Edgar Morin et la chloroquine du football

L’autorité d’Edgar Morin ne provient ni de son âge (99 ans en juillet), ni de son expérience (une guerre mondiale et une guerre froide au compteur). Elle vient de la nature du savoir qu’il enseigne. Le philosophe a donné la semaine dernière dans le revue du CNRS une nouvelle raison de s’étonner et de discuter : “Les sciences vivent et progressent par la controverse. Les débats autour de la chloroquine, par exemple, ont permis de poser la question de l’alternative entre urgence ou prudence“.

Remède ou symptôme, la Chloroquine était donc le nom qu’il fallait désormais donner à nos manières de résoudre l’incertitude qui menace. Au moindre doute, nous conserverions à portée de main ces précieuses molécules de certitudes à avaler sans réfléchir. La Chloroquine c’est le nom de toutes nos croyances rassurantes, de notre vital besoin de dogmatisme.

Didier Raoult vs Didier Deschamps

En football on en connaît un rayon niveau dogmatisme. La Chloroquine chez nous a pris tour à tour des formes différentes. “Influx nerveux”, “sentinelle”, “béton”, “jeu de transition”, “périodisation tactique”, “jeu de position”, “pragmatisme”, “gegenpressing”, “4-4-2”, “3-5-2”, “faux 9″… bref, notre chloroquine ce sont ces recettes dont nous sommes si fiers et qui permettent de convertir provisoirement l’incertitude d’un match de football en une recette de cuisine.

Didier Deschamps

Didier DeschampsGetty Images

Ces formules secrètes exercent sur nos esprits depuis longtemps la même fascination que ces molécules promises à un brillant avenir. Nous sommes prêts à tous les sacrifices pourvu que nous puissions goûter un jour au réconfort des potions administrées par nos druides préférés. Il s’appelle Didier Raoult mais pour nous ils s’appellent aussi Didier Deschamps, Helenio Herrera, Stephan Kovacs, Arigo Sacchi, Johan Cruyff, José Mourinho, Fabio Capello, Pep Guardiola

La controverse infinie

Pourtant, si l’on s’arrête un instant et qu’on les écoute attentivement, on constatera rapidement que ces hommes n’ont jamais été d’accord entre eux. Pire, ils ont passé leur vie et leur carrière à s’opposer les uns aux autres. Herrera à Batteux, Mourinho à Guardiola, Sacchi à Capello. Pour gagner à tous les coups, il fallait défendre bas, professait l’un. Faux, contestait l’autre. La recette de la victoire à long terme, c’était de monopoliser le ballon dans le camp adverse et de réduire ainsi les occasions d’avoir peur.

D’autres assuraient pourtant que le meilleur moyen de marquer un but de plus que son adversaire, c’était de générer le maximum de situations dangereuses et donc d’avoir le ballon le plus souvent dans les pieds. Vision trop réductrice, rétorquait le rival. Une situation dangereuse ce n’est pas seulement une action offensive c’est aussi un contexte de pression, de mise en crise des capacités créatrices de l’adversaire. Pour gagner il fallait donc apprendre à jouer avec les règles, avec le contexte, avec la situation tout entière plutôt qu’avec un trop rare ballon. Tel était le prix à payer pour s’accorder un avantage décisif.

Logique de la découverte footballistique

Bilan de la discussion, une seule certitude en forme de paradoxe : la science du football n’est pas une science. Tout le monde a raison et tout le monde a tort. Nous voilà bien avancés… C’est un peu ce constat que dresse ici Morin. La connaissance, celle du football y compris, n’est pas faite de consensus mais plutôt de controverses successives. Reprenant ainsi les travaux des philosophes des sciences les plus célèbres (Popper, Bachelard et Kuhn, pour les amateurs de bibliographies), la leçon est toujours la même : la seule logique des révolutions scientifiques est celle d’une permanente confrontations entre paradigmes et modèles concurrents d’explication du réel.

Mohamed Salah (FC Liverpool) et Fernandinho (Manchester City)

Mohamed Salah (FC Liverpool) et Fernandinho (Manchester City)Getty Images

Mais alors, perdus dans cet océan inhospitalier, comment s’orienter dans le football si nos eaux sont si profondes, si nos crampons nous sont devenus inutiles ? Faut-il renoncer à toute connaissance objective de ce jeu qui nous occupe pourtant depuis des années (et nous manque autant) ? Si c’est le cas, il faudra alors renoncer à l’apprendre et à l’enseigner. Triste destin que celui du chercheur.

Voyager ensemble

La leçon de Morin est plus profonde. C’est la même que celle des grands explorateurs. Découvrir, explorer, inventer ne consiste pas à produire des explications inertes et statiques concurrentes mais à “naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille“. La beauté de cette formulation n’a d’égale que sa profondeur.

Qu’on comprenne bien. Les certitudes ont la valeur de comptines que l’on chante à nos enfants le soir venu pour qu’ils n’aient plus peur du noir et se laisse enfin porter par la nuit. Elles consolent provisoirement les angoisses face à l’inconnu qui rôde. Mais ces certitudes ne pèsent pas bien lourd au regard de l’immensité des choses qui nous restent encore à ignorer. Elles ne représentent que quelques îlots sur lesquelles se reposer avant de repartir et d’aller plus loin encore vers l’horizon. Telle est la seule logique de la connaissance du football : élargir toujours plus loin le registre de l’inconnu.

Dogmes vs principes

Ces îlots de consolation s’appellent les principes. Ce sont eux qui permettent d’organiser la navigation, de fixer un cap à notre vaisseau sur la mer inhospitalière. On dit bien des “principes” et non des “dogmes”. Les dogmes sont des croyances qui ont force de loi et entretiennent la foi aveugle. Les principes, c’est tout le contraire. Ce sont des croyances, certes, mais des croyances sans cesse questionnées par l’explorateur à grand renfort d’expériences, de doutes et d’étonnement.

Diego Simeone

Diego SimeoneGetty Images

Les principes de jeux (le jeu protagoniste, la supériorité numérique, le contre-pied mais aussi la résistance, l’opportunisme ou le dépassement de soi) sont les seuls Chloroquine efficaces dans notre football parce qu’elles rendent possibles la controverse rationnelle par laquelle la connaissance avance.

C’est parce que les principes sont questionnés chaque jour que la navigation peut progresser paisiblement sur l’océan des doutes et que le marin, le soir tombé, pourra ainsi mesurer le chemin parcouru. La Chloroquine du football n’a rien à voir avec le dogmatisme du prédicateur. Elle tient plutôt en un dispositif que les entraîneurs et les philosophes connaissent bien à l’heure de faire état de leurs nouvelles découvertes. Elle est vieille comme la science et se pratique à chaque fois que deux esprits entendent faire du chemin ensemble. La Chloroquine du football c’est la controverse de football.

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