Toute l’équipe dirigeante, à commencer par M. Nasser [al-Khelaïfi, le président du PSG], sont nos amis. »

Si le Qatar, propriétaire du PSG, entretient toujours de bonnes relations avec la Turquie, les relations franco-turques ont connu une nette dégradation ces derniers jours. Deux semaines après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) et les nouvelles déclarations d’Emmanuel Macron sur la lutte contre le « séparatisme islamiste », le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a suggéré à son homologue français « des examens de santé mentale ». Dimanche 25 octobre, au lendemain de cette provocation, le ministère des affaires étrangères a rappelé à Paris l’ambassadeur de France en Turquie.

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