FIFA : les Etats-Unis vont-ils rebattre les cartes de la Coupe du monde 2022 ?

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, en mai 2017.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, en mai 2017. JACK GUEZ / AFP

A 84 ans, Sepp Blatter reste un redoutable communicant. Mercredi 15 avril, l’ex-président suisse de la Fédération internationale de football (FIFA) a suggéré, dans le magazine allemand Bild, que les Etats-Unis pourraient organiser la Coupe du monde 2022 à la place du Qatar, « au lieu [d’organiser] l’édition 2026 ». Le pays avait été battu dans les urnes (14 voix contre 8) par l’émirat lors du vote d’attribution du tournoi en décembre 2010.

La déclaration de M. Blatter survient alors que le département de la justice américaine (DoJ) a accusé, pour la première fois, des dirigeants de la FIFA d’avoir reçu des pots-de-vin pour voter en faveur de la Russie et du Qatar, pays hôtes des Mondiaux 2018 et 2022. Dans un acte d’accusation publié le 6 avril, le procureur fédéral de Brooklyn estime – sans préciser la provenance des fonds – que le Brésilien Ricardo Teixeira, le Paraguayen Nicolas Leoz et l’Argentin Julio Grondona ont été corrompus pour apporter leur suffrage à l’émirat. Le Qatar a démenti « fermement les allégations contenues dans ces documents ».

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Par ailleurs, les autorités américaines accusent le Trinidadien Jack Warner d’avoir perçu 5 millions de dollars pour voter pour la Russie et évoquent un intermédiaire décrit comme « un proche conseiller du président de la FIFA », à savoir… Sepp Blatter. Ces nouveaux éléments semblent avoir poussé l’octogénaire à prendre la parole et mettre ainsi sous pression son successeur, Gianni Infantino, avec lequel il est en conflit ouvert, et la FIFA.

« Un rappel à l’ordre très sévère des Etats-Unis »

Cinq ans après le coup de filet anticorruption initié en mai 2015 par la justice américaine, à l’hôtel Baur du lac de Zurich, qui l’a conduit à abdiquer, M. Blatter ne prend pas à la légère ce « rappel à l’ordre très sévère des Etats-Unis ». « Le Qatar est devenu le protégé du président actuel de la FIFA, déclare-t-il au Monde. Gianni doit mal dormir en ce moment. »

Laisse-t-il entendre que la justice américaine pourrait, dans les mois à venir, contraindre la FIFA à remettre en cause l’attribution du Mondial 2022 pour faits de corruption ? M. Blatter se garde de rappeler que c’est lui qui a incité, en 2008, l’émir du Qatar à être candidat à l’attribution du tournoi. Comme s’il anticipait de futurs griefs émanant de New York, le Suisse se targue d’avoir « défendu les Etats-Unis jusqu’au bout, discuté avec Obama la veille du scrutin » et « toujours eu pour stratégie d’avoir un plan B ».

Selon l’un de ses anciens proches, l’ex-président de la FIFA aurait déjà évoqué devant les dirigeants de Coca-Cola, l’un des sponsors de la fédération, avant le Mondial brésilien de 2014, la possibilité de retirer au Qatar l’organisation du Mondial 2022, « de manière opportuniste » et sans avoir réellement cherché un plan B.

M. Blatter aurait aussi abordé cette question du remplacement de l’émirat lors de sa rencontre, en 2012, avec le magnat australo-américain Rupert Murdoch, propriétaire du groupe télévisuel Fox. « Je ne me rappelle pas le contenu de cet entretien avec M. Murdoch. Il aurait été trop tôt pour parler déjà de la Coupe du monde 2022 en 2012 mais… la mémoire », dit M. Blatter.

« J’espère de tout mon cœur que c’est le calme avant la tempête », confie, à propos de l’acte d’accusation du DoJ, l’homme d’affaires australien Jaimie Fuller, cofondateur du groupe de pression New FIFA Now. « Le DoJ a toujours eu les Mondiaux 2018 et 2022 dans sa ligne de mire et il a fallu du temps pour rassembler des éléments », ajoute un fin observateur de la FIFA.

La FIFA rappelle son « statut de victime »

En novembre 2014, les autorités américaines ont accueilli avec scepticisme les conclusions de l’enquête interne de la FIFA sur l’attribution controversée des deux Mondiaux. L’Allemand Hans-Joachim Eckert, coprésident du comité d’éthique de la fédération, avait estimé que des comportements « douteux » ne pouvaient pas être qualifiés de faits de corruption et n’étaient « pas de nature à compromettre l’intégrité du processus d’attribution » des Mondiaux 2018 et 2022.

M. Eckert avait réalisé une synthèse d’un rapport d’enquête fait par l’ex-procureur américain Michael Garcia, longtemps gardé secret, puis publié par la FIFA en 2017. En décembre 2014, M. Garcia avait claqué la porte de la FIFA, contestant « la lecture incomplète et erronée » faite de son rapport par M. Eckert.

« Dans son rapport, M. Garcia a dit qu’il n’y avait pas de preuves de malversations. Il avait l’appui des Etats-Unis, sa femme travaille à la CIA, donc s’il avait pu obtenir des choses, il les aurait mises dans son rapport, observe M. Blatter. Je ne doute pas qu’il a fait un travail en profondeur. »

Après la parution de l’acte d’accusation du DoJ, la FIFA a rappelé son « statut de victime » dans le cadre des procédures ouvertes par les autorités américaines. Après la tornade judiciaire de 2015, l’instance avait confié la défense de ses intérêts au cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel. La mission de ce cabinet terminée, la FIFA est-elle plus vulnérable dans ce contexte sensible, comme le suggèrent plusieurs sources ?

Les annonces de la justice américaine interviennent alors que le procureur général suisse Michael Lauber est fragilisé. Ce dernier, qui était censé prêter main-forte aux Etats-Unis dans le cadre des procédures liées à la FIFA depuis 2015, a été dessaisi de ces enquêtes par le Tribunal pénal fédéral et sanctionné par l’Autorité de surveillance du parquet helvétique en raison de ses rencontres informelles, en 2016 et 2017, avec Gianni Infantino.

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La justice française suit attentivement les nouveaux rebondissements de l’affaire aux Etats-Unis. En novembre 2019, au terme de plus de trois ans d’enquête préliminaire sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022, le Parquet national financier a ouvert une information judiciaire pour « corruption privée », « association de malfaiteurs », « trafic d’influence et recel de trafic d’influence ».

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